vendredi 28 mars 2025

Pont à réparer

Sur le pont d’Avrieux on y danse, on y danse, enfin peut-être, sur le pont d’Avrieux on y travaille, on y répare, en cette année 1756.

Dans ce village de montagne, fief d’une pléiade d’ancêtres et de collatéraux qui plus est, le syndic et les conseillers se sont interrogés sur l’état du pont du village sous lequel passe la rivière d’Arc et ont conclu à la nécessité d’engager des travaux.

Il faut éviter que la route desservant le haut de la vallée soit coupée, axe primordial dans la liaison Chambéry, Saint-Jean de Maurienne, le col du Montcenis et Turin la capitale dans le Piémont de l’autre côté des Alpes.

AD 73 Avrieux extrait mappe 

Les actes notariés, s’ils permettent de découvrir des pans de vie de nos ancêtres, dévoilent aussi des aspects de la gestion communale, grâce au méticuleux notaire royal Ratel de Modane en Savoie voici le déroulé de la procédure pour le « prix fait du pont de la paroisse d’Avrieux. »

Comme de coutume, devant les paroissiens assemblés à la sortie des offices divins, des annonces ont été publiées trois dimanches successifs au sujet du pont à réparer, à l’issue desquelles seul le nommé Jean Pierre fils de Joseph Girard d’Avrieux a misé sur cent quatre-vingts livres.

Le 6 février 1756, notre précieux notaire et secrétaire de la paroisse, a enregistré l’offre du seul enchérisseur et noté le devis estimatif.

Le 14 février il a reçu du syndic du village un mandat pour adresser une requête au Seigneur Intendant de la province de Maurienne au sujet des travaux et du devis, et solliciter la permission d’effectuer les réparations du pont.

A cette requête expédiée le 29 février 1756 (tiens une année bissextile) ledit Seigneur Intendant a répondu favorablement par décret dès le 9 mars. Voilà un dossier diligenté en peu de temps.

AD 73 Tabellion St-Michel 1756 extrait

Dans la foulée le 15 mars, Maître Ratel reçoit donc en son étude de Modane pour l’acte authentique « Jean Pierre fils de Joseph Girard, natif et habitant Avrieux, l’enchérisseur et maçon, et Jean-Baptiste feu Esprit Favre natif de Bramans et habitant Avrieux, lesquels de leur gré et solidairement ont promis de refaire à neuf le pont sous lequel passe la rivière d’Arc suivant les termes et le devis estimatif et promettent de rendre l’ouvrage fait et parfait pour la fin de décembre prochain. »

Les responsables de la paroisse présents soit Michel feu Antoine Daval syndic de l’année dernière excusant honorable Thomas fils émancipé de Mathieu Dupuy conseiller qui se trouve malade, Michel feu Etienne Pascal et Basile feu Jean Antoine Pascal syndic et conseiller « promettent de fournir aux maçons les matériaux nécessaires, acceptent le prix fait pour la somme de cent quatre-vingt livres, et s’engagent à payer la moitié lorsque la moitié de l’ouvrage sera faite et l’autre moitié à la fin des réparations.»

Un brin de vie locale, une affaire réglée pour la sécurité de tous, la liberté de déplacer. 
Peut-être a-t-on dansé sur le pont d'Avrieux refait ? 

Ce « prix fait » est enregistré dans le Tabellion à la suite de l'acte de partage des biens (et dettes) de feu Vincent Porte un ancêtre, partage déjà évoqué ICI  



Source
AD 73 Tabellion St Michel de Maurienne 2C 2813 vue 90

samedi 15 mars 2025

L'émancipation de François Porte

L’un est âgé, pensez-vous 69 ans, l’autre est dans la force de l’âge, 37 printemps, des tensions familiales sont apparues avec les soucis financiers de l’aîné, puis un arrangement s'est dégagé.

JJ de Boissieu © Grand Palais
Vincent Porte le patriarche et son fils François Porte, de lointains grands-pères, ont pris la route depuis leur village d’Avrieux pour se rendre dans la cité de Saint-Jean de Maurienne, plus bas dans la vallée.

Près de huit heures de marche pour 35 kilomètres environ, les hommes se sont organisés pour être à l’heure et accomplir les formalités auprès du Juge-Mage (1) de la province de Maurienne.

