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mardi 2 décembre 2025

Domaine de Chaillard

Voilà notre ancêtre Louis CLEMENT granger des Ursulines, comme convenu avec les religieuses de Chabeuil dans le bail de grangeage du 25 février 1715, il s’installe à la Toussaint au domaine de Chaillard avec son épouse, ses enfants, et ses parents.

Madeleine REBOUL, sa courageuse compagne, met au monde le 20 décembre 1715 un petit Daniel, baptisé par le curé, il sera suivi d’une fille née en 1717.

Selon le document - registre paroissial, acte notarié, carte ancienne ou contemporaine - l’orthographe du toponyme du domaine des Dames de Sainte-Ursule varie : Challe, Chaliar, Chaliard, Challiard, Chaillard.

AD 26 Chabeuil cadastre napoléonien extrait 

D’abord localisé sur la précieuse carte de Cassini de 1746, le domaine de Chaillard se repère aussi sur le cadastre napoléonien de 1812 à proximité de la rivière Véore.

L’inventaire numérisé fournit un bonus d’informations, puisque que Louis CLEMENT s’est plié aux formalités de l’état des lieux. Vu la date du 28 décembre 1715, je pense que le nouvel acte notarié a été aussi rédigé au parloir des religieuses et non en plein vent sur place, ou sur le bord d’une table bancale du domaine.

Maître Bérenger, peut-être fatigué ou pressé, ne précise pas le lieu où il dresse son acte, pourtant le document est détaillé sur certains points, voire redondant. On retrouve les quatre même religieuses dont Dame Elisabeth Deyriaux la supérieure du monastère  de Sainte Ursule.

L’univers de la petite famille CLEMENT comprend deux bâtiments  : un ancien et un nouveau. Le nouveau bâti sert d’habitation au granger, sa porte d’entrée ferme à clef avec son barreau et gond, il y a une fenêtre fermant avec une porte de bois avec un verrou, une barre et gond.

La porte des degrés pour monter au galetas ferme à clé avec son verrou et gond, audit grenier une fenêtre du côté du levant et une autre du côté du couchant.

Allez, on redescend en direction de l’écurie des mulets dont la porte est en médiocre état, de même pour la crèche (au sens de mangeoire), la petite échelle pour aller à la fenêtre est aussi en médiocre état, mais cette fenêtre est ferrée par deux barreaux à traverse.

La porte du jardin est en médiocre état avec deux barres et deux gonds et une serrure, la petite porte pour aller à la rivière, avec ses barres et gonds, est en mauvais état.

S’en suit la référence à l’ancien bâtiment avec une partie habitation et une écurie dont l’état s’avère médiocre, sans surprise.

J’avoue avoir été touchée par cette description, avoir tenté d’imaginer Louis CLEMENT et les siens dans ces lieux relativement modestes : lieu de vie, de travail, mais un toit, un contrat pour 4 ans, ne l’oublions pas.

Dans les consignes sur les cultures, j’avoue avoir décroché. Pour le fourrage, Louis CLEMENT devra laisser à son départ la même quantité que celle qu’il a trouvé à son arrivée.

Gallica 

Notre ancêtre assure avoir réceptionné les 20 poules et le coq promis, et atteste avoir reçu 190 livres soit 150 de bonne espèce pour acheter les moutons et les brebis et 40 livres pour la valeur d’une charrette. Il lui reste à retrousser ses manches et à assumer ses tâches, à défaut de réellement s’enrichir.

***

Hélas Madeleine REBOUL décède sur ce domaine trop tôt en 1719, après Louis CLEMENT le grand-père et précédant de peu Marie GENSEL la grand-mère.

Notre Louis CLEMENT granger, remarié avec Eve IMBERT est en vie en 1741 lorsque son fils cadet Daniel se marie, mais décédé en 1752 au mariage de Claude mon lointain grand-père.

Combien de temps a-t-il été granger de ce domaine, seuls les notaires peuvent répondre, une bonne partie de leurs actes se cachent dans les étagères des archives départementales.

Curieusement en relisant un acte de baptême lié à la famille élargie de Louis, j’ai découvert qu’un petit-neveu prénommé comme lui est né en 1740 dans la grange de Chaillard à Chabeuil. Plusieurs ménages CLEMENT ont-ils résidé dans ces lieux ?

***

Le domaine des Ursulines a été vendu comme bien national à la Révolution, le cadastre napoléonien atteste encore l’existence des deux bâtiments en 1812, tout comme la carte d’état-major du milieu du 19ème siècle. Sur le cadastre de 1961 les bâtiments ont disparu, écroulés, le temps a fait son œuvre, les intempéries et les inondations peut-être.

***

Et si j’avais un peu vite qualifié Louis CLEMENT de taiseux, lui frère d’une Marie enterrée en rase campagne. Dans quelques temps son père Louis CLEMENT le patriarche aura un fil de vie, tout comme ses enfants.

                                                    


Sources
AD 26 BMS Chabeuil et Montmeyran
AD 26 Notaire Chabeuil 1714-1716 2 E 19664 vue 467

dimanche 16 novembre 2025

Granger des Ursulines

Ainsi donc Louis CLEMENT, vous avez quitté Montmeyran votre paroisse, pour devenir granger des religieuses de Sainte-Ursule de Chabeuil en 1715, vos plus jeunes enfants y sont nés, et hélas votre épouse Madeleine REBOUL s’est éteinte trop tôt vous laissant avec de jeunes pousses, vos parents âgés l’ont suivie de peu dans l’au-delà.

