samedi 21 février 2026

En la maison commune de Presle


Ma boussole ancestrale se déclenche à la veille d’un rendez-vous avec des âmes oubliées, et me propulse dans une petite pièce pas trop éclairée. Au mur une carte du Département du Mont-Blanc, m’indique que je suis dans un coin de l’ancien duché de Savoie, envahi par les troupes révolutionnaires et rattaché à la République française en 1792.

Me revient en mémoire que ce fut une période difficile lors de la mise en place du nouveau régime, temps de terreur et d’oppositions. Face à la levée de troupes, de nombreux jeunes furent déclarés réfractaires, des prêtres refusèrent de prêter serment à la constitution et furent traqués et arrêtés, les églises furent fermées.

Pauvres souverains de la maison de Savoie, Victor-Amédée III et Charles-Emmanuel IV qui perdent alors la Savoie et le comté de Nice.

Gallica extrait carte département du Mont-Blanc

Sur une table des paperasses, des registres, la tentation est trop forte de lorgner la page ouverte, de noter le nom de Presle un village de mes ancêtres et soudain :

- On ne touche pas aux documents publics ! qui êtes-vous, comment êtes-vous entrée dans la salle publique de la maison commune ?

Me voilà admonestée par un homme, peut-être l’officier chargé de l’état-civil, qui vient de pénétrer dans la pièce.

- Oh je suis une petite-fille GERVASON (la stricte vérité par ma grand-mère paternelle) et je cherche des renseignements.

Face à mon intrusion, le titulaire de l’autorité soupire et énonce doctement :

- Ma petite dame avec tous les changements récents, je suis chargé de l’état-civil de la commune et dresse les actes constatant les naissances, les mariages et les décès des citoyens de Presle.

Sur sa lancée, l’agent municipal ajoute qu’on vient d’entamer le mois de Germinal de l’An 7, mois de la germination, on est le 3 précisément. Au printemps 1799 si vous voulez, parce que je sais les gens perdus avec le nouveau calendrier révolutionnaire.

Gallica extrait calendrier républicain

L’attention de mon interlocuteur est détournée par l’arrivée de trois personnes dont une tient un paquet qui vagit…

Salutations respectives des protagonistes, le plus âgé précise que c’est pour une bonne nouvelle, sa fille Constance CAILLET a accouché d’un enfant mâle à deux heures du matin.

L’heureux père, à savoir Etienne GERVASON, se dit charbonnier âgé de 34 ans, demeure au lieu Mollard-Ciseaux, oh là ce hameau est assez loin du chef-lieu !

Son beau-père et fier grand-père George CAILLET, donne son prénom au nouveau-né. Ledit George CAILLET premier témoin s’avère être mon ancêtre à la 8ème génération, qualifié de cultivateur et dit âgé de 50 ans, 57 ans en fait !

Toujours est-il le second témoin, de sexe féminin se nomme Jeanne CHAPELLET, 21 ans à peine, avec l’enfant dans ses bras bien emmailloté, et habilitée à témoigner avec la laïcisation de l’état civil en 1792. Hélas, la réaction napoléonienne et le patriarcalisme du Code civil mettent vite fin à cette présence potentielle des femmes comme témoin.

L’acte du petit George daté du 3 Germinal de l’An 7 correspond au 23 mars 1799, son père sait signer ce qui n’est pas le cas des témoins, l’officier municipal a rempli un imprimé encore disponible, le stock épuisé il devra tout écrire à la main.

AD 73 Presle extrait acte de naissance

L’enfant reçoit le baptême avec un décalage de plus de 6 mois, le 17 octobre 1799, l’acte en latin inclut dans un registre paroissial reconstitué ne permet pas de déterminer le prêtre qui officie.

Cette situation est à rapprocher de l’arrestation en 1793 du curé Boniface envoyé à Rochefort et déporté en Guyane, libéré après la mort du terrible Robespierre, revenu en Savoie, arrêté à nouveau, il s’échappe au Piémont de l’autre côté des Alpes. Toujours en 1793, certains habitants de Presle opposés à la prise des cloches de l’église pour fondre des canons, se sont retrouvés emprisonnés à Chambéry.

