mardi 28 février 2023

Félicité Lefort divorce

Permettez Félicité Lefort, très lointaine grand-tante que j’évoque votre vie tourmentée à l’occasion du généathème de février sur une histoire d’amour qui s’est mal terminée.

Tout a commencé de façon classique à Barisis le 25 avril 1769 avec votre baptême, vous recevez les prénoms de Marie Charlotte Félicité et êtes le neuvième enfant du couple formé par Antoine Lefort marchand-chanvrier et Marie Marguerite Tellier mes ancêtres (sosas 408 et 409).



Trois années avant en 1766, dans ce coin du Laonnois au village tout proche d’Amigny-Rouy, était né Jean Louis Demilly fils de Pierre charpentier et Marie Madeleine Moreau.

Vous avez grandi Félicité, rencontré Jean Louis devenu charpentier, une petite dose de sentiments mutuels - je l’espère - et convolé en justes noces le 29 mars 1791 dans votre église en présence de vos mères et de vos proches.

De façon classique, vous mettez au monde le 4 mars 1792 une fille prénommée Marie Catherine Joséphine Demilly, sur l’acte de baptême le vicaire Méresse de Barisis mentionne l'absence du père.

Tiens donc, votre conjoint est-il tenu éloigné par un chantier ou parti dans la capitale en cette période troublée du début de la Révolution, à moins qu’il se soit engagé dans l’armée ? Après la chute de la Bastille, la fuite du Roi Louis XVI à Varennes, il se dit que la patrie est en danger menacée par les souverains étrangers.

Et ce même Méresse, ex-vicaire devenu entre-temps officier public sous la première république, m’a fait frémir dans sa minutieuse transcription à la date du 30 brumaire de la troisième année républicaine.

Au 20 novembre 1794 des actes de décès de l’état-civil est reporté le procès-verbal rédigé par le juge de paix du canton de Mont-Libre ci-devant Saint-Gobain à la suite de son déplacement chez Félicité Lefort où il n’a pu que constater « la mort prématurée de la petite Joséphine âgée de trois ans et demi trouvée brûlée en sa maison hier vers dix heures du matin et morte à deux heures après midi ».

Quel drame épouvantable ma pauvre Félicité, perdre cette petiote dans de telles circonstances, le danger du feu, un enfant laissé quelques instants sans surveillance, et un ange nommé Joséphine succombe à ses terribles brûlures.

Autour de vous pour vous réconforter vous avez votre sœur Marie-Anne et vos frères Louis Alexis mon aïeul et Cosme.

***

Mère meurtrie, femme délaissée, femme qui rassemble ses forces, Félicité je vous retrouve souhaitant tourner la page, effacer une union malheureuse et voulant vous libérer.

Qu’à cela ne tienne, comme bien d’autres femmes à cette époque vous demandez le divorce pour rompre votre mariage avec Jean Louis Demilly profitant de la loi du 20 septembre 1792.

« Aujourd’hui 27 pluviôse quatrième année républicaine à trois heures du soir en la maison de commune de Barisis, et par devant nous Bruyer agent municipal de cette commune, nommé pour recevoir les actes de naissance, mariage et décès, s’est présentée Félicité Lefort femme de Jean Louis Demilly, 

Icelle demeurante à Barisis marchande de chanvre, laquelle nous a présenté les actes de poursuite par elle aux fins de divorce, ainsi que l’exploit de réquisition à lui signifié le vingt-sept frimaire présent an dûment enregistré de se trouver à ces jour, lieu et heure pour entendre prononcer la dissolution de leur mariage,

Elle nous a requis acte de ses diligences et comparution et à que cette dissolution soit prononcée tant en son absence que présence,

Qu’en conséquence lecture faite des pièces qui sont ensemble de la réquisition, le délai prescrit par la loi et le jour indiqué, par nous étant échus,

Nous en présence de Nicolas Thuilot tailleur d’habits, Cosme Lefort manouvrier, Jean-Baptiste Viéville commerçant de chanvre, et de Charlemagne Lolliot, tous quatre témoins majeurs demeurant à Barisis, qui ont accompagné la requérante,

Et en l’absence de Jean Louis Demilly, avons prononcé en ces termes, Félicité Lefort je vous déclare au nom de la loi et en vertu du pouvoir qu’elle nous confère que votre mariage avec Jean Louis Demilly est dissous,

De ce avons de suite dressé le présent acte sur le registre double du mariage à ce lieu jour et an comme dessus et ont les témoins signés excepté Félicité Lefort qui a déclaré ne savoir signer de ce interpellée ».