A huit heures tapantes, le 21 juillet 1752 en la Cité, en l’étude de Joseph Artesan Juge-Mage de la province comparaissent donc :

« Honorable François Porte fils d’honorable Vincent Porte natif et habitant de la paroisse d’Avrieux, lequel nous a représenté avoir différentes fois supplié ledit Vincent Porte son père natif et habitant dudit lieu,

de le vouloir émanciper et libérer de ses liens et puissance paternelle afin de pouvoir plus facilement négocier ses affaires, contracter, teste, ester, comparaître en jugement,

et de lors et généralement faire tous actes, comme une personne libre et sui juris (2), ce que ledit Vincent Porte aurait agréablement accordé audit François Porte son fils en considération de l’amitié qu’il lui porte. »

Tiens, tiens cette version officielle de l’histoire présente l’émancipation comme une requête présentée par le fiston pour être enfin majeur, contrairement à un acte postérieur qui laissait entendre une faveur accordée par le père en échange de ses dettes épongées par ledit rejeton.

Mais bon, le cérémonial de l’émancipation est très codifié avec une gestuelle symbolique et le Juge a un modèle d’acte pour la libération du fils de la tutelle paternelle qui lui confère l’indépendance économique et juridique.

« Et en signe de véritable émancipation ledit Vincent, s’étant assis auprès de nous, tête couverte et ledit François Porte son fils à genoux, tête nue, et les mains jointes,

et ledit père a par trois différentes fois ouvert les mains de son fils en lui disant à chaque fois, mon fils je vous émancipe et vous mets hors de ma puissance paternelle,

avec pouvoir de contracter, tester, ester, comparaître en jugement et dehors et généralement faire tous actes, comme une personne libre sui juris. »

L’un a gardé son couvre-chef enfoncé sur le front le patriarche Vincent, et l’autre mon cher François l’a laissé sur une chaise, avant de se mettre à genoux, un cérémonial issu du rituel de l’hommage féodal, source d’étonnement à notre époque.

Contente d’être en mode caméra cachée et micro planqué, dans un coin de l’étude du Juge-Mage, et un peu gênée de ma curiosité aussi.

AD 73 Tabellion St-Jean 1752 extrait

Vincent le père « se réserve sur son fils l’obéissance filiale qui ne déroge en rien en la présente émancipation, se réserve aussi les fruits de la Marie Bertrand sa femme et mère dudit François Porte pendant sa vie. »

Magnanime il relâche à son fils « les biens et droits qu’il a acquis par le moyen des dettes qu’il a payé et gagné par son travail et industrie pendant près de dix-neuf ans qu’il a été absent du pays. »

Et Vincent le père de promettre de passer un contrat de relâchement pour ces biens par acte à part, à concurrence desdites dettes, tout en gardant la jouissance durant sa vie. Il s’engage à entretenir et nourrir la femme de son fils (ma Marie-Françoise Parmier) et les siens, qui doivent travailler selon leur pouvoir.

Vincent concède à son fiston émancipé « le relâchement de toutes les acquisitions qu’il pourrait faire à l’avenir tant en biens qu’autrement du fait de son industrie. »

Voilà tout est précisé et clarifié, inscrit dans le marbre, enfin dans un papier officiel. Reste au Juge de signer l’acte, qui sera consigné dans le registre de la Judicature par le notaire greffier qui a mission de l’insinuer à l’office du Tabellion de la Cité.

Reste aussi à suivre et espionner mes protagonistes principaux, et de les retrouver en catimini un certain 10 août 1752 chez Maître Clappier notaire au bourg de Modane.

AD 73 Tabellion St-Michel 1752 extrait

Chose promise, chose faite sous le nom de « bail en paiement » pour honorable François Porte fils émancipé fait par honorable Vincent Porte, le patriarche cède au fils une moitié de pré, une autre moitié de champ, une portion de grange et d’autres biens certains sans division. Là encore, mentions des lieux dits et des références de la Mappe sont faites. Le ronronnement de l’énumération, et l’écriture trop penchée mettent à mal mon attention.