Appartenant à une famille de récents catholiques dits nouveaux convertis et anciens protestants, j’avoue avoir trouvé inattendu votre nouveau statut de granger auprès de respectueuses religieuses, vous deviez remplir les conditions, avoir des recommandations ou être le seul postulant.

Dans ce coin du Dauphiné, où le couvent de Chabeuil a été fondé en 1602, les Ursulines s’occupent de l’instruction des jeunes filles, des soins aux malades et des nécessiteux et ce jusqu’à la Révolution.

Le destin, où les hasards des actes notariés numérisés par les Archives de la Drôme, et me voilà sur un petit nuage : je le tiens le contrat de grangeage de notre ancêtre Louis CLEMENT rédigé par Maître Bérenger.

Portail de l'ancien couvent des Ursulines de Chabeuil - Wikipedia

Regardez notre lointain aïeul, aux sabots nettoyés, vêtements dépoussiérés, laboureur à Montmeyran, il s’engouffre dans une ruelle étroite de Chabeuil, flanqué d’un compère Jacques Gensel laboureur à Beaumont.

Une fois passé le portail et franchi l’enceinte du couvent, là dans le parloir du dévot monastère de Sainte-Ursule, l’après-midi du 25 février 1715, Louis CLEMENT se retrouve face à Dame Elisabeth Deyriaux supérieure et dames Pernette de Costal assistante, Elisabeth Derostain zélatrice (1) et Marie Claire Malet dépositaire officiante (2).

Ces dames religieuses « baillent à titre de grangeage et à moitié fruits à honnête Louis Clément laboureur, ici présent et acceptant, à savoir le domaine qu’elles possèdent au mandement de Chabeuil appelé Chaliar : terres, prés et vignes, bois, chaussées et généralement tout ce qui en dépend et les mêmes dont Pierre Parmingeat jouit à présent à même titre de grangeage, de tout quoi ledit Clément a dit être bien certain, et pour le temps et terme de quatre années qui prendront leur commencement à la prochaine fête de Toussaint et à la veille de semblable jour finissant ».

« Les deux parties ne peuvent renoncer au bail que dans la seconde année, à condition de s’avertir trois mois à l’avance ».

Gallica extrait carte Cassini sur Chabeuil et le domaine

Notre ancêtre Louis CLEMENT « fera sa résidence avec sa famille dans le domaine, qu’il conservera ensemble les fonds d'iceluy soit pour les cultures forces et autres choses en véritable père de famille, le rendra le tout en fin de terme, au même état qu'il aura trouvé, dont il se chargera à faire à son entrée dans le domaine par inventaire et encore de ce qui lui sera remis par les Dames en cheptel, ou autrement.»

« Les semences seront fournies en commun belles et bien criblées, et il sera permis aux Dames de mettre en semence celles qu’elles ont payées à charge au granger de les nourrir (dans le sens de les faire pousser)».

« Le granger donnera toutes les cultures nécessaires à la vigne du domaine, les sarments seront ramassés aux frais des Dames et leur appartiendront en entier, et notre Louis sera tenu de leur faire tous charrois nécessaires (3) ».

« A premier requis, tous les fruits qui se récolteront seront également partagés, après avoir été prélevés chaque année par les Dames cinq setiers de blé et froment sur le monceau (4), le gros bétail servant au labourage sera mis en commun, aussi bien que les charrettes et tombereaux nécessaires ».

« Quant au menu bétail, les Dames bailleront pour une fois au granger la somme de cent cinquante livres que celui-ci emploiera à l’achat de moutons ou brebis. Et sur le profit que le granger pourra faire sur tout le bétail, il paiera annuellement aux dames religieuses la somme de cinquante livres à chaque fête de la Sainte Madeleine (5) et à sa sortie du domaine, il sera aussi tenu de leur rendre la somme de cent cinquante livres ».

« Le berger qui sera pris pour la garde du bétail sera nourrit et payé par ledit granger qui peut avoir dans le troupeau quatre moutons en son propre ».


Notre Louis CLEMENT « plantera chaque année dans les fonds du domaine six douzaines à plançon (6) aux endroits nécessaires, plus quatre autres douzaines d'arbres fruitiers qui lui seront fournis par les Dames ».

« Les fagots que le granger fera annuellement sur les biens appartiendront auxdites Dames, excepté la feuille (7) qui sera donnée au bétail, feuille qui sera baillée par les dames au granger ». 

« Chaque année, le granger donnera aux Dames deux lapins de cinq livres, quatre paires de chapons et sept paires de poulets, comme aussi vingt œufs pour chaque poule, des vingt-cinq qui lui seront remises avec un coq ».

« Il sera permis auxdites Dames de mettre à leur propre frais pendant l'été, et au cours du présent grangeage, dix-huit moutons ou brebis dans ledit domaine pour y être engraissés, lequel bétail elles prendront à leur volonté ».

« Il a été convenu que si les Dames voulaient faire quelques ouvrages de maçonnerie ou réparations audit monastère les charrois de matériaux et attraits (8) seront fait par moitié par le granger et par celui de leur domaine de Lapasas ».

« De plus, lorsque les Dames voudront faire quelques réparations le long de la rivière de Véore pour la conservation des fonds du domaine de Chaliar, ledit granger sera tenu de s'y aider de sa personne et encore pour les charrois qu'il convient d'y employer ».

Notre lointain grand-père n’a pas le droit de faire un charroi de bestiaux pour une personne étrangère du domaine, ni de couper aucun arbre mort ni vif sans le consentement des Dames.