Ce petit Georges, entraperçu avec son grand-père, s’éteint trop vite le 26 floréal de l’an 13, noté sur le registre de l’état-civil et le registre paroissial, enfant de 6 ans inhumé un 17 mai 1805.

AD 73 Presle acte d'inhumation

Petit enfant croisé dans de vieux documents qui m’a fait signe et m’incite à interroger un peu plus ses proches des branches Caillet, Foray et Gervason.

Petit épisode dans une époque charnière pour la Savoie, celle du Département du Mont-Blanc entre 1792 et 1815, avec son lot de tensions, de changements, ainsi a été embarqué dans les tourments de l'histoire un des fils de George CAILLET :

Pister ses ancêtres et collatéraux savoyards, implique de la patience en raison de registres paroissiaux disparus, reconstitués parfois, bizarrement classés, et naviguer aussi dans les actes d'état-civil parfois disponibles. 



Sources 
AD 73 Presle BMS 
et Registres Etat-civil via Geneanet Premium  

  

samedi 31 janvier 2026

Des âmes oubliées

Quelques lignes pour sortir de l’oubli Marie Anne ARNOUX, une lointaine grand-tante, et son époux François BATARRE qui ont vécu dans la Drôme. Marie Anne aussi dite Marie nait à Montmeyran en 1811 au foyer de Jacques ARNOUX cultivateur et Marianne SAVOYE mes ancêtres.

Avant-dernière d’une fratrie de sept enfants dont les trois premiers ont très peu vécu, elle grandit dans un prospère village de plaine de 1800 habitants à l’activité agricole et aux foires animées.

Au fil des recensements de Montmeyran, Marie Anne apparaît au hameau des Dorelons avec ses parents et une sœur cadette Marie dite Marianne (oui désolée de ce micmac) puis avec son frère Jacques célibataire.

Si son frère Pierre ARNOUX a fondé un foyer avec Catherine SAYN en 1836, Marie la cadette a convolé en 1842 avec Jean Antoine BARBIER.

Gallica Plan axé sur Montmeyran et Combovin

L’héroïne du jour Marie Anne l’ainée, blonde ou brune, avenante ou pas, sans dot a priori, ayant perdu ses parents, résignée à se caser à tout prix prend le chemin de la mairie de Montmeyran le 26 novembre 1847.

L’heureux élu, ou "embobineur" François BATARRE, cultivateur à Combovin, affiche 26 printemps au compteur et accepte une future qui avoue 36 années déjà. Enfin ils sont tous deux protestants, un point commun.

Le village de Combovin de 830 habitants, à dominante agricole et forestière, localisé au pied du Vercors, s’étend sur les premiers plateaux du massif, avec un point culminant dépassant 900 mètres.  Trois rivières prennent leur source sur ce territoire, sillonnent dans des combes étroites avant de se rejoindre à l’entrée du village. 

Pour ma lointaine grand-tante Marie Anne démarre une nouvelle vie à Combovin, dans la famille BATARRE au hameau des Batarres, juste 4-5 bâtisses isolées en pleine nature, à deux pas du ravin et du sentier des Batarres…

AD 26 Combovin plan 1937 extrait 

Le centre bourg se situe à 20 minutes à pied, des ruelles tortueuses aux maisons de pierre, la nouvelle mariée n’a pas eu beaucoup de temps pour y flâner.

Marie Anne a de quoi faire pour satisfaire deux hommes : son époux et son beau-père veuf et cultivateur aussi, ménage, cuisine, basse-cour, chèvres à traire, travaux aux champs. Je la pense isolée, silencieuse, résignée, puis épuisée.

AD 26 Combovin recensement 1861

Les recensements de Combovin mentionnent le trio Jean-Pierre BATARRE le père, François le fils et Marie Anne la belle-fille dite ménagère. Une maison sans cris d’enfants, remplie de silence, et de fatigue, les journées sont si longues pour tous, dures.

Un jour d’hiver Marie Anne ne s’est pas levée, elle s’est éteinte à deux heures du soir le 6 janvier 1864 dite avoir 50 ans. Difficile de savoir si son frère Pierre ARNOUX mon ancêtre a été informé de son mauvais état de santé et pu assister à son inhumation compte tenu de la mauvaise saison.

