samedi 21 mars 2026

Mariage au temple décadaire

Ma roue ancestrale reste bloquée sur Presle et indique 10 pluviôse de l’an 7, come back en Savoie, enfin retour dans le Département du Mont-Blanc. Plusieurs personnes sortent des maisons en cette frisquette matinée, et s’ébranlent d’un pas vif et décidé.

Au milieu du gué, enfin du chemin, accostée par un quidam, je me vois suggérer d’opérer un demi-tour et de filer avec les marcheurs vers La Rochette. Soi-disant enquêteuse d’ancêtres j’obtempère.

Quidam qui se présente ainsi : - Augustin FORAY gendre de Georges CAILLET qui marie son fils Vincent un cadet.

Moi, bouche bée, d’être aussi bien tombée quasiment dans les bras d’un nouvel aïeul, le priant de m’expliquer où il compte me conduire.

AD 73 EC La Rochette 1799 extrait

- Mais enfin, juste une petite heure de marche pour atteindre le chef-lieu de canton où chaque décadi se tiennent les mariages de différentes communes, cela fait partie des nouveautés de la République dont on dépend désormais, an 7 qu’ils disent les révolutionnaires.

-  Le décadi, tous les 10 jours ma petite dame, est un jour chômé, jour de repos républicain à la place du ci-devant dimanche de notre bon vieux calendrier qu’ils disent. Tout cela ne nous plaît pas dans notre contrée, même qu’ils imposent un mariage civil avec des tas de paperasses.

- Donc le beau-frère  va se marier dans le temple décadaire qu’ils appellent à La Rochette. Ils disent cet édifice public, y lisent les lois chaque décade, publient les naissances et les décès, et ont même essayé de célébrer leur religion républicaine, un culte dit de la Raison ou de l’Etre suprême. Quelle époque je vous dis, gardez le pour vous, d’autant que ce temple est dans l’église fermée, après avoir chassé les prêtres.

- Allez nous voilà arrivés, entrons et rapprochons nous des mariés.

Dans le temple décadaire plusieurs couples, une longue table encombrée de dossiers derrière laquelle siègent des conseillers. Un homme d’une certaine prestance porte une écharpe tricolore, dénommé Claude Puzet président de l’administration municipale du canton, il officie pour les mariages du décadi.

Allez hop, au tour des héros principaux Vincent CAILLET fils de Georges CAILLET et de feue Marie PICOLLET et Marie CHARDONNET BŒUF fille d’Isidore et de Madeleine GERVASON.

Sur le modèle imprimé de l’acte sont barrés les mots « en la maison commune » et ajouté manuscritement « temple décadaire », les qualités des mariées sont déclinées dont l’âge 19 et 18 ans, et mentionnés les consentements des deux pères présents.

Si la date de naissance de la belle ne pose pas de problème pour mon collatéral cela accroche « de mémoire à laquelle il a été procédé devant le juge de paix du canton le sept de ce mois, il résulte que ledit Vincent Caillet est né en septembre mil sept cent septante neuf à Presle du légitime mariage entre Georges Caillet et la Marie Picollet ci-dessus dénommés (sa naissance ayant été omise dans le registre de l’état civil) »

AD 73 EC La Rochette 1799 extrait

Ah les paperasses pour justifier de son identité, lorsque le registre paroissial du curé de 1779 comporte des lacunes, ne me dites pas que les parents ont oublié de faire baptiser ledit Vincent. Côté témoins Vincent MANIPOUD (possible parrain à mon sens) qui signe, et  Augustin FORAY mon aïeul qui ne paraphe pas.
 
Bon Vincent et Marie sont unis pour le meilleur et le pire, civilement. 

Et figurez vous, sur suggestion de mes ancêtres, en catimini j'ai assisté au mariage religieux du jeune couple, le seul valable pour ces savoyards, l'acte en latin daté du 4 février 1799  est planqué dans un registre paroissial de la commune de La Table. L'histoire ne dit pas si le prêtre qui a béni l'union agissait secrètement ou pas en cette période particulière pour l'exercice de la religion catholique, certains curés ayant pris la fuite, d'autres se cachant. 

Cet acte dans un temple décadaire est le premier inscrit dans mon arbre généalogique. 