AD 26 Notaires extrait bail de Louis Clément 1715

Les parties déclarent que les biens étaient affermés au départ de la somme de cent cinquante livres, et promettent et jurent observer les clauses, à peine de tous dépens et dommages.

Fait audit parloir du monastère, lu et récité par notre sympathique notaire Bérenger en présence de noble César de Murinais et sieur Jean-Baptiste Eynard praticien, notre aïeul Louis CLEMENT ne sait pas signer contrairement à son père, et Jacques Gensel laboureur, et potentiel parent, paraphe le bail.

Intéressée et émue à découvrir les clauses détaillées de ce bail de grangeage qui lie Louis avec les Dames religieuses et le mène à s'installer avec les siens dans le domaine de Chaliar. Et si l'inventaire pouvait encore exister ? 
 


Retrouver Louis CLEMENT et sa famille 

N.B 
1 - zélatrice : religieuse chargée de l'accompagnement des novices
2 - dépositaire officiante ou sœur officiante : chante et récite l'office pendant une semaine,   le notaire a écrit dépositaire officiensée !
3 - charroi est le transport par charriot ou charrette 
4 - monceau : équivalent de tac ou vrac 
5 - la Sainte Madeleine est fêtée le 22 juillet
6 - un plançon est une branche de saule, de peuplier ou d'osier que l'on sépare du tronc pour  la planter en terre et en faire une bouture
7 - la feuille, dans le sens de fourrage 
8 - attrait ou attirail : tout ce qui sert à bâtir ou réparer une maison (terme de coutume)

Source 
AD 26 Notaires de Chabeuil Me Bérenger 
2E 19664 vue 194


samedi 18 octobre 2025

Louis Clément le taiseux

Comment savoir si notre ancêtre Louis CLEMENT un lointain grand-père, pisté par plusieurs de ses descendants, et frère de Marie CLEMENT tombée d’un mûrier, apprécierait d’être le modeste héros d’un rendez-vous ancestral ? Allez, je me lance dans des confidences, parce que votre famille Louis m’occupe depuis plusieurs semaines.

Gallica carte de la Drôme -extrait-

Jamais seul, toujours affairé, respectueux de vos père et mère, votre vie Louis s’est déroulée dans la plaine fertile de Valence entre le Rhône et les contreforts du Vercors qui accueillent de nombreux troupeaux de moutons, une époque marquée par l’intolérance religieuse, la grande famine de 1693, le terrible hiver de 1709. Laboureurs, travailleurs de terre, tisserands de toiles, cardeurs de laine côtoient des marchands-drapiers.

Dans cet univers, Louis CLEMENT vous naissez à Montmeyran le 2 juillet 1680, votre père Louis CLEMENT et votre mère Marie GENSEL tiennent à ce que vous soyez vite baptisé par le Pasteur dans la proche paroisse de Beaumont, et choisissent comme parrain Pierre Clément votre frère consanguin, et comme marraine Ennemonde Clément votre cousine germaine.

Enfant vous partagez des moments d’insouciance avec votre frère cadet Ogier, vos sœurs Marie, Eve, Isabeau, par ce que Jeanne est trop grande : elle prépare son trousseau et se marie en 1684.

Après avoir assisté aux alliances de vos frères et sœurs, à plus de 25 ans vous pensez à convoler à votre tour : avez-vous choisi de votre propre chef cette énigmatique Madeleine REBOUL à l’ascendance désespérément secrète.

AD 26 Montmeyran BMS 1707 

Toujours est-il que votre union est célébrée dans l’église de Montmeyran un froid jour d’hiver le 15 février 1707. Comme d'habitude le curé Morier ne mentionne pas vos filiations respectives dans votre acte de mariage, un des témoins Jean Peve est dit consul du lieu, Bernard de Gresse est drapier, et en prime un quidam Disdier signe.

Louis et Madeleine, chers ancêtres, vous êtes présents lors de baptêmes de neveux, preuve de liens familiaux pour vous Louis.

Madeleine accouche de quatre enfants Louis, Claude notre ancêtre, Marie-Magdeleine et Françoise entre 1707 et 1714 à Montmeyran, puis de Daniel en 1715 et une autre Magdeleine en 1717 à Chabeuil.

Quel est le motif de ce changement de résidence ? Dans le registre paroissial de Chabeuil apparaît un début de réponse, hélas avec la mention de décès de votre père.

« Le 26 dudit mois (janvier 1716) il nous a été rapporté que Louis Clément granger des religieuses de Chabeuil au domaine appelé Chialle est mort sans avoir averti et n’a point reçu les sacrements auquel nous avons refusé la sépulture »

Le deuil vous frappe à nouveau avec la disparition de la mère de vos enfants, au 26 juin 1719 le prêtre inscrit « Il m'a été rapporté que Madelaine Reboul âgée de 35 ans épouse de Louis Clément granger des religieuses de Sainte Ursule de Chabeuil est décédée sans avoir reçu les sacrements de l'église, ni même demandé aucun prêtre pour l'aller voir, ce pourquoi j’ai refusé sa sépulture de l'église. »

AD 26 Chabeuil BMS 1721

Pauvre Madeleine, épuisée par ses grossesses, la tenue de la maison, l'aide apportée à son conjoint, enlevée si vite à l’affection des siens, de ses jeunes enfants, ancêtre à jamais muette et pourtant indispensable.

Louis, votre propre mère s’éteint ensuite, trace en est trouvée dans le registre de votre commune natale : « Le 9 octobre 1721 est décédée à Chabeuil et ensevelie en terre profane dans cette paroisse de Montmeyran Marie Gencel nouvelle convertie veuve de Louis Clément âgée d'environ 73 ans ».