Voilà au 16 février 1796, Félicité Lefort vous êtes une femme dénouée de tout lien matrimonial, à défaut d’avoir connaissance des pièces évoquées que retenir pour les causes : abandon, incompatibilité d’humeur, sévices ?

***
Et puis, ce qui est sûr vous donnez naissance le 30 mars 1797 à une enfant déclarée par la sage-femme à l’officier public comme fille de Jean Louis Demilly ci-devant capitaine (sic) et Félicité Lefort, la petite reçoit les prénoms de Sophie Félicité.

***
Marchande de chanvre ou fileuse, mère célibataire avec un petit-bout sans vraiment de père, lucide Félicité, vous vous remariez l’année suivante avec Médard Grandin chanvrier puis tisserand, et lui donnez trois enfants nés à Barisis dans l'Aisne.

Attachante Félicité Lefort et lointaine collatérale vous vous éteignez dans votre village le 21 septembre 1807, âgée de 38 ans seulement, Médard Grandin votre époux intervient pour la déclaration de décès et mention est faite de votre divorce d’avec Jean Louis Demilly ci-devant commandant au vingt-troisième régiment de chasseurs à pied. Tiens donc voilà l’ex-époux qualifié d’un autre grade dans l’armée !

Vous laissez deux filles Sophie Félicité avec tout juste 10 printemps et Alexandrine Anastasie Grandin 7 ans à peine, elles vont grandir et se marier rassurez-vous, témoignant ainsi de votre passage sur terre.



Une autre victime du feu 

Qui était vraiment l'époux de Félicité Lefort 


Sources
AD Aisne
Barisis aux Bois BMS et EC
Indices d'arbres sur Geneanet 
Images de Pixabay

samedi 18 février 2023

Jacques Barnier marchand drapier

J’ai l’esprit vagabond à rebrousse-temps jusqu’à la fin du 17ème siècle, un peu en catimini je tente une rapide visite et une rencontre fragmentaire pour aborder une âme oubliée.

Gallica échantillons de tissus 
Côté étoffes du velours cramoisi, une peluche de soie couleur ponceau pour attirer le chaland aisé, des rubans de soie pour plaire à la fille du châtelain ou la coquette épouse d’un avocat, ces étoffes, je les imagine présentes dans la boutique de Jacques Barnier marchand-drapier à Chabeuil en Dauphiné.

Ce lointain ancêtre, né vers 1635 environ, exerçant en homme avisé son activité, veille à proposer à ses clients du douillet moleton blanc utilisé pour tailler les gilets, du cordillat rouge ou blanc en laine très fine qui fait la réputation de la cité, sans oublier du cadis, ce solide tissu de laine qui sert à la confection des vêtements populaires.  

Gallica échantillons de tissus 

Prévoyant, Jacques Barnier détient aussi le camelot d’Amiens de grand usage et la calemande rayée de Lille employée pour les gilets ou l'ameublement.

Combien d’aunes d’étoffes a-t-il commandé et installé sur les rayons de sa boutique ? Mystère faute de détenir son livre de comptes ?

Et puis, revoilà mon aïeul Jacques un jour de printemps, le 6 mai 1683 !

Ce jour-là, à Chabeuil, le notaire royal s’affaire pour un acte concernant Maître Jean Béranger avocat au Parlement (sous-entendu celui de Grenoble) habitant audit lieu. Ledit avocat vend, cède et remet à perpétuité, irrévocablement à mon aïeul marchand-drapier, qui achète et accepte, une pièce de vigne, pour la somme de centre trente-huit livres versée en louis d’or.

Jacques Barnier fait-il un placement des fruits de son négoce ou souhaite-t-il pouvoir récolter, sur un terrain bien exposé, un peu plus de vin nécessaire au quotidien des siens, sachant qu’en son temps on évite de boire de l’eau ? Interrogation là encore.

Grand merci en tout cas au notaire consciencieux qui recueille les signatures de tous les protagonistes dont celle de mon aïeul, précieux témoignage d’un temps lointain.