Retrouver cette famille 



Sources
AD 73 La Rochette et La Table
via indexation Geneanet premium 


mercredi 18 mars 2026

Autour de Georges Caillet

Après des vérifications, nouvelles trouvailles et recoupements, je mets à l’affiche un aïeul à la 8ème génération qui vivait en Savoie. Georges CAILLET (sosa 166) pointe son nez un 21 décembre 1742, aussitôt baptisé dans l’église de Presle, il est le numéro six des sept enfants de Claude CAILLET et de Pernette PAGANON.



L’année de naissance de mon ancêtre correspond au début de l’occupation du Duché de Savoie par l’armée espagnole alors sur le chemin de son retour. Ladite armée était allée guerroyer en Italie du Nord contre les troupes autrichiennes et piémontaises durant la Guerre de Succession d’Autriche qui opposait plusieurs nations.

Les Espagnols pénètrent début 1743 dans Chambéry et transforment les alentours en base arrière, une délégation générale est chargée de prélever des fournitures pour l’entretien de l’armée espagnole, soit 30 000 hommes.

Pendant sept années, les Espagnols vont réquisitionner et piller toutes les ressources de la Savoie et laisser, à leur départ, le territoire et ses habitants ruinés. Les Savoyards durent fournir à l’occupant des quantités énormes de nourriture, de bois, de bétail et bêtes de somme, et s’acquitter d’impositions importantes prélevées chaque mois sur tous les habitants de plus de 7 ans.

Gallica extrait carte département du Mont-Blanc 


Georges passe le cap de la petite enfance et grandit avec quatre frères et sœurs au moins, son univers c’est le village de Presle de 500 âmes environ.

Presle au flanc d’un coteau en pente douce se terminant par un plateau, entre deux rivières, comporte de nombreux hameaux dispersés au milieu de boqueteaux, de feuillus et de quelques sapins. Les prés entourés de haies, sont plantés de poiriers, pommiers, parfois de quelques noyers ou de treilles. Au bas de la pente, cultures et vignes sont plus apparentes.

Le chef-lieu, avec un bâti groupé, a une vue dégagée sur La Rochette paroisse où officie le notaire, homme au courant des affaires, alliances ou tensions des familles des alentours. 

La première alliance de Georges

Georges a choisi -espérons le - une bien belle et sage fille -rêvons un peu – Marie PICOLLET (sosa 167), et soyons lucide tout a été convenu par les pères, le mariage est une chose sérieuse voyons ! Un 26 janvier 1765 à deux heures après midi, débarquent chez Maître Philibert Fosseret à La Rochette, les fiancés flanqués de leurs pères, des témoins et j’ose espérer les mères.

Le notaire précise que le promis Georges est fils de Claude CAILLET feu Gaspard, et la promise Marie fille de Laurent PICOLLET feu Jean, et s’abstient de mentionner les noms des mères, comme souvent en Savoie. Elles sont en vie à ce moment-là Pernette PAGANON et Claudie HUMILLE ou HUMILLIOZ.

AD 73 extrait Tabellion 1765

Pour contribuer aux charges du mariage, le père de Marie PICOLLET lui constitue une dot de 260 livres pour ses droits paternels et maternels, que ledit père promet de payer au cours des quatre années prochaines, sans intérêts pour les deux premières années.

Marie doit être fière de son trousseau, pas moins de :
- quinze chemises de toile mêlée mi-usées, seize tabliers dont un d'indienne, deux tabliers de toile, neuf tabliers de toile barrée, et neuf de serge tous mi-usées,
- sept douzaines de coiffes tant grandes que petites, trois mouchoirs d'indienne,
- une pièce de toile de marchand et une de toile ordinaire, six nappes de toile barrée à la mode de pays de bon usage,
- un corps à manche courte de finette mi-usée, un autre à manches de ratine bleue mi-usée, un autre à manches de serge d'orange presque neuf, et aussi trois corps sans manches mi-usée, une jupe de serge d'orange,
- six paires de bas de laine, une paire de souliers,
- six draps de toile mêlée tous presque neufs,
- une garniture de lit de toile de bergame. 

Tout ce trossel selon le terme usité en Savoie est contenu dans un coffre de noyer fermant à clef, et accompagné du tour à filer de Marie. 

Le père de Marie donne aussi six mères brebis dans les deux premières années de l’union, soit trois au bout d’un an et trois la deuxième année suivante.

Georges le promis accorde à sa future femme un augment de 130 livres sur la portion de ses biens pour l’aider à s’entretenir selon sa qualité au cas où il décéderait.

Si tout ce petit monde sait gérer ses affaires, compter et énumérer de mémoire, il n’est pas en mesure de signer l’acte.