Elle se réactive lorsque le notaire stipule que la vente intervient pour compenser des dettes de Vincent et que « les paiements effectués par François son fils, proviennent de ses épargnes faites dans les pays étrangers et séparément d’avec lui. »

***
Précieuses traces notariales d'un été 1752, qui évitent le déshonneur d'une famille et sauvent les apparences entre le patriarche Vincent Porte l'endetté, et François Porte son fils désormais émancipé avec de l'argent disponible. 

Des actes et un pan de vie sorti de l'oubli, deux ancêtres «personnalisés.»

François le vadrouilleur, un coup en France, un autre dans des pays étrangers, me plait, me dira-t-il un jour ce qu'il a fait près de dix-neuf ans ailleurs, de bonnes affaires a priori. Pas sûre qu'il me réponde formellement. 



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N.B 
(1) Juge-Mage : dans le Duché de Savoie, ou juge-maje du latin judex major ou grand juge intervient pour les émancipations, tutelles, curatelles, et les procès liés à des crimes importants ou des vols supérieurs à 15 livres 

(2) sui juris : terme latin qui signifie « de son propre chef ». Plus précisément, pour être considéré comme sui juris, une personne doit jouir de tous ses droits légaux et ne doit pas être sous la tutelle ou la garde d'une autre personne

Sources 
AD 73 Tabellion St-Jean de Maurienne 1752 2C 2562 vue 44
AD 73 Tabellion St-Michel de Maurienne 1752 2C 2809 vue 489

samedi 8 mars 2025

Les secrets d'un partage

Cap sur le Duché de Savoie, pour retrouver François Porte un grand-père à la 8ème génération, qui tient à mettre au clair ses affaires après la disparition de son père en 1755, d’autant qu’il est arrivé à s’accorder avec son beau-frère Honoré Porte sur différents points.

Entre Avrieux et le bourg de Modane, cinq kilomètres à pied, une broutille pour mes solides montagnards, ils débarquent vers midi dans l'étude de Maître Jean Pierre Ratel le 3 mars 1756 pour finaliser le partage de feu Vincent Porte.



Et dès le préambule du notaire toute une chronique familiale et patrimoniale défile, par besoin d’inventer, tout est noté dans l’acte.

Maître Ratel a en main un acte d’émancipation signé du greffier Larive, stipulant qu’honnête Vincent Porte a émancipé son fils honnête François Porte le 21 juillet 1752.

Bon une émancipation du patriarche vis-à-vis de son fils, je prends note et découvre ensuite les raisons avec un fort étonnement.

Vincent Porte le père s’est trouvé dans une mauvaise passe : « se voyant extrêmement chargé de dettes ne pouvant par conséquent payer les censes qu’il se trouvait être débiteur par le moyen de la rente de ses biens qui sont de petit prix et de son travail,

et voyant que son dit fils ayant fait quelques épargnes en France pouvait payer une partie de ses dettes. »

Stupeur à lire cet énoncé, et le notaire de mentionner :

Ce qui a déterminé Vincent Porte le père à vendre à son fils « une partie de ses biens, ainsi qu’il se voit par acte du 10 août 1752 dudit Clappier notaire auquel ils y sont amplement détaillés pour et moyennant la somme de 877 livres 16 sols 8 deniers, lequel François Porte s’est chargé de payer aux créanciers de son père. »

Donc le patriarche a cédé des biens à son fiston correspondant à la valeur des dettes réglées par ce dernier. Tiens, tiens !

 
Profond respect filial de mon François Porte, mais le décès du père ab intestat le 3 juillet 1755, le laisse avec sa sœur Barbe dans une situation complexe.

L’hoirie paternelle se trouve encore chargée de quantité de dettes, outre celles qu’il a déjà satisfait, mon ancêtre s’est encore vu obligé de payer plusieurs sommes empruntées par ledit feu Vincent Porte son père.

Et le minutieux notaire de détailler les six créanciers du défunt, les sommes honorées par le fils et les dates des quittances, soit une seconde ardoise de 427 livres 2 sols 8 deniers.

Là entre en scène le beau-frère, Honoré Porte à feu Jean Pierre, en qualité de mari et constitutaire général à Barbe Porte, consent à ce que François Porte mon ancêtre prenne des biens de son père pour se payer de la somme (de la seconde ardoise sous-entendu).