AD 26 Combovin recensement 1872

François BATARRE désormais veuf, figure tout seul au recensement de 1866 en tant que cultivateur près du village, en 1872 il est mentionné revendeur, synonyme de brocanteur, cherchant à acheter des vieux effets ou objets pour les revendre, et finalement mendiant en 1876.

Ce lointain collatéral décède à 55 ans dans sa maison le 3 mars 1877 qualifié de mendiant, son frère ainé déclare sa disparition au maire de Combovin.

Silence et poussière, chape de l'oubli,  jusqu’à ce qu'une apprentie généalogiste farfouille dans des registres et perde du temps.



Retrouver cette famille 


Sources 
AD 26 Montmeyran et Combovin 
           Etat-civil et recensements 

samedi 24 janvier 2026

Qui êtes-vous Moyse Reynier

En janvier il est de bon ton de pister l’ancêtre de l’année. En 2026, la traque tend à débusquer un homme appartenant à la 11ème génération, du côté de la branche maternelle : le sosa 2026, sosa étant un repère pour distinguer les ancêtres des collatéraux

Retour dans la Drôme, dans le village verdoyant de Plan de Baix, au pied d’un fier rocher pour retrouver ma sosa 1013 Jeanne REYNIER une invisible mise en avant dans un billet l'an dernier. 

Jeanne, fille d’un Moyse REYNIER sur lequel je ne m’étais pas approfondi et d’une mère inconnue, avait deux cadets Zacharie et Isabeau. Jeanne épousait en 1645 Jacques SAUSSE mon sosa 1012 originaire de la Baume Cornillane.

Terre protestante oblige, l’acte de mariage était établi par un Pasteur, et manquaient trois filiations, hélas.

Rembrandt © Rmn 
 
S’ensuivit des errances dans des registres notariés (à défaut de registres paroissiaux détruits), la pioche d’un testament d’un jeune collatéral Pierre SAUSSE qui me mit sur le chemin de mon aïeul Jacques SAUSSE et par là de son ascendance.

Ma chère Jeanne REYNIER s’est donc alliée à Jacques SAUSSE un drapier, puis laboureur, à la signature bien reconnaissable, neveu d’un Jacques EYNARD capitaine-châtelain et petit-fils d’Antoine EYNARD châtelain de la Baume Cornillane.

Oh ces messieurs je les ai croisés dans mes divagations, leurs paraphes paradent au bas de nombreux actes. Avaient-ils tous des chapeaux au large bord, et une sobre collerette ou un strict rabat ?

Comme l’impression d’être observée du haut d’une branche de mon arbre.

***

Ma chère Jeanne ma sosa 1013,  qui était votre père Moyse REYNIER mon sosa 2026 ?

Puis-je retenir celui qui exerçait la fonction de capitaine-châtelain à Plan de Baix ?

Ce Moyse s’est marié avant 1633 avec Marguerite GRESSE d’une famille de notables des environs (chirurgien, drapier) et a eu au moins 4 enfants avec elle. Les indices semés par un passionné sur Geneanet m’interpellent fortement.

Marthe serait votre sœur, épouse de Jacques RODET un bourgeois de Beaumont et fils de notaire, d’ailleurs vous étiez la marraine d’un de leurs enfants.

Grève (oui c’est un prénom) serait votre frère, mentionné avocat au Parlement lors d’un baptême en 1664, il se serait réfugié en Suisse après la Révocation de l'Edit de Nantes compte tenu des persécutions religieuses et devenu bourgeois de Vevey.

Cliquer pour agrandir 


Ma chère Jeanne vous êtes a priori la fille aînée d’un premier lit de Moyse REYNIER qui a tenu à vous allier à une lignée implantée à proximité et acquise aux idées de la Réforme.

Fille d’un capitaine-châtelain, votre beau-grand-père exerce la même fonction pour le même seigneur, Plan de Baix et La Baume Cornillane dépendant des descendants de Catherine de Cornillan.