AD 26 extrait acte d'achat de 1683

Des nuages dans le ciel du royaume de France deux ans plus tard avec le gong de la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685 par le roi Louis XIV, et l’interdiction de l’exercice de la religion protestante. A Chabeuil, cité prospère favorable aux échanges et ouverte aux nouvelles idées, des indices me chuchotent que la famille de Jacques Barnier appartient à ceux qui durent abjurer leur foi, dénommés nouveaux convertis.

Et puis je retrouve toute la famille de mon ancêtre, sous un ciel sombre et tourmenté un jour de 1693, le 31 août précisément dans la demeure de Jacques, où s’est déplacé le notaire royal pour recueillir les dernières volontés du testateur amoindri.

AD 26 extrait du testament de 1693

Maître Guyremand pour ce testament nuncupatif, donc oral, se doit d’utiliser les formules habituelles, et mentionne que Jacques « a fait le signe de la Sainte-Croix et recommande son âme à Dieu le Père et supplie humblement de lui faire pardon et miséricorde pour ses fautes ».

Autour de Jacques sont réunis fort inquiets sa femme Catherine Métiffiot, ses fils : Pierre l’aîné, Abraham mon aïeul et Jean, et aussi Mabile sa fille. D’une certaine manière, propre à une descendante curieuse de ses racines, je les vois tous et j’entends les dispositions énoncées par Jacques, et filer la plume du notaire qui accroche sur le papier.

« Donne et lègue par institution particulière à honnête Catherine Métiffiot sa femme la moitié de leurs biens et immeubles en payant au mieux les charges »

« Donne et lègue à Abraham et Jean Barnier ses enfants naturels la somme de deux cent quinze livres payables en deux parts égales au choix de son héritier, savoir la première à l’âge de vingt-cinq ans et l’autre au bout d’une année »

« Donne et lègue à Mabile sa fille la somme de deux cent cinquante livres payables aussi en deux parts égales, la première lorsqu’elle aura vingt-cinq ans et l’autre une année après, ou la moitié dès lors qu’elle se sera établie en légitime mariage, suivie de l'autre moitié un an après »

« Nomme et institue son héritier universel Pierre son autre fils naturel et légitime »

Mon esprit vagabond manque de concentration, et ne saisit pas d’autre formules ampoulées, mais il sursaute lorsque le notaire stipule « qu’en raison de la faiblesse de son bras qui le lâche le testateur n’est pas en mesure de signer. » 

Le temps de Jacques Barnier est compté, deux jours plus tard le 2 septembre 1693 il s'éteint âgé d’environ soixante années, il est enseveli le lendemain dans un linceul de toile du pays. 

A Jacques, son fils Abraham mes ancêtres, tous ses parents, juste une confidence, partir à votre rencontre m'a donné l'occasion de retourner à Chabeuil où il m'est arrivé de passer, et surtout de  plonger dans le savoir-faire de la draperie et d'aborder les étoffes anciennes. 


Pour retrouver cette famille


N.B 
la peluche est une étoffe veloutée 
couleur cramoisie : rouge foncé tirant sur le violet 
couleur ponceau : rouge vif foncé
l'aune est une ancienne mesure de longueur d'environ 1,18 mètres 

Sources 
AD 26 BMS Chabeuil
AD 26 Archives notariales en ligne 
Me Gueyremand 2E 19620 vue 44
Me Gueyremand 2E 19625 vue 112
Indices Geneanet pseudo charignonphil1

samedi 4 février 2023

Un collatéral tondeur de drap

Dans la famille Barnier de Chabeuil en Dauphiné, je demande le neveu d’Abraham : Jean Pierre en l’occurrence afin de rester dans mon thème sur la draperie. Ce collatéral vivant au 18ème siècle, fils de Jean et d’Isabeau Richard né en 1705, convole en 1729 avec Lucresse Dupré.

Tondeur de drap © Bibliothèque de Lyon
C’est un jour de 1737, sur le registre paroissial, que je découvre Jean Pierre Barnier qualifié de maître-tondeur lors du baptême de son fils Laurent, avec sa signature en bonus. Fort intriguée, je plonge de nouveau le nez dans une encyclopédie pour glaner des informations sur le métier de ce lointain grand-oncle.

Rappelez vous, Abraham Barnier mon ancêtre drapier a explicité les premières étapes de la transformation de la laine qui doit être lavée, séchée, triée, cardée avant d’être filée et tissée.