Que d’épreuves successives pour votre famille cher Louis, veuf avec des orphelins sur les bras, comment avez-vous assumé le quotidien, les travaux des champs, les soins aux bêtes et répondu aux exigences de votre contrat de granger.

Et pourtant la vie a continué, vos trois fils ont grandi, de solides gars qui se sont mariés.

A pister vos enfants dont Claude, et farfouiller dans les registres notariaux, une précieuse et étonnante quittance de 1769 m’a révélé, cher Louis, que vous aviez passé un contrat de mariage à Chabeuil le 6 février 1724 avec Eve IMBERT et qu’une fille Marie était née de cette nouvelle union. 

Cliquer pour agrandir


Et oui Louis, lorsque les registres paroissiaux sont muets, les actes notariés contiennent des pépites, un acte devrait concerner un contrat passé avec les religieuses de Chabeuil, si vous étiez moins taiseux vous m'expliqueriez. 

A suivre dans ce billet Granger des Ursulines 



Sources
AD 26 BMS Montmeyran et Chabeuil
Relevés EGDA
Geneanet indices arbre herjacq26
AD 26 Notaires Montmeyran Me Durozet 2E 3197

samedi 18 février 2023

Jacques Barnier marchand drapier

J’ai l’esprit vagabond à rebrousse-temps jusqu’à la fin du 17ème siècle, un peu en catimini je tente une rapide visite et une rencontre fragmentaire pour aborder une âme oubliée.

Gallica échantillons de tissus 
Côté étoffes du velours cramoisi, une peluche de soie couleur ponceau pour attirer le chaland aisé, des rubans de soie pour plaire à la fille du châtelain ou la coquette épouse d’un avocat, ces étoffes, je les imagine présentes dans la boutique de Jacques Barnier marchand-drapier à Chabeuil en Dauphiné.

Ce lointain ancêtre, né vers 1635 environ, exerçant en homme avisé son activité, veille à proposer à ses clients du douillet moleton blanc utilisé pour tailler les gilets, du cordillat rouge ou blanc en laine très fine qui fait la réputation de la cité, sans oublier du cadis, ce solide tissu de laine qui sert à la confection des vêtements populaires.  

Gallica échantillons de tissus 

Prévoyant, Jacques Barnier détient aussi le camelot d’Amiens de grand usage et la calemande rayée de Lille employée pour les gilets ou l'ameublement.

Combien d’aunes d’étoffes a-t-il commandé et installé sur les rayons de sa boutique ? Mystère faute de détenir son livre de comptes ?

Et puis, revoilà mon aïeul Jacques un jour de printemps, le 6 mai 1683 !

Ce jour-là, à Chabeuil, le notaire royal s’affaire pour un acte concernant Maître Jean Béranger avocat au Parlement (sous-entendu celui de Grenoble) habitant audit lieu. Ledit avocat vend, cède et remet à perpétuité, irrévocablement à mon aïeul marchand-drapier, qui achète et accepte, une pièce de vigne, pour la somme de centre trente-huit livres versée en louis d’or.

Jacques Barnier fait-il un placement des fruits de son négoce ou souhaite-t-il pouvoir récolter, sur un terrain bien exposé, un peu plus de vin nécessaire au quotidien des siens, sachant qu’en son temps on évite de boire de l’eau ? Interrogation là encore.

Grand merci en tout cas au notaire consciencieux qui recueille les signatures de tous les protagonistes dont celle de mon aïeul, précieux témoignage d’un temps lointain.

AD 26 extrait acte d'achat de 1683

Des nuages dans le ciel du royaume de France deux ans plus tard avec le gong de la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685 par le roi Louis XIV, et l’interdiction de l’exercice de la religion protestante. A Chabeuil, cité prospère favorable aux échanges et ouverte aux nouvelles idées, des indices me chuchotent que la famille de Jacques Barnier appartient à ceux qui durent abjurer leur foi, dénommés nouveaux convertis.

Et puis je retrouve toute la famille de mon ancêtre, sous un ciel sombre et tourmenté un jour de 1693, le 31 août précisément dans la demeure de Jacques, où s’est déplacé le notaire royal pour recueillir les dernières volontés du testateur amoindri.

AD 26 extrait du testament de 1693

Maître Guyremand pour ce testament nuncupatif, donc oral, se doit d’utiliser les formules habituelles, et mentionne que Jacques « a fait le signe de la Sainte-Croix et recommande son âme à Dieu le Père et supplie humblement de lui faire pardon et miséricorde pour ses fautes ».

Autour de Jacques sont réunis fort inquiets sa femme Catherine Métiffiot, ses fils : Pierre l’aîné, Abraham mon aïeul et Jean, et aussi Mabile sa fille. D’une certaine manière, propre à une descendante curieuse de ses racines, je les vois tous et j’entends les dispositions énoncées par Jacques, et filer la plume du notaire qui accroche sur le papier.