Moyse votre père, d’une famille de notable, instruit, représente localement l’autorité seigneuriale, veille au maintien de l’ordre, gère les terres, et ce vers 1660-1670. Dans une région du Dauphiné où la communauté protestante est importante, province-frontière avec la Savoie, il s'est trouvé confronté au passage de troupes, des réquisitions et des restrictions des pratiques du culte réformé.

Je ne sais si votre père a acheté ou hérité sa charge, des pans de son existence resteront inconnus, tout comme certains aspects de votre propre vie Jeanne. Il faut faire avec les archives détruites et celles qui ne sont pas accessibles. 

***

Le lecteur attentif aura compris qu’à ce jour il me paraît plausible que Moyse REYNIER soit un de mes ancêtres et aussi celui de proches IRL (In Real Life) dans la vraie vie.

Pensez-vous que je me fourvoie ? 




Sources
Geneanet : Précieux indices de l’arbre déposé sous le pseudo chamcro
AD 26 Plan de Baix BMS et actes notariés


samedi 20 décembre 2025

Un mariage à Rocroi

Rêverie ancestrale avec sous le coude : une carte ancienne, des actes de registres paroissiaux, une documentation dont une gravure et ma procrastination se prolonge. Rêverie centrée sur un coin de Thiérache, à cheval sur l’Aisne et les Ardennes, à deux pas de la Belgique, entre Watigny et Rocroi.

Et soudain une voix féminine me chuchote : alors lance-toi !
Une voix plus grave complète : six ou sept lieues de distance tout au plus, trois quarts de journée à pied, pas de quoi fouetter un chat ! Et puis nous sommes nés tous deux dans le même village tu le sais bien.

AD 60 extrait de carte axé sur la Thiérache 

Ainsi boostée par mes lointains ancêtres Nicole BAUDOUIN et Nicolas BRUGNON (sosas 872 et 873) privilège du généalogiste je remonte le temps.

Me voilà donc vers 1700 dans le petit village de Watigny à moitié couvert de prés et champs et à moitié d’une belle forêt, avec une église de briques devant laquelle un couple m’attend.

Après des regards hésitants, des courbettes respectives, Nicole mon aïeule énonce : c’est dans cette église que nous avons été baptisés en 1661 et 1670, il en sera de même pour tous nos enfants. J’ai grandi ici avec mes frères et sœurs, puis avec nos parents nous sommes partis à Rocroi vers 1683 où notre fratrie s’est étoffée.

Et de Nicolas de prendre le relais : sais-tu que notre village remonte au 12ème siècle, époque où l'abbaye de Foigny (1) y construisit une cense à savoir une ferme, elle creusa aussi un étang de 70 arpents de superficie, et bâtit deux forges, autour desquelles se sont groupées des habitations.

Alors cela explique la mention par le curé dans le registre paroissial des métiers de forgeron, maréchal, voire souffleur de grosse forge, à côté des métiers de laboureur ou de manouvrier.

Comme habitants de Watigny, l’abbaye nous autorise à faire paître nos chevaux ou bœufs dans la forêt moyennant une redevance, les moutons, chèvres et porcs sont exclus de cette tolérance, ajoute mon ancêtre.

AD 08 Gravure de Rocroi en 1650

Nicolas vous êtes laboureur de votre état je crois, et avez réfléchi avant de vous établir avec Nicole que vous aviez connue enfant et pour cela êtes allez à Rocroi dans les Ardennes pour vous marier.

Puis-je m’étonner officiellement de ce mariage à Rocroi, ville symbolique d’une glorieuse victoire pour le Royaume de France en 1643 grâce au jeune duc d’Enghien surnommé ensuite le Grand Condé, victoire décisive dans l’épouvantable guerre de Trente Ans alors que le Roi Louis XIV a seulement 4 ans.

Et Nicolas de répondre : Oui ce que tu évoques, c’était du temps de la jeunesse de nos parents, il n'y a plus de soldats, de canons, de chevaux aux abords de la ville de Rocroi, dans les champs à l’extérieur des remparts on croise maintenant des laboureurs avec leur bœufs, des troupeaux. Et regarde bien sur ta gravure, au loin observe la haute flèche imposante de l’église où nous nous sommes mariés en 1697 Nicole et moi.  