Sachez que le drap du tisseur est une toile épaisse et grosse qui nécessite ensuite d’être foulée, puis feutrée ou lainée.

A ce stade le drap lainé est remis au tondeur et Jean Pierre Barnier intervient.

Sur sa table revêtue d’un coussin, il étend le drap dans sa largeur et le fixe avec des crochets, debout bien calé sur un marchepied, il s’apprête à couper le poil avec des forces ou gros ciseaux de 1,30 mètres de long et pesant environ 18 kilos, ciseaux constitués de branches parallèles réunies par un ressort qui en facilite le jeu.

Raser de près les poils des deux faces de la pièce, implique de veiller à ce que les coups soient égaux afin que la surface de l’étoffe soit unie.

Ce travail difficile, épuisant, nécessite à la fois un coup d’œil précis et un savoir incorporé fait de force et de finesse, aussi les tondeurs travaillent en général à deux leur drap sec.

Tondeur de drap - Outils 

« À voir travailler un tondeur, on s’imaginerait qu’il ne fatigue pas, cependant, il est reconnu que le métier de tondeur est le plus rude de toute la fabrique : les tondeurs fatiguent encore plus quand ils ont de mauvaises forces, ou qu’elles sont mal émoulues.

Dans ce travail, tous les membres sont en action et continuellement tendus pour tenir la force en respect : le talon de la main droite est surtout la partie qui fatigue le plus, aussi les apprentis se plaignent-ils qu’ils souffrent de tous leurs membres, et surtout du bras droit qui leur devient enflé. »

Cette citation de Duhamel de Monceau dans son Art sur la Draperie donne là une description précise et juste du travail du tondeur ainsi que sa difficulté au 18ème siècle.

Jean Pierre Barnier mon collatéral, dit maître-tondeur, faisait-il partie d’une communauté ou corporation à Chabeuil ? Je n’ai pas d’élément sur ce point.

Chaque maître doit avoir chez lui un morceau de fer tranchant par un bout, qui est une espèce de poinçon, qui sert à marquer toutes étoffes qu’il tond ou qu’il fait tondre par des compagnons, cette marque se fait au premier bout ou chef de la pièce. Il n’est pas permis à un maître de continuer à tondre une pièce déjà commencée et marquée par un de ses confrères.

Grâce à la notice de l’Abbé Vincent sur Chabeuil, je sais que pour empêcher toute contravention aux règlements et aux statuts qui concernaient la draperie, il y avait dans la ville un bureau, où l'on déposait les draps pour qu'ils fussent marqués et inspectés plus commodément par les juges de police des manufactures du Dauphiné.

A ce bureau étaient attachés plusieurs gardes-jurés, qui avaient pour fonctions de visiter les drapiers trop éloignés de la communauté, d'inscrire sur un registre, jour par jour, toutes les pièces, toutes les étoffes qui étaient visitées et marquées, avec le nom des marchands et des fabricants.

Un brin de généalogie, un éclairage sur les tâches d’un collatéral, un zeste d’histoire.

 

Retrouver cette famille


Sources
- Encyclopédie de Diderot et d'Alembert
Version numérique ENCCRE Laine et draperie 
- Abbé Vincent Notice historique sur Chabeuil 1847 sur Gallica 


samedi 21 janvier 2023

Abraham Barnier drapier


Après avoir brossé le lieu de Chabeuil en Dauphiné, évoqué l’union d’Abraham Barnier drapier avec Eve Imbert en 1714, mon esprit continue à rêvasser autour du monde de la draperie, univers d’un savoir-faire incontestable des hommes.

Abraham est-il drapier-drapant celui qui fabrique le drap, ou vend-il le drap comme son père marchand-drapier ? Le dilemme demeure, faute de le résoudre et à force d’avoir feuilleté et farfouillé dans une célèbre encyclopédie pour me documenter, ma vue se brouille.

Draperie Lavage de la laine
Un moment d’absence et me voici au bord de la rivière la Véore à Chabeuil, temps clair et douce chaleur de juin, des indices laissent à penser que j’ai à nouveau glissé dans le temps.

Une présence à mes côtés, celle d’Abraham Barnier mon lointain ancêtre drapier, mon air dubitatif l’incite à débuter des explications :

- C’est l’époque du lavage de la laine dans leur suint, pour ôter cette matière grasse du mouton, qui se fait à l’eau tiède dans des cuves, attention l’eau trop chaude amollit la laine et risque de la faire rétrécir et feutrer.