« Donne et lègue par institution particulière à honnête Catherine Métiffiot sa femme la moitié de leurs biens et immeubles en payant au mieux les charges »

« Donne et lègue à Abraham et Jean Barnier ses enfants naturels la somme de deux cent quinze livres payables en deux parts égales au choix de son héritier, savoir la première à l’âge de vingt-cinq ans et l’autre au bout d’une année »

« Donne et lègue à Mabile sa fille la somme de deux cent cinquante livres payables aussi en deux parts égales, la première lorsqu’elle aura vingt-cinq ans et l’autre une année après, ou la moitié dès lors qu’elle se sera établie en légitime mariage, suivie de l'autre moitié un an après »

« Nomme et institue son héritier universel Pierre son autre fils naturel et légitime »

Mon esprit vagabond manque de concentration, et ne saisit pas d’autre formules ampoulées, mais il sursaute lorsque le notaire stipule « qu’en raison de la faiblesse de son bras qui le lâche le testateur n’est pas en mesure de signer. » 

Le temps de Jacques Barnier est compté, deux jours plus tard le 2 septembre 1693 il s'éteint âgé d’environ soixante années, il est enseveli le lendemain dans un linceul de toile du pays. 

A Jacques, son fils Abraham mes ancêtres, tous ses parents, juste une confidence, partir à votre rencontre m'a donné l'occasion de retourner à Chabeuil où il m'est arrivé de passer, et surtout de  plonger dans le savoir-faire de la draperie et d'aborder les étoffes anciennes. 


Pour retrouver cette famille


N.B 
la peluche est une étoffe veloutée 
couleur cramoisie : rouge foncé tirant sur le violet 
couleur ponceau : rouge vif foncé
l'aune est une ancienne mesure de longueur d'environ 1,18 mètres 

Sources 
AD 26 BMS Chabeuil
AD 26 Archives notariales en ligne 
Me Gueyremand 2E 19620 vue 44
Me Gueyremand 2E 19625 vue 112
Indices Geneanet pseudo charignonphil1

samedi 4 février 2023

Un collatéral tondeur de drap

Dans la famille Barnier de Chabeuil en Dauphiné, je demande le neveu d’Abraham : Jean Pierre en l’occurrence afin de rester dans mon thème sur la draperie. Ce collatéral vivant au 18ème siècle, fils de Jean et d’Isabeau Richard né en 1705, convole en 1729 avec Lucresse Dupré.

Tondeur de drap © Bibliothèque de Lyon
C’est un jour de 1737, sur le registre paroissial, que je découvre Jean Pierre Barnier qualifié de maître-tondeur lors du baptême de son fils Laurent, avec sa signature en bonus. Fort intriguée, je plonge de nouveau le nez dans une encyclopédie pour glaner des informations sur le métier de ce lointain grand-oncle.

Rappelez vous, Abraham Barnier mon ancêtre drapier a explicité les premières étapes de la transformation de la laine qui doit être lavée, séchée, triée, cardée avant d’être filée et tissée.

Sachez que le drap du tisseur est une toile épaisse et grosse qui nécessite ensuite d’être foulée, puis feutrée ou lainée.

A ce stade le drap lainé est remis au tondeur et Jean Pierre Barnier intervient.

Sur sa table revêtue d’un coussin, il étend le drap dans sa largeur et le fixe avec des crochets, debout bien calé sur un marchepied, il s’apprête à couper le poil avec des forces ou gros ciseaux de 1,30 mètres de long et pesant environ 18 kilos, ciseaux constitués de branches parallèles réunies par un ressort qui en facilite le jeu.

Raser de près les poils des deux faces de la pièce, implique de veiller à ce que les coups soient égaux afin que la surface de l’étoffe soit unie.

Ce travail difficile, épuisant, nécessite à la fois un coup d’œil précis et un savoir incorporé fait de force et de finesse, aussi les tondeurs travaillent en général à deux leur drap sec.

Tondeur de drap - Outils 

« À voir travailler un tondeur, on s’imaginerait qu’il ne fatigue pas, cependant, il est reconnu que le métier de tondeur est le plus rude de toute la fabrique : les tondeurs fatiguent encore plus quand ils ont de mauvaises forces, ou qu’elles sont mal émoulues.

Dans ce travail, tous les membres sont en action et continuellement tendus pour tenir la force en respect : le talon de la main droite est surtout la partie qui fatigue le plus, aussi les apprentis se plaignent-ils qu’ils souffrent de tous leurs membres, et surtout du bras droit qui leur devient enflé. »

Cette citation de Duhamel de Monceau dans son Art sur la Draperie donne là une description précise et juste du travail du tondeur ainsi que sa difficulté au 18ème siècle.

Jean Pierre Barnier mon collatéral, dit maître-tondeur, faisait-il partie d’une communauté ou corporation à Chabeuil ? Je n’ai pas d’élément sur ce point.

Chaque maître doit avoir chez lui un morceau de fer tranchant par un bout, qui est une espèce de poinçon, qui sert à marquer toutes étoffes qu’il tond ou qu’il fait tondre par des compagnons, cette marque se fait au premier bout ou chef de la pièce. Il n’est pas permis à un maître de continuer à tondre une pièce déjà commencée et marquée par un de ses confrères.

Grâce à la notice de l’Abbé Vincent sur Chabeuil, je sais que pour empêcher toute contravention aux règlements et aux statuts qui concernaient la draperie, il y avait dans la ville un bureau, où l'on déposait les draps pour qu'ils fussent marqués et inspectés plus commodément par les juges de police des manufactures du Dauphiné.

A ce bureau étaient attachés plusieurs gardes-jurés, qui avaient pour fonctions de visiter les drapiers trop éloignés de la communauté, d'inscrire sur un registre, jour par jour, toutes les pièces, toutes les étoffes qui étaient visitées et marquées, avec le nom des marchands et des fabricants.

Un brin de généalogie, un éclairage sur les tâches d’un collatéral, un zeste d’histoire.