AD 08 Rocroi extrait BMS 

Oh vous savez en découvrant votre acte de mariage détaillé du 12 novembre 1697 établi par le curé de Rocroi, j’ai eu l’impression de partager avec votre famille ce moment d’engagement solennel entre vous Nicole, fiancée de 27 printemps, et vous Nicolas, un homme de 38 ans. 

Nicole fille de François BAUDOIN dit Dubuisson et Marie BONDOT
Nicolas fils de Jean BRUGNON et Jeanne HARDY

Sur ce précieux acte doublement filiatif j'ai noté votre belle signature Nicolas, et le paraphe élaboré de votre père, chère Nicole, ainsi que votre timide croix pour entériner votre nouvel état. 

Bon on va marcher un peu vers notre maison à Coquimpré énonce Nicolas, je vais te montrer mes champs, et au fait c'est bizarre cette rencontre... 

Mes protagonistes du jour chemineront ensemble plus de 25 ans et accueilleront 5 enfants, des bribes de vies patiemment récoltés et modestement mis en avant.


Retrouver cette famille Trois Nicolas Brugnon 


(1) l' abbaye de Foigny est une ancienne et prospère abbaye cistercienne fondée en 1121 sur la commune de La Bouteille moteur économique de la Thiérache 
sur Wikipedia : la bataille de Rocroi  

Sources 
AD 02 Watigny BMS et indices Geneanet 
AD 08 Rocroi BMS

samedi 6 décembre 2025

Trois Nicolas Brugnon

On ne présente plus Saint-Nicolas qui récompense le 6 décembre les bons comportements des enfants en les gratifiant de cadeaux ou de friandises.

Cette fête de la Saint-Nicolas est issue de la célébration fixée par le calendrier liturgique catholique. Prenant de l'ampleur et quittant le cadre strictement religieux au fil des temps, elle met en scène Saint Nicolas, un personnage quasi légendaire inspiré des évêques lyciens Nicolas de Myre et Nicolas de Sion dont les traditions hagiographiques se confondent depuis le 10ème siècle. Une légende en particulier racontait qu’il avait sauvé des orphelins d’une mort atroce.


Wikipedia extrait vitrail Cathédrale de Chartres 
Devenu grand, il évitait les divertissements et préférait fréquenter les églises, il retenait dans sa mémoire tout ce qu'il y pouvait apprendre de l’Écriture sainte. »

Pour illustrer ce propos, ce vitrail de la cathédrale de Chartres représente Saint-Nicolas, reconnaissable à son auréole rouge avec au premier rang trois élèves penchés sur leur livre.

À droite, le maître enseignant lève l'index en signe d'autorité, et tient une férule dans sa main gauche. Au-dessus de la scène, une main divine sortant d'un petit nuage désigne le Saint.


Que savaient-ils nos trois Nicolas BRUGNON de cette légende et de leur saint patron, eux modestes paroissiens de Watigny en Thiérache, l’Aisne actuelle.

En plein hiver, le 7 janvier 1723, Nicolas BRUGNON s’est éteint dans sa maison de Coquimpré âgé de soixante-trois environ, lors de son inhumation dans le cimetière du village étaient présents son fils Nicolas et son frère Nicolas.

AD 02 Watigny extrait BMS 1723

Le défunt, laboureur de son état, est un lointain grand-père à la 10ème génération, époux de Nicole BAUDOIN, avec un fils Nicolas né en 1700 et mon ancêtre Jean-Louis né vers 1702. Son frère Nicolas était présent au mariage de ses neveux avant de s’éteindre célibataire en 1739.

Les deux fils Nicolas de Jean BRUGNON et Jeanne HARDY nés en 1657 et 1661 portaient tous deux le prénom de leur parrain, tout ce petit monde méritait bien un petit éclairage en ce jour de fête des Nicolas. 




Retrouver un autre famille Brugnon à Watigny Des signatures et des êtres 

Sources 
AD 02 Watigny BMS
Wikipedia 

mardi 2 décembre 2025

Domaine de Chaillard

Voilà notre ancêtre Louis CLEMENT granger des Ursulines, comme convenu avec les religieuses de Chabeuil dans le bail de grangeage du 25 février 1715, il s’installe à la Toussaint au domaine de Chaillard avec son épouse, ses enfants, et ses parents.