Regardez le laveur a bien serré la laine entre ses mains, la met dans une grande corbeille d’osier, et la porte dans l’eau courante de la rivière pour la faire dégorger. Un autre ouvrier a déjà plongé une corbeille dans l’eau qui pénètre de partout la laine, il va la relever, presser la laine et la remuer, cette manœuvre ôte la mauvaise odeur et achève de nettoyer la laine.

- Vous suivez étrange personne venue d’ailleurs et je ne sais quel siècle ?

-Tout à fait je suis très attentive, ensuite que se passe-t-il ?

Draperie Pilotage de la laine


Et Abraham d’ajouter : pour être honnête, on recommence parfois cette opération, dite alors le pilotage, dans un baquet la laine est remuée à nouveau dans l’eau tiède avec du savon cette fois pour obtenir une laine plus blanche. Cela se produit ainsi lorsque le fabriquant veut une étoffe plus légère tel le molleton ou la flanelle.

Là constatez l’étendage sur des claies pour l’égouttage et le séchage de la laine.

- Pas trop embrouillée ?

Draperie Séchage de la laine
- Oh, non Monsieur ! Je suis très curieuse de ce savoir-faire, et me renseigne pour un jeune parent qui doit faire un stage.

- Bon je vous mène à l’atelier à deux pas d’ici.

Mon interlocuteur, de bonne composition, diminue ses enjambées pour s’adapter à mon rythme.

- Voyez cette personne assise, elle s’affaire au triage des laines sèches, distingue les différentes qualités, sépare la laine-mère, qui est celle du dos, d’avec celle des cuisses et du ventre, qui ne sont pas également propres à toutes sortes d’ouvrages.

Draperie Triage de la laine 


Ensuite le trieur sélectionne les laines les plus longues des laines les plus courtes, les premières sont destinées aux chaînes des étoffes, les secondes aux trames. Il doit être attentif à en rejeter les ordures qu’il rencontre sous ses mains. Si les laines lavées non triées se vendent par toisons, celles qui sont triées se vendent au poids.

- Et là que font ces deux personnes juchées sur deux petites plateformes ?

- Il s’agit du battage des laines triées, on les porte par petites portions sur une espèce de claie, formée de cordes tendues où on les frappe à coups de baguette. La manœuvre des deux batteurs vise à ouvrir la laine en écartant les brins les uns des au​​très, et à chasser la poussière.

Draperie Battage de la laine
Mais l’opération du battage n’expulse que la poussière, et laisse après elle les pailles et autres ordures, succède alors l’épluchage.

Cette étape confiée à des personnes minutieuses, et parfois à des enfants, nécessite un tri, brin par brin de la laine, sans la rompre pour ôter toute ordure, et ainsi éviter les nœuds et grosseurs des étoffes.

- Je suis sidérée de toutes ces étapes de transformation de la laine en préliminaire au tissage

-  Oh mais attendez, impatiente dame, je vous signale le droussage !

Drousser la laine c’est l’imbiber d’huile d’olive par petites portions et ce pour les draps fins, l’huile de navette (1) est utilisée pour les draps plus grossiers.

Ensuite intervient le cardage de la laine courte, cardage au chevalet par deux fois avec une grande carde, regardez il s’en trouve un juste là, et cardage une fois sur les genoux avec une carde plus fine.

Draperie Chevalet pour carder et carde 

Prenez et soupesez cette carde, planchette en bois recouverte de cuir, hérissée de pointes de fer, petites et un peu recourbées, elle rompt la laine qui passe entre les dents qui ressort en parcelles très menues. Le cardeur négligent laisse des flocons durs et s’il a la main lourde la laine est brisée et l’étoffe aura moins de force.

La laine longue fait l’objet d’un peignage au travers de peignes de plus en plus fins qui permet d’obtenir un fil plus doux.

Après cette dernière opération, la laine sort en forme de petits rouleaux d’un pouce de diamètre, sur environ douze pouces de long, qui se nomment loquets, ploques ou saucissons, suivant l’usage du pays, et se filent au grand rouet sans le secours de la quenouille.