 

Retrouver cette famille


Sources
- Encyclopédie de Diderot et d'Alembert
Version numérique ENCCRE Laine et draperie 
- Abbé Vincent Notice historique sur Chabeuil 1847 sur Gallica 


samedi 21 janvier 2023

Abraham Barnier drapier


Après avoir brossé le lieu de Chabeuil en Dauphiné, évoqué l’union d’Abraham Barnier drapier avec Eve Imbert en 1714, mon esprit continue à rêvasser autour du monde de la draperie, univers d’un savoir-faire incontestable des hommes.

Abraham est-il drapier-drapant celui qui fabrique le drap, ou vend-il le drap comme son père marchand-drapier ? Le dilemme demeure, faute de le résoudre et à force d’avoir feuilleté et farfouillé dans une célèbre encyclopédie pour me documenter, ma vue se brouille.

Draperie Lavage de la laine
Un moment d’absence et me voici au bord de la rivière la Véore à Chabeuil, temps clair et douce chaleur de juin, des indices laissent à penser que j’ai à nouveau glissé dans le temps.

Une présence à mes côtés, celle d’Abraham Barnier mon lointain ancêtre drapier, mon air dubitatif l’incite à débuter des explications :

- C’est l’époque du lavage de la laine dans leur suint, pour ôter cette matière grasse du mouton, qui se fait à l’eau tiède dans des cuves, attention l’eau trop chaude amollit la laine et risque de la faire rétrécir et feutrer.

Regardez le laveur a bien serré la laine entre ses mains, la met dans une grande corbeille d’osier, et la porte dans l’eau courante de la rivière pour la faire dégorger. Un autre ouvrier a déjà plongé une corbeille dans l’eau qui pénètre de partout la laine, il va la relever, presser la laine et la remuer, cette manœuvre ôte la mauvaise odeur et achève de nettoyer la laine.

- Vous suivez étrange personne venue d’ailleurs et je ne sais quel siècle ?

-Tout à fait je suis très attentive, ensuite que se passe-t-il ?

Draperie Pilotage de la laine


Et Abraham d’ajouter : pour être honnête, on recommence parfois cette opération, dite alors le pilotage, dans un baquet la laine est remuée à nouveau dans l’eau tiède avec du savon cette fois pour obtenir une laine plus blanche. Cela se produit ainsi lorsque le fabriquant veut une étoffe plus légère tel le molleton ou la flanelle.

Là constatez l’étendage sur des claies pour l’égouttage et le séchage de la laine.

- Pas trop embrouillée ?

Draperie Séchage de la laine
- Oh, non Monsieur ! Je suis très curieuse de ce savoir-faire, et me renseigne pour un jeune parent qui doit faire un stage.

- Bon je vous mène à l’atelier à deux pas d’ici.

Mon interlocuteur, de bonne composition, diminue ses enjambées pour s’adapter à mon rythme.

- Voyez cette personne assise, elle s’affaire au triage des laines sèches, distingue les différentes qualités, sépare la laine-mère, qui est celle du dos, d’avec celle des cuisses et du ventre, qui ne sont pas également propres à toutes sortes d’ouvrages.

Draperie Triage de la laine 


Ensuite le trieur sélectionne les laines les plus longues des laines les plus courtes, les premières sont destinées aux chaînes des étoffes, les secondes aux trames. Il doit être attentif à en rejeter les ordures qu’il rencontre sous ses mains. Si les laines lavées non triées se vendent par toisons, celles qui sont triées se vendent au poids.

- Et là que font ces deux personnes juchées sur deux petites plateformes ?

- Il s’agit du battage des laines triées, on les porte par petites portions sur une espèce de claie, formée de cordes tendues où on les frappe à coups de baguette. La manœuvre des deux batteurs vise à ouvrir la laine en écartant les brins les uns des au​​très, et à chasser la poussière.

Draperie Battage de la laine
Mais l’opération du battage n’expulse que la poussière, et laisse après elle les pailles et autres ordures, succède alors l’épluchage.

Cette étape confiée à des personnes minutieuses, et parfois à des enfants, nécessite un tri, brin par brin de la laine, sans la rompre pour ôter toute ordure, et ainsi éviter les nœuds et grosseurs des étoffes.

- Je suis sidérée de toutes ces étapes de transformation de la laine en préliminaire au tissage

-  Oh mais attendez, impatiente dame, je vous signale le droussage !

Drousser la laine c’est l’imbiber d’huile d’olive par petites portions et ce pour les draps fins, l’huile de navette (1) est utilisée pour les draps plus grossiers.

Ensuite intervient le cardage de la laine courte, cardage au chevalet par deux fois avec une grande carde, regardez il s’en trouve un juste là, et cardage une fois sur les genoux avec une carde plus fine.

Draperie Chevalet pour carder et carde 

Prenez et soupesez cette carde, planchette en bois recouverte de cuir, hérissée de pointes de fer, petites et un peu recourbées, elle rompt la laine qui passe entre les dents qui ressort en parcelles très menues. Le cardeur négligent laisse des flocons durs et s’il a la main lourde la laine est brisée et l’étoffe aura moins de force.

La laine longue fait l’objet d’un peignage au travers de peignes de plus en plus fins qui permet d’obtenir un fil plus doux.

Après cette dernière opération, la laine sort en forme de petits rouleaux d’un pouce de diamètre, sur environ douze pouces de long, qui se nomment loquets, ploques ou saucissons, suivant l’usage du pays, et se filent au grand rouet sans le secours de la quenouille.

Draperie Peignes et grand rouet 
Juste derrière vous un grand rouet et un dévidoir, le fileur est absent, revenez pour une démonstration du filage de la laine et du dévidage. Là encore expérience et concentration sont de rigueur.