Madeleine REBOUL, sa courageuse compagne, met au monde le 20 décembre 1715 un petit Daniel, baptisé par le curé, il sera suivi d’une fille née en 1717.

Selon le document - registre paroissial, acte notarié, carte ancienne ou contemporaine - l’orthographe du toponyme du domaine des Dames de Sainte-Ursule varie : Challe, Chaliar, Chaliard, Challiard, Chaillard.

AD 26 Chabeuil cadastre napoléonien extrait 

D’abord localisé sur la précieuse carte de Cassini de 1746, le domaine de Chaillard se repère aussi sur le cadastre napoléonien de 1812 à proximité de la rivière Véore.

L’inventaire numérisé fournit un bonus d’informations, puisque que Louis CLEMENT s’est plié aux formalités de l’état des lieux. Vu la date du 28 décembre 1715, je pense que le nouvel acte notarié a été aussi rédigé au parloir des religieuses et non en plein vent sur place, ou sur le bord d’une table bancale du domaine.

Maître Bérenger, peut-être fatigué ou pressé, ne précise pas le lieu où il dresse son acte, pourtant le document est détaillé sur certains points, voire redondant. On retrouve les quatre même religieuses dont Dame Elisabeth Deyriaux la supérieure du monastère  de Sainte Ursule.

L’univers de la petite famille CLEMENT comprend deux bâtiments  : un ancien et un nouveau. Le nouveau bâti sert d’habitation au granger, sa porte d’entrée ferme à clef avec son barreau et gond, il y a une fenêtre fermant avec une porte de bois avec un verrou, une barre et gond.

La porte des degrés pour monter au galetas ferme à clé avec son verrou et gond, audit grenier une fenêtre du côté du levant et une autre du côté du couchant.

Allez, on redescend en direction de l’écurie des mulets dont la porte est en médiocre état, de même pour la crèche (au sens de mangeoire), la petite échelle pour aller à la fenêtre est aussi en médiocre état, mais cette fenêtre est ferrée par deux barreaux à traverse.

La porte du jardin est en médiocre état avec deux barres et deux gonds et une serrure, la petite porte pour aller à la rivière, avec ses barres et gonds, est en mauvais état.

S’en suit la référence à l’ancien bâtiment avec une partie habitation et une écurie dont l’état s’avère médiocre, sans surprise.

J’avoue avoir été touchée par cette description, avoir tenté d’imaginer Louis CLEMENT et les siens dans ces lieux relativement modestes : lieu de vie, de travail, mais un toit, un contrat pour 4 ans, ne l’oublions pas.

Dans les consignes sur les cultures, j’avoue avoir décroché. Pour le fourrage, Louis CLEMENT devra laisser à son départ la même quantité que celle qu’il a trouvé à son arrivée.

Gallica 

Notre ancêtre assure avoir réceptionné les 20 poules et le coq promis, et atteste avoir reçu 190 livres soit 150 de bonne espèce pour acheter les moutons et les brebis et 40 livres pour la valeur d’une charrette. Il lui reste à retrousser ses manches et à assumer ses tâches, à défaut de réellement s’enrichir.

***

Hélas Madeleine REBOUL décède sur ce domaine trop tôt en 1719, après Louis CLEMENT le grand-père et précédant de peu Marie GENSEL la grand-mère.

Notre Louis CLEMENT granger, remarié avec Eve IMBERT est en vie en 1741 lorsque son fils cadet Daniel se marie, mais décédé en 1752 au mariage de Claude mon lointain grand-père.

Combien de temps a-t-il été granger de ce domaine, seuls les notaires peuvent répondre, une bonne partie de leurs actes se cachent dans les étagères des archives départementales.

Curieusement en relisant un acte de baptême lié à la famille élargie de Louis, j’ai découvert qu’un petit-neveu prénommé comme lui est né en 1740 dans la grange de Chaillard à Chabeuil. Plusieurs ménages CLEMENT ont-ils résidé dans ces lieux ?