Quant aux dettes qui peuvent encore rester ledit Honoré Porte a offert de se charger de payer ce qui peut être dû par ledit feu Vincent à deux autres créanciers, ainsi qu’à l’école de Modane (sic).

Pour le surplus de dettes, les deux hommes ont offert de payer la moitié chacun. Ouf, mais que d'arrangements en amont. 

AD 73 Tabellion St-Michel 1756 extrait

Après ces préliminaires financiers, et pour éviter les difficultés qui peuvent survenir à l’avenir sur ces biens qui leur ont été délaissés tant par ledit feu Vincent Porte que par Marie Bertrand feu Jacques leur mère, mes solides montagnards procèdent au partage du reste de l’hoirie paternelle et de l’hoirie maternelle.

Et le consciencieux Notaire Royal Collégié, de se lancer dans la description des deux lots et d’user plusieurs plumes d’oie j’imagine.

Premièrement est arrivé au lot dudit François Porte mon aïeul les biens et pièces suivants situés sur le territoire d’Avrieux :

- Les trois quarts d’une pièce de pré et paquage située au lieu « en montagne aux cottes » laquelle est sous les numéros 3412 et 3415 de la Mappe,
- Les trois quarts d’une grange située au même lieu sous le numéro 3401,
- La moitié d’une pièce de terre située au lieu « la Tournaz » qui est sous le numéro 4121
- Une pièce de pré située au lieu « aux Granges Neuves » contenant environ 4 modures laquelle est sous le numéro 2214
- Une pièce de terre située au lieu « au Rey » contenant environ 6 modures laquelle est sous le numéro 644 et 645
- Une pièce de choulière située au lieu « la Glaire « contenant environ demie modure sous le numéro 792,

Pour votre gouverne, une choulière est un petit jardin découpé dans les pâturages pour y cultiver des choux ou d’autres légumes.

Et rassurez-vous je ne vous inflige pas toute la liste, toutefois est arrivé au lot dudit François la moitié d’un bâtiment et d’une tannerie consistant en plusieurs membres (sic) savoir cuisine, poêle, cave, grange et écurie le tout sous les numéros 1510 et 1512 de la Mappe.

Certains terrains sont à partager entre les deux beaux-frères, pourquoi se priver de morceler dites moi !

Ensuite est arrivé au lot dudit Honoré Porte en sa qualité de mari et procureur de Barbe un bon nombre de terrains énumérés de façon précise. Vous échappez à cette liste que je n’ai pas fini de pointer.


Maître Ratel stipule que les parties ont convenu, pour regard de la contenance, de prendre les pièces telles qu’elle se trouveront être et jouxtent leurs confins portés par les cadastres, avec leurs droits, entrées, et sorties accoutumées. Les partageants en disposent selon leur volonté par testament ou autre.

Vu le contexte disons particulier, et par prudence, le notaire précise que ;

- Ledit Honoré Porte beau-frère promet laisser jouir paisible possession ledit François Porte mon ancêtre de tous les biens qui lui ont été vendus par ledit feu Vincent Porte son père ainsi qu’il se voit par contrat du 10 août 1752.

- Grand-père François Porte, attendu que son lot est de mieux value, que celui arrivé à Honoré Porte promet moyennant les biens arrivés à son lot ne jamais plus rien demander à son dit beau-frère de la somme de 427 livres 2 sols 8 deniers qu’il a payés.

L’acte de partage dûment signé par les parties, les deux témoins, le Notaire Royal Collégié, daté du 3 mars 1756 doit être enregistré auprès du Tabellion avec paiement de droits, et chaque partageant en recevra une expédition.

***

Le bilan de cet étonnant partage et des secrets de famille dévoilés : un lointain patriarche Vincent Porte criblé de dettes épongées par son fiston François Porte, pour 1305 livres environ, une émancipation, une vente fictive pour sauver le déshonneur du père et son amour-propre, un aïeul avec une épargne liée à ses affaires en France.

- Grand-père François que faisais tu en France, où étais tu, avec qui, pendant combien de temps ?

- Patriarche Vincent, vous m’avez étonnée, voire amusée, et puis l’empathie s’est installée, tant à votre égard qu’à celle de votre fils.

Je vais filer découvrir l’acte d’émancipation, la vente évoquée, afin de prolonger cette chronique familiale.