Pensive, admirative, je remercie vivement mon cicerone et ancêtre pour toutes ces explications qui je l’avoue me paraissent seulement les prémices avant la confection de l'étoffe. 



Draperie Dévidoir
- Revenez avec votre jeune protégé, un pupille peut être, susceptible de devenir apprenti. Curieuse personne venue d’un autre temps, vêtue d’une indienne de coton, en quête d’une approche du monde de la draperie, vous vous doutez désormais que d’autres étapes restent à découvrir. 

Après le filage et le tissage de la laine, le drap n’est pas tout de suite sur l’étal du marchand-drapier, c’est que nous drapiers de Chabeuil tenons à la qualité de nos draps qui font la réputation de notre cité.



Rendez-vous ancestral du mois 
en lien avec mes ancêtres et leur profession 

Retrouver cette famille 



(1) Huile de navette : 
La navette est une plante cultivée en France dès le 17ème siècle pour ses graines oléagineuses dont la production disparaît pratiquement après la Seconde Guerre mondiale, son huile a un goût de choux et de navet

Sources 
Images et informations extraites de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert 
Version numérique ENCCRE 
Article Laine et draperie 

samedi 14 janvier 2023

Révéler et assumer

En une chaude journée d’été, le 4 août 1714, au mitan de l’après-midi, Maître Bérenger notaire royal de Chabeuil en Dauphiné est installé dans la maison de Jean Imbert et Louise Lambert des lointains ancêtres pour établir un contrat de mariage. L’atmosphère semble tendue.

Hans Sebald Beham © Musée du  Louvre &Thierry Loiseau

La fiancée Eve Imbert, un peu rondelette, vingt-cinq printemps peut-être, dont le prénom signifie « vivante » se tient en retrait à côté de son frère Philippe.

Le fiancé Abraham Barnier drapier, fils de défunt Jacques Barnier, gaillard d’une trentaine d’années environ, dont le prénom signifie « père de multitude » est accompagné de sa mère Catherine Metiffiot et de son beau-frère Antoine Charas.

Tout ce petit monde, qualifié par le notaire d’honnête, c’est-à-dire connu de lui, demeurent à Chabeuil. « Lesquelles parties réciproquement stipulent, acceptent, décident et interviennent, ledit Barnier, de la permission et du consentement du fait de sa mère, et ladite Imbert, sous l’autorité, permission et -consentement de son père et de sa mère ».

Certes ces formules sont ampoulées, mais toujours est-il que les fiancés promettent « de se prendre pour époux l’un l’autre à requête en légitime mariage en face de notre Mère et Sainte Eglise apostolique et romaine ».

« Et, selon la coutume, la future épouse constitue en dot et verchère, pour elle à son futur époux, ses biens meubles et immeubles présents et à venir, et établit son futur époux procureur ».

« Ledit futur, pour augment, a donné à ladite future épouse en cas de survie le tiers-denier de tout ce qu’il recevra, lequel augment appartiendra aux enfants à naître du présent mariage. Lesdites parties déclarent la valeur de tous leurs biens à la somme de 100 livres ».

Voici les éléments habituels d’un contrat et rien de bien tangible, pas de versement d’espèces sonnantes et trébuchantes, plus intéressante est la suite. Comme gravé dans le marbre, enfin mentionné dans l’acte notarié, on découvre qu’Abraham et Eve ont batifolé ensemble !

« Et ladite Imbert a présentement déclaré en ma présence être enceinte du fait et œuvres dudit Barnier son futur époux depuis environ quatre mois. »

AD 26 extrait contrat mariage
Voilà donc un contrat de mariage valant aussi déclaration de grossesse, que les parties principales ne signent pas, faute de savoir le faire, mais le très sérieux notaire recueille les paraphes du Sieur François Gastaud drapier et d’honnête Jacques Didier travailleur, autres témoins. 

Les parents d’Eve Imbert sont soulagés, un début de « régularisation » de cette situation embarrassante. Il reste à prendre son courage à deux mains pour aller voir le prêtre en vue de la publication des bans.

Cinq semaines plus tard est célébré le mariage religieux le 11 septembre 1714, suivi deux semaines après du baptême d’un petit Mathieu, un grand prématuré cet enfant !

Le couple accueille ensuite Françoise une petite étoile née le jour de Noël 1716, Philippe trop vite disparu, et Pierre au destin inconnu.

Abraham Barnier drapier, grâce à son métier, assume sa nouvelle vie avec les siens, et Eve Imbert veille sur les enfants et gère le quotidien.

***

Le temps file si vite, Françoise Barnier a grandi et notre ancêtre se marie à l’église de Chabeuil en 1740, tandis que son frère Mathieu s’établit plus tard en 1758 et fait bénir son union par un Pasteur au Désert selon la formule consacrée.

Le temps est parfois compté, et le curé note, comme agacé, sur le registre paroissial « le 5 février 1748 il est venu aussi à notre connaissance qu’Abraham Barnier est décédé il y a environ 8 jours, après avoir professé toute sa vie la religion prétendument réformée, et qu’il n’a jamais fait son devoir de catholique et ne nous a pas fait appeler dans sa dernière maladie. »

De même le parcours terrestre d’Eve s’achève et là encore le prêtre de Chabeuil inscrit « ce jour aussi 26 janvier 1753 il est venu à notre connaissance qu’Eve Imbert veuve d’Abraham Barnier, âgée de 75 ans, est décédée sans avoir fait son devoir de catholique ainsi j’atteste ».