***

Le domaine des Ursulines a été vendu comme bien national à la Révolution, le cadastre napoléonien atteste encore l’existence des deux bâtiments en 1812, tout comme la carte d’état-major du milieu du 19ème siècle. Sur le cadastre de 1961 les bâtiments ont disparu, écroulés, le temps a fait son œuvre, les intempéries et les inondations peut-être.

***

Et si j’avais un peu vite qualifié Louis CLEMENT de taiseux, lui frère d’une Marie enterrée en rase campagne. Dans quelques temps son père Louis CLEMENT le patriarche aura un fil de vie, tout comme ses enfants.

                                                    


Sources
AD 26 BMS Chabeuil et Montmeyran
AD 26 Notaire Chabeuil 1714-1716 2 E 19664 vue 467

dimanche 16 novembre 2025

Granger des Ursulines

Ainsi donc Louis CLEMENT, vous avez quitté Montmeyran votre paroisse, pour devenir granger des religieuses de Sainte-Ursule de Chabeuil en 1715, vos plus jeunes enfants y sont nés, et hélas votre épouse Madeleine REBOUL s’est éteinte trop tôt vous laissant avec de jeunes pousses, vos parents âgés l’ont suivie de peu dans l’au-delà.

Appartenant à une famille de récents catholiques dits nouveaux convertis et anciens protestants, j’avoue avoir trouvé inattendu votre nouveau statut de granger auprès de respectueuses religieuses, vous deviez remplir les conditions, avoir des recommandations ou être le seul postulant.

Dans ce coin du Dauphiné, où le couvent de Chabeuil a été fondé en 1602, les Ursulines s’occupent de l’instruction des jeunes filles, des soins aux malades et des nécessiteux et ce jusqu’à la Révolution.

Le destin, où les hasards des actes notariés numérisés par les Archives de la Drôme, et me voilà sur un petit nuage : je le tiens le contrat de grangeage de notre ancêtre Louis CLEMENT rédigé par Maître Bérenger.

Portail de l'ancien couvent des Ursulines de Chabeuil - Wikipedia

Regardez notre lointain aïeul, aux sabots nettoyés, vêtements dépoussiérés, laboureur à Montmeyran, il s’engouffre dans une ruelle étroite de Chabeuil, flanqué d’un compère Jacques Gensel laboureur à Beaumont.

Une fois passé le portail et franchi l’enceinte du couvent, là dans le parloir du dévot monastère de Sainte-Ursule, l’après-midi du 25 février 1715, Louis CLEMENT se retrouve face à Dame Elisabeth Deyriaux supérieure et dames Pernette de Costal assistante, Elisabeth Derostain zélatrice (1) et Marie Claire Malet dépositaire officiante (2).

Ces dames religieuses « baillent à titre de grangeage et à moitié fruits à honnête Louis Clément laboureur, ici présent et acceptant, à savoir le domaine qu’elles possèdent au mandement de Chabeuil appelé Chaliar : terres, prés et vignes, bois, chaussées et généralement tout ce qui en dépend et les mêmes dont Pierre Parmingeat jouit à présent à même titre de grangeage, de tout quoi ledit Clément a dit être bien certain, et pour le temps et terme de quatre années qui prendront leur commencement à la prochaine fête de Toussaint et à la veille de semblable jour finissant ».

« Les deux parties ne peuvent renoncer au bail que dans la seconde année, à condition de s’avertir trois mois à l’avance ».

Gallica extrait carte Cassini sur Chabeuil et le domaine

Notre ancêtre Louis CLEMENT « fera sa résidence avec sa famille dans le domaine, qu’il conservera ensemble les fonds d'iceluy soit pour les cultures forces et autres choses en véritable père de famille, le rendra le tout en fin de terme, au même état qu'il aura trouvé, dont il se chargera à faire à son entrée dans le domaine par inventaire et encore de ce qui lui sera remis par les Dames en cheptel, ou autrement.»

« Les semences seront fournies en commun belles et bien criblées, et il sera permis aux Dames de mettre en semence celles qu’elles ont payées à charge au granger de les nourrir (dans le sens de les faire pousser)».

« Le granger donnera toutes les cultures nécessaires à la vigne du domaine, les sarments seront ramassés aux frais des Dames et leur appartiendront en entier, et notre Louis sera tenu de leur faire tous charrois nécessaires (3) ».