Draperie Peignes et grand rouet 
Juste derrière vous un grand rouet et un dévidoir, le fileur est absent, revenez pour une démonstration du filage de la laine et du dévidage. Là encore expérience et concentration sont de rigueur.

Pensive, admirative, je remercie vivement mon cicerone et ancêtre pour toutes ces explications qui je l’avoue me paraissent seulement les prémices avant la confection de l'étoffe. 



Draperie Dévidoir
- Revenez avec votre jeune protégé, un pupille peut être, susceptible de devenir apprenti. Curieuse personne venue d’un autre temps, vêtue d’une indienne de coton, en quête d’une approche du monde de la draperie, vous vous doutez désormais que d’autres étapes restent à découvrir. 

Après le filage et le tissage de la laine, le drap n’est pas tout de suite sur l’étal du marchand-drapier, c’est que nous drapiers de Chabeuil tenons à la qualité de nos draps qui font la réputation de notre cité.



Rendez-vous ancestral du mois 
en lien avec mes ancêtres et leur profession 

Retrouver cette famille 



(1) Huile de navette : 
La navette est une plante cultivée en France dès le 17ème siècle pour ses graines oléagineuses dont la production disparaît pratiquement après la Seconde Guerre mondiale, son huile a un goût de choux et de navet

Sources 
Images et informations extraites de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert 
Version numérique ENCCRE 
Article Laine et draperie 

samedi 14 janvier 2023

Révéler et assumer

En une chaude journée d’été, le 4 août 1714, au mitan de l’après-midi, Maître Bérenger notaire royal de Chabeuil en Dauphiné est installé dans la maison de Jean Imbert et Louise Lambert des lointains ancêtres pour établir un contrat de mariage. L’atmosphère semble tendue.

Hans Sebald Beham © Musée du  Louvre &Thierry Loiseau

La fiancée Eve Imbert, un peu rondelette, vingt-cinq printemps peut-être, dont le prénom signifie « vivante » se tient en retrait à côté de son frère Philippe.

Le fiancé Abraham Barnier drapier, fils de défunt Jacques Barnier, gaillard d’une trentaine d’années environ, dont le prénom signifie « père de multitude » est accompagné de sa mère Catherine Metiffiot et de son beau-frère Antoine Charas.

Tout ce petit monde, qualifié par le notaire d’honnête, c’est-à-dire connu de lui, demeurent à Chabeuil. « Lesquelles parties réciproquement stipulent, acceptent, décident et interviennent, ledit Barnier, de la permission et du consentement du fait de sa mère, et ladite Imbert, sous l’autorité, permission et -consentement de son père et de sa mère ».

Certes ces formules sont ampoulées, mais toujours est-il que les fiancés promettent « de se prendre pour époux l’un l’autre à requête en légitime mariage en face de notre Mère et Sainte Eglise apostolique et romaine ».

« Et, selon la coutume, la future épouse constitue en dot et verchère, pour elle à son futur époux, ses biens meubles et immeubles présents et à venir, et établit son futur époux procureur ».

« Ledit futur, pour augment, a donné à ladite future épouse en cas de survie le tiers-denier de tout ce qu’il recevra, lequel augment appartiendra aux enfants à naître du présent mariage. Lesdites parties déclarent la valeur de tous leurs biens à la somme de 100 livres ».

Voici les éléments habituels d’un contrat et rien de bien tangible, pas de versement d’espèces sonnantes et trébuchantes, plus intéressante est la suite. Comme gravé dans le marbre, enfin mentionné dans l’acte notarié, on découvre qu’Abraham et Eve ont batifolé ensemble !

« Et ladite Imbert a présentement déclaré en ma présence être enceinte du fait et œuvres dudit Barnier son futur époux depuis environ quatre mois. »

AD 26 extrait contrat mariage
Voilà donc un contrat de mariage valant aussi déclaration de grossesse, que les parties principales ne signent pas, faute de savoir le faire, mais le très sérieux notaire recueille les paraphes du Sieur François Gastaud drapier et d’honnête Jacques Didier travailleur, autres témoins. 

Les parents d’Eve Imbert sont soulagés, un début de « régularisation » de cette situation embarrassante. Il reste à prendre son courage à deux mains pour aller voir le prêtre en vue de la publication des bans.

Cinq semaines plus tard est célébré le mariage religieux le 11 septembre 1714, suivi deux semaines après du baptême d’un petit Mathieu, un grand prématuré cet enfant !