Ce que révèlent des actes, ce que nos ancêtres ont assumé dans leur for intérieur, selon leur conscience.

Rassurez vous, Abraham a eu le temps de m’expliquer le savoir-faire du drapier, mais si, mais si ! 
A bientôt donc.

Retrouver


Sources
AD 26 BMS Chabeuil
AD 26 Archives notariales : 
Me Berenger Jean Joseph 2E 19663 folio 182 vue 490
Indices Geneanet pseudo charignonphil1
Filae indexations

samedi 7 janvier 2023

Chabeuil en Dauphiné

Avec Françoise Barnier, notre ancêtre de Noël 1716 et les siens, dont un grand-père qui flirte avec l’an 1630, glisser dans le temps pour découvrir l’histoire de Chabeuil en Dauphiné, s’imposait.

Un vénérable érudit, à l’habit de drap de bonne facture, s’appuyant sur une canne au pommeau arrondi, était tout disposé à combler mes lacunes, écoutons cet homme imaginaire et loquace.

Gallica carte de Cassini centrée sur Chabeuil 

La cité de Chabeuil est située sur l’une des voies de communication qui relie la plaine de Valence au Vercors et également sur la route de Lyon à la Provence, elle s’est développée entre la rivière la Véore et la colline de la Gontarde sur laquelle a été édifié le château féodal et, juste à côté, l’église Saint-Andéol dont il ne reste que l’ancien clocher.

Le bourg médiéval était ceint à l’origine d’un rempart de pierre de molasse percé par trois portes pour sortir de la ville, ce rempart était entretenu grâce à un impôt, le vingtain, correspondant au paiement en nature d’un vingtième des revenus des habitants.

Vous trouverez une petite rue dénommée vingtain, mais plus de trace du château, le temps a fait son œuvre, le rempart s’est écroulé, sauf quelques pans sur lesquels s’adossent des maisons et la moitié d’une tour qui faisait partie du système défensif.

Là, dernière nous, subsiste la seule et principale porte fortifiée construite avec d’épais moellons, sous la voûte, la rainure de la herse est toujours visible.
Chabeuil 

Voilà pour les lieux, sur le plan historique notez le blason de notre fière cité « d’argent et dauphin de sable ». Il est en lien avec Humbert II dernier des Dauphins du Viennois qui, sans héritier, céda ses Etats au roi de France en 1349 par un acte dit « de transfert du Dauphiné ». Désormais le fils aîné du roi portera le titre de dauphin, c’est Louis futur roi Louis XI

A la fin du XVIIème siècle, le Dauphiné ne se distingue plus des autres provinces françaises, son intégration au royaume de France est terminée. Chabeuil subit les malheurs des guerres, des troubles religieux, des exactions de soldats, ainsi que la peste, et les affres de la nature avec les inondations de la rivière Véore. La cité eut à cœur de se relever, malgré le poids des dettes et les charges des garnisons.

Savez-vous qu’en ce même XVIIème siècle, le prince de Monaco, Honoré II de Grimaldi, reçoit du roi Louis XIII, puis du roi Louis XIV, outre le Valentinois, les terres de Chabeuil en reconnaissance des services rendus à la couronne.

Honoré II Grimaldi © Musée de Versailles 

Le prince de Monaco fit placer ses armoiries sur les portes de la ville et effectua une visite en 1658, il y fut reçu avec beaucoup de pompe et de solennité, on avait dressé un arc de triomphe devant la principale porte, qui elle-même était ornée de guirlandes de buis et de fleurs entourant l'écusson du prince. Afin de subvenir à toutes les dépenses occasionnées par la présence du prince et de sa garde d'honneur, la cité dut contracter un emprunt, hélas.

Les consuls nouvellement élus lui demandèrent son agrément avant d'entrer en charge, on le consultait sur les affaires importantes de la communauté, sans que cependant son avis servît toujours de règle de conduite. Chabeuil continua à se régir par son châtelain, ses consuls et ses assemblées générales, son budget et les rôles d'impositions étaient réglés par le gouverneur du Dauphiné. A peu de chose près, la souveraineté du prince de Monaco était purement honorifique et ce jusqu’à la Révolution.

Sachez qu’un recensement ecclésiastique donnait 3500 âmes pour Chabeuil, 2800 catholiques et 700 protestants, ou anciens protestants, plus ou moins convertis après la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685.

Située sur un axe majeur de communication, la cité prospérait grâce au commerce du cuir, du drap, puis du papier. Aux XVII et XVIIIèmes siècles, de nombreux produits sortaient du quartier de Rencurel, et allaient porter au loin le nom de ses mégissiers, un quart de la population se livrait à ce genre de travail, qui devenait pour le pays une source de richesses et de prospérité.

Dans les manufactures de draps, se fabriquaient ce qu'on appelait alors des draps-forts, mi-forts, des draps façon de Sceaux, des ratines, des estamets, des cordelats, des finettes.

Le canal des moulins traversait toute la vieille ville du nord au sud et alimentait des moulins à farine, des battoirs à chanvre, des foulons à draps, de petites papeteries et des filatures à soie.
 
Allez déambuler au cœur de cette cité à peine évoquée, allez écouter ce monde disparu, allez questionner ces invisibles, et toquez à leur porte, telles sont les suggestions de mon vieil érudit, un homme de l’ancien Régime. En route donc !




Sources 
Abbé Vincent Notice historique sur Chabeuil 1847 sur Gallica
Jacques Lovie Une cité millénaire Chabeuil 1980