« A premier requis, tous les fruits qui se récolteront seront également partagés, après avoir été prélevés chaque année par les Dames cinq setiers de blé et froment sur le monceau (4), le gros bétail servant au labourage sera mis en commun, aussi bien que les charrettes et tombereaux nécessaires ».

« Quant au menu bétail, les Dames bailleront pour une fois au granger la somme de cent cinquante livres que celui-ci emploiera à l’achat de moutons ou brebis. Et sur le profit que le granger pourra faire sur tout le bétail, il paiera annuellement aux dames religieuses la somme de cinquante livres à chaque fête de la Sainte Madeleine (5) et à sa sortie du domaine, il sera aussi tenu de leur rendre la somme de cent cinquante livres ».

« Le berger qui sera pris pour la garde du bétail sera nourrit et payé par ledit granger qui peut avoir dans le troupeau quatre moutons en son propre ».


Notre Louis CLEMENT « plantera chaque année dans les fonds du domaine six douzaines à plançon (6) aux endroits nécessaires, plus quatre autres douzaines d'arbres fruitiers qui lui seront fournis par les Dames ».

« Les fagots que le granger fera annuellement sur les biens appartiendront auxdites Dames, excepté la feuille (7) qui sera donnée au bétail, feuille qui sera baillée par les dames au granger ». 

« Chaque année, le granger donnera aux Dames deux lapins de cinq livres, quatre paires de chapons et sept paires de poulets, comme aussi vingt œufs pour chaque poule, des vingt-cinq qui lui seront remises avec un coq ».

« Il sera permis auxdites Dames de mettre à leur propre frais pendant l'été, et au cours du présent grangeage, dix-huit moutons ou brebis dans ledit domaine pour y être engraissés, lequel bétail elles prendront à leur volonté ».

« Il a été convenu que si les Dames voulaient faire quelques ouvrages de maçonnerie ou réparations audit monastère les charrois de matériaux et attraits (8) seront fait par moitié par le granger et par celui de leur domaine de Lapasas ».

« De plus, lorsque les Dames voudront faire quelques réparations le long de la rivière de Véore pour la conservation des fonds du domaine de Chaliar, ledit granger sera tenu de s'y aider de sa personne et encore pour les charrois qu'il convient d'y employer ».

Notre lointain grand-père n’a pas le droit de faire un charroi de bestiaux pour une personne étrangère du domaine, ni de couper aucun arbre mort ni vif sans le consentement des Dames.

AD 26 Notaires extrait bail de Louis Clément 1715

Les parties déclarent que les biens étaient affermés au départ de la somme de cent cinquante livres, et promettent et jurent observer les clauses, à peine de tous dépens et dommages.

Fait audit parloir du monastère, lu et récité par notre sympathique notaire Bérenger en présence de noble César de Murinais et sieur Jean-Baptiste Eynard praticien, notre aïeul Louis CLEMENT ne sait pas signer contrairement à son père, et Jacques Gensel laboureur, et potentiel parent, paraphe le bail.

Intéressée et émue à découvrir les clauses détaillées de ce bail de grangeage qui lie Louis avec les Dames religieuses et le mène à s'installer avec les siens dans le domaine de Chaliar. Et si l'inventaire pouvait encore exister ? 
 


Retrouver Louis CLEMENT et sa famille 

N.B 
1 - zélatrice : religieuse chargée de l'accompagnement des novices
2 - dépositaire officiante ou sœur officiante : chante et récite l'office pendant une semaine,   le notaire a écrit dépositaire officiensée !
3 - charroi est le transport par charriot ou charrette 
4 - monceau : équivalent de tac ou vrac 
5 - la Sainte Madeleine est fêtée le 22 juillet
6 - un plançon est une branche de saule, de peuplier ou d'osier que l'on sépare du tronc pour  la planter en terre et en faire une bouture
7 - la feuille, dans le sens de fourrage 
8 - attrait ou attirail : tout ce qui sert à bâtir ou réparer une maison (terme de coutume)

Source 
AD 26 Notaires de Chabeuil Me Bérenger 
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