Le couple accueille ensuite Françoise une petite étoile née le jour de Noël 1716, Philippe trop vite disparu, et Pierre au destin inconnu.

Abraham Barnier drapier, grâce à son métier, assume sa nouvelle vie avec les siens, et Eve Imbert veille sur les enfants et gère le quotidien.

***

Le temps file si vite, Françoise Barnier a grandi et notre ancêtre se marie à l’église de Chabeuil en 1740, tandis que son frère Mathieu s’établit plus tard en 1758 et fait bénir son union par un Pasteur au Désert selon la formule consacrée.

Le temps est parfois compté, et le curé note, comme agacé, sur le registre paroissial « le 5 février 1748 il est venu aussi à notre connaissance qu’Abraham Barnier est décédé il y a environ 8 jours, après avoir professé toute sa vie la religion prétendument réformée, et qu’il n’a jamais fait son devoir de catholique et ne nous a pas fait appeler dans sa dernière maladie. »

De même le parcours terrestre d’Eve s’achève et là encore le prêtre de Chabeuil inscrit « ce jour aussi 26 janvier 1753 il est venu à notre connaissance qu’Eve Imbert veuve d’Abraham Barnier, âgée de 75 ans, est décédée sans avoir fait son devoir de catholique ainsi j’atteste ».

Ce que révèlent des actes, ce que nos ancêtres ont assumé dans leur for intérieur, selon leur conscience.

Rassurez vous, Abraham a eu le temps de m’expliquer le savoir-faire du drapier, mais si, mais si ! 
A bientôt donc.

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Sources
AD 26 BMS Chabeuil
AD 26 Archives notariales : 
Me Berenger Jean Joseph 2E 19663 folio 182 vue 490
Indices Geneanet pseudo charignonphil1
Filae indexations

samedi 7 janvier 2023

Chabeuil en Dauphiné

Avec Françoise Barnier, notre ancêtre de Noël 1716 et les siens, dont un grand-père qui flirte avec l’an 1630, glisser dans le temps pour découvrir l’histoire de Chabeuil en Dauphiné, s’imposait.

Un vénérable érudit, à l’habit de drap de bonne facture, s’appuyant sur une canne au pommeau arrondi, était tout disposé à combler mes lacunes, écoutons cet homme imaginaire et loquace.

Gallica carte de Cassini centrée sur Chabeuil 

La cité de Chabeuil est située sur l’une des voies de communication qui relie la plaine de Valence au Vercors et également sur la route de Lyon à la Provence, elle s’est développée entre la rivière la Véore et la colline de la Gontarde sur laquelle a été édifié le château féodal et, juste à côté, l’église Saint-Andéol dont il ne reste que l’ancien clocher.

Le bourg médiéval était ceint à l’origine d’un rempart de pierre de molasse percé par trois portes pour sortir de la ville, ce rempart était entretenu grâce à un impôt, le vingtain, correspondant au paiement en nature d’un vingtième des revenus des habitants.

Vous trouverez une petite rue dénommée vingtain, mais plus de trace du château, le temps a fait son œuvre, le rempart s’est écroulé, sauf quelques pans sur lesquels s’adossent des maisons et la moitié d’une tour qui faisait partie du système défensif.

Là, dernière nous, subsiste la seule et principale porte fortifiée construite avec d’épais moellons, sous la voûte, la rainure de la herse est toujours visible.
Chabeuil 

Voilà pour les lieux, sur le plan historique notez le blason de notre fière cité « d’argent et dauphin de sable ». Il est en lien avec Humbert II dernier des Dauphins du Viennois qui, sans héritier, céda ses Etats au roi de France en 1349 par un acte dit « de transfert du Dauphiné ». Désormais le fils aîné du roi portera le titre de dauphin, c’est Louis futur roi Louis XI

A la fin du XVIIème siècle, le Dauphiné ne se distingue plus des autres provinces françaises, son intégration au royaume de France est terminée. Chabeuil subit les malheurs des guerres, des troubles religieux, des exactions de soldats, ainsi que la peste, et les affres de la nature avec les inondations de la rivière Véore. La cité eut à cœur de se relever, malgré le poids des dettes et les charges des garnisons.