Merci à la belle écriture du secrétaire de Maître Ratel, notaire qui cite les numéros des biens inscrits sur la Mappe dite Sarde, soit le premier cadastre européen établi entre 1728-1738, à l’occasion je lorgnerai sur les documents en ligne sur le site des Archives de Savoie.

A bientôt


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N.B.
ab intestat : sans testament 
notaire collégié : a fait des études de droit
paquage ou pacage : terrain où l'on fait paître les animaux
modure : mesure de surface 
1 livre : salaire quotidien d'un ouvrier spécialisé non nourri 
1/2 livre : salaire quotidien ouvrier agricole non nourri 

Sources 
AD 73 Tabellion St Michel de Maurienne 1756 2C 2813 vue 88

dimanche 23 février 2025

Etienne Eard un ancêtre alibi

Me voilà extirpé du fond d’un vieux tiroir, sans me demander mon consentement, sous prétexte que j’ai été baptisé un vingt-trois février, voici un certain temps, en 1706 à Modane.

« Stephanus filius Joannis Michealis Eard et Dominica Long baptisatus est die 23 feb patrini sunt Stephanus Long et Joanna Paraz »

Quoi vous ne lisez pas le latin ? c’est tout simple, je suis le fils de Jean Michel EARD et Dominique LONG, je porte le prénom de mon parrain Etienne Long, ma marraine s’appelle Jeanne Paraz.

Photo Pixabay

Ma lointaine descendante qui essaie de piloter « La Ronde des Ancêtres » et discipliner sa troupe, s’est résignée à déchiffrer peu ou prou les actes en latin des registres tenus par le clergé dans le Duché de Savoie. Chut elle s’avère être « addict » aux actes notariés en français pour tenter de nous mettre en valeur.

Je suis un « ancêtre alibi » pour marquer l’anniversaire du blog mis sur orbite un certain 23 février 2017.

Dans un tiroir sont entassés 166 billets publiés, un autre comptabilise plus de 740 commentaires sans oublier les mots sur les réseaux sociaux ou les petits cœurs. Deux ou trois tiroirs contiennent des pense-bêtes, des références, de quoi plancher sur nous, ombres du passé.

Ma vie, qu’en dire ? Moi Etienne EARD un vaillant gars, j’épouse en premières noces une payse Marie ARMAND en 1740, le sort s’acharne sur nos 4 enfants et leur mère, et je me retrouve veuf en février 1756.

Dynamique et optimiste quinquagénaire, je me remarie dans la foulée le 1er juin 1756 avec Marie Françoise BERNARD une jeunesse qui cousine avec ma défunte. Ce qui fait qu’un autre acte intervient le 20 février 1757, une fois les papiers de dispense vraiment en mains par le curé pour l’histoire de 4ème degré d’affinités.

Si, si, une réhabilitation en somme, comme a inscrit ma secrétaire dans son logiciel. C’est dans le texte en latin sur la même page du registre paroissial. Ah ces paperasses !

Le premier enfançon en route naît dès le 11 avril suivant « mon » François, les autres suivent Antoine, Catherine et Marie-Josèphe, chut j’ai presque 60 ans alors.

Je suis laboureur avec des terres et des prés, un alpage, et mon bétail compte 1 veau, 6 vaches, et 2 moutons lors d'un recensement de la gabelle en 1758.

Je rejoins le ciel de mes ancêtres soit en 1769, soit en 1772, que voulez-vous le curé pressé se borne à de sommaires listes pour les inhumations. Marie-Françoise BERNARD veille sur les enfants, je la charge de tarabuster ma secrétaire pour qu’elle s’occupe de mes actes notariés avant la fin de votre siècle.

Extrait d'arbre - cliquer pour agrandir


Je retourne dans mon tiroir me reposer après cet intermède et papoter à l’occasion avec d’autres invisibles de « La Ronde des Ancêtres » de Savoie ou du Royaume de France.

J’ai failli oublier de vous rappeler que François EARD mon fils est le père de François-Benjamin EARD mon petit-fils en tête de l’affiche en 2020, passez le voir.