Une fois le contrat dotal établi, s’ensuit l’engagement respectif à l’église de Presle le 10 février 1765, Georges CAILLET a 22 ans, et Marie PICOLLET presque 20 printemps.

Leur vie commune est égayée par la naissance de sept enfants, le premier-né trop faible fait partie des petits anges, Catherine mon aïeule (sosa 83), Constance et Claire poussent bien, tout comme les garçons Claude, Vincent et Joseph. Mais Marie la mère, fatiguée par ses maternités, usée par les travaux des champs pour aider Georges cultivateur, s’éteint hélas le 27 octobre 1782.

Le remariage de Georges 

Certes les filles aînées aident le père et gèrent les plus petits, mais Georges veuf a besoin d’une nouvelle compagne et jette son dévolu sur Barbe DUNAND veuve aussi.


AD 73 extrait Tabellion 1783


Un contrat dotal est passé à La Rochette le 5 juin 1783, à 7 heures de l’après-midi, Barbe DUNAND feu Jean, veuve de Laurent TRUCHET native du Verneuil habitant à Presle, constitue elle-même sa dot à son nouveau promis. Elle consigne à Georges mon aïeul une somme de 200 livres identique à ce qui figurait dans son contrat avec son défunt époux.

Le précieux contrat révèle que Claude TURCHET, le beau-père de Barbe, lui doit une génisse et une brebis, ainsi que des intérêts sur la somme de 100 livres de son augment, plus les frais encore dus pour entretenir ses trois enfants.

Barbe recycle son trousseau de jeune fille, du détail je cite les cinq douzaines de coiffes, un coffre en noyer fermant à clef et un tour à filer. Barbe apporte aussi un bronzin de gueuse tenant environ quatre pots, un chaudron de cuivre, un seau, une poêle à frire, une pioche, trois haches pour le bois.

Georges CAILLET et Barbe formalise leur union le 25 juin 1783 à l’église de Presle. L’histoire ne dit pas si les six enfants vivants de l’un et les trois enfants de l’une assistaient à la cérémonie et si la famille recomposée vécut en heureuse harmonie.

Barbe qui perd sa petite Marie issue de son premier lit en 1784, donne à mon lointain grand-père Georges trois enfants : Félix fait prisonnier à Feistritz, Magdeleine et Marguerite. Barbe rend son dernier souffle en 1798 avant de connaître le triste sort de son fils ou d’assister aux mariages de ses enfants et de laisser son homme veuf.



Georges pater familias 

Avec sept enfants d'un premier lit et trois enfants d'une seconde union, Georges CAILLET a veillé au meilleur établissement de sa progéniture avec en premier en 1788 le contrat dotal de Catherine mon ancêtre avec Augustin FORAY, ces deux-là seront sous les feux de la rampe à l'occasion.

Pater familias, Georges assiste aux mariages de sept enfants : cérémonies religieuses ou civiles, figure comme témoin dans des actes d'état civil pendant la période où la Savoie fut un département français entre 1792 et 1815, et par là peut se vanter de m'avoir fait plonger dans de nombreux registres.

Autour de lui gravitent de nombreux petits-enfants. dont Josèphte FORAY mon aïeule,  qui a du conserver des souvenirs de son grand-père.

Homme de la terre, Georges CAILLET y est enseveli un jour le 28 juillet 1817 à l'âge respectable de 74 ans. Né dans une période troublée de l'occupation espagnole, citoyen français un temps, sujet de l'Empereur Napoléon Ier, cet ancêtre s'éteint alors que le Duché de Savoie est repassé dans le giron du Royaume de Sardaigne avec le Roi Victor-Emmanuel Ier. 

Ainsi va le fil de vie d'un invisible aïeul au départ, cultivateur de son état dont la descendance s'est éparpillée dans d'autres lieux que le petit village de Presle. 



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Nota Bene
- la toile de bergame est une grosse tapisserie, qui se fabrique avec différentes sortes de matières filées, comme la bourre de soie, la laine, le coton, le chanvre, des poils de bœuf, de vache, ou de chèvre. Les premiers inventeurs seraient les habitants de Bergame ville d'Italie.
- un bronzin de gueuse, terme en Maurienne, est un objet en métal coulé 


Sources
AD 73 Presle BMS
Indices d'arbres Geneanet
AD 73 Presle La Rochette La Table via Geneanet premium
AD 73 Tabellion La Rochette 1765 2C 970 vue 40
AD 73 Tabellion La Rochette 1783 2C 991 vue 18