Savez-vous qu’en ce même XVIIème siècle, le prince de Monaco, Honoré II de Grimaldi, reçoit du roi Louis XIII, puis du roi Louis XIV, outre le Valentinois, les terres de Chabeuil en reconnaissance des services rendus à la couronne.

Honoré II Grimaldi © Musée de Versailles 

Le prince de Monaco fit placer ses armoiries sur les portes de la ville et effectua une visite en 1658, il y fut reçu avec beaucoup de pompe et de solennité, on avait dressé un arc de triomphe devant la principale porte, qui elle-même était ornée de guirlandes de buis et de fleurs entourant l'écusson du prince. Afin de subvenir à toutes les dépenses occasionnées par la présence du prince et de sa garde d'honneur, la cité dut contracter un emprunt, hélas.

Les consuls nouvellement élus lui demandèrent son agrément avant d'entrer en charge, on le consultait sur les affaires importantes de la communauté, sans que cependant son avis servît toujours de règle de conduite. Chabeuil continua à se régir par son châtelain, ses consuls et ses assemblées générales, son budget et les rôles d'impositions étaient réglés par le gouverneur du Dauphiné. A peu de chose près, la souveraineté du prince de Monaco était purement honorifique et ce jusqu’à la Révolution.

Sachez qu’un recensement ecclésiastique donnait 3500 âmes pour Chabeuil, 2800 catholiques et 700 protestants, ou anciens protestants, plus ou moins convertis après la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685.

Située sur un axe majeur de communication, la cité prospérait grâce au commerce du cuir, du drap, puis du papier. Aux XVII et XVIIIèmes siècles, de nombreux produits sortaient du quartier de Rencurel, et allaient porter au loin le nom de ses mégissiers, un quart de la population se livrait à ce genre de travail, qui devenait pour le pays une source de richesses et de prospérité.

Dans les manufactures de draps, se fabriquaient ce qu'on appelait alors des draps-forts, mi-forts, des draps façon de Sceaux, des ratines, des estamets, des cordelats, des finettes.

Le canal des moulins traversait toute la vieille ville du nord au sud et alimentait des moulins à farine, des battoirs à chanvre, des foulons à draps, de petites papeteries et des filatures à soie.
 
Allez déambuler au cœur de cette cité à peine évoquée, allez écouter ce monde disparu, allez questionner ces invisibles, et toquez à leur porte, telles sont les suggestions de mon vieil érudit, un homme de l’ancien Régime. En route donc !




Sources 
Abbé Vincent Notice historique sur Chabeuil 1847 sur Gallica
Jacques Lovie Une cité millénaire Chabeuil 1980 

 

mercredi 21 décembre 2022

Françoise une petite étoile

Chabeuil, à quelques lieues de Valence en Dauphiné, soit une dizaine de kilomètres, en Drôme des Collines, Chabeuil petite et fière cité au pied du Vercors - s’apprête à fêter Noël en cet an de grâce 1716.

En ce jour d’espérance et d’allégresse, en la maison d’Abraham Barnier et d'Eve Imbert, une petite étoile Françoise est née ce 25 décembre 1716 sous le règne de Roi Louis XV.


Cette petite étoile est notre lointaine aïeule, pour moi à la 8ème génération, une ancêtre de Noël, un SosaNoël dans le jargon des addicts de généalogie. Bienvenue à elle, un fil invisible au travers du temps nous relie.

Le jeune couple a déjà un garçonnet Mathieu de 2 ans, né 15 jours après le mariage de ses parents soit dit au passage. Il ne s’est pas précipité à l’église pour faire baptiser la petiote. puisque que le curé de Chabeuil note la date au 30 décembre 1716, mentionnant dans une graphie rapide, que Jean Barnier et Jeanne Barnier les parrain et marraine sont illettrés.

AD 26  BMS Chabeuil 1716 

Avec Abraham Barnier drapier et ses proches, ses amis ou voisins, cardeur ou tanneur, s’ouvre les portes d’un monde merveilleux de savoir-faire, en attendant d’aller le découvrir, Françoise petite étoile de Noël nous chuchote : 
  « Ouvrons nos cœurs pour y laisser rentrer le bonheur. »

Parmi les descendants de Françoise Barnier, Jean Pierre Arnoux, qui est l’époux de Noémie Olympe Lagier une autre ancêtre de Noël précédemment évoquée ICI



Sources
AD 26 BMS Chabeuil 
Indices Geneanet