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Sources 
AD 73 Modane BMS
Indices Geneanet 
pseudo arcval et maurienne1

 

samedi 15 février 2025

A bâtons rompus

Noir et blanc de registres paroissiaux, d’actes notariés, puis noir et blanc d’une photo ancienne d’Avrieux en Savoie qui révèle l’habitat groupé, les petites parcelles de jardin, plus loin les champs, à l’arrière-plan des cultures en terrasse, sans oublier plus haut les alpages.

© Musée Savoisien - Avrieux 

Avrieux, village à 1100 mètres d’altitude sur un versant ensoleillé, avec 500 âmes environ, s’est révélé être un nid d’ancêtres dans la haute vallée de la Maurienne, pas étonnant d’apercevoir en grisé des silhouettes s’activant, d’entendre des sons assourdis : des rendez-vous ancestraux somme toute.

Vincent Porte y accueille en novembre 1747 sa bru Marie-Françoise Parmier venue du village voisin du Bourget pour fonder une famille avec son fils unique François Porte, heureusement la dot est convenable et le trousseau garni. Agé de 64 ans, veuf de Marie Bertrand, Vincent le père a besoin d’être aidé par le nouveau couple pour tous les travaux, d’autant que sa seule fille Barbe a convolé l’année précédente avec Honoré Porte (et oui une autre branche Porte).

Cahin-caha, Marie-Françoise s’adapte au caractère de son homme, de son beau-père, prend ses marques dans la maison, ses repères dans le village, fraternise avec la parenté. Un premier cri d’enfant est poussé, le 29 août 1748, par une petite Marie aussitôt baptisée, Marie Parmier une cousine de la maman en est la marraine, et le parrain son oncle Honoré.

Les saisons se succèdent, comptent double pour Vincent le grand-père, les intempéries ou le trop grand soleil se répercutent sur les récoltes, et puis toutes ses charges à s’acquitter, que de souci, et en plus pas d’héritier mâle chez son fils. Echanges vifs en famille, espérances déçues avec des fausses-couches, comment savoir.

Affaibli, Vincent Porte le grand-père s’éteint le 4 juillet 1755 entouré des siens à 71 ans, silence et recueillement,

© Musée Savoisien boite à sel
La roue tourne, François Porte, courageux de tout temps, est désormais chef de famille comme en atteste le recensement de la gabelle en 1758 avec Marie-Françoise son épouse et la petite Marie. L’agent a inscrit pour le bétail : 3 vaches, 3 brebis, 2 chèvres et 1 veau à saler.

Pour cet impôt qui va dans les caisses royales, impopulaire tant en Savoie que dans le Royaume de France, François va devoir acheter 8 livres de sel par personne, 6 livres par vache, un peu moins pour les autres animaux.

Et puis en plein hiver, le 17 février 1762, effervescence au logis, espoir et inquiétude, la matrone du lieu officie, les femmes de la proche parenté s’agitent et encouragent Marie-Françoise pour une naissance gémellaire. Epuisée, la maman admire Joseph le fils tant attendu et une petite Anne pas très vaillante. Une sœur de la parturiente, une tante et un oncle, un parent prénommé Joseph tous pressentis comme marraines et parrains des jumeaux foncent à l’église proche pour le baptême comme de coutume et ramènent vite mettre les enfants au chaud. 

A-t-elle pu nourrir les deux nouveau-nés ma Marie-Françoise, pas de trace de la petite ensuite, le petit gars a résisté.

Bienvenu à mon lointain grand-père Joseph Porte qui grandit avec Marie sa grande sœur, 14 années d’écart. L’un et l’autre sont envoyés à la petite école du village : catéchisme, calcul, lecture, écriture au programme, entre la Toussaint et Pâques, parce que les autres mois les gamins aident aux champs ou gardent les bêtes à l’alpage.

La roue tourne, Marie l’aînée de François Porte s’établit, sa mère a veillé au trousseau, laissé choisir la dentelle ou le fichu d'indienne à la future, le père méditant sur les parcelles à donner. Grand merci au notaire pour sa belle écriture dans le contrat dotal du 26 novembre 1771 entre Marie Porte et Jean-Baptiste Corrand et toutes ses précisions dont les noms des mères. 

Dans les morceaux choisis du trossel de Marie je note un petit crucifix d'argent, de ceux que l'on noue autour du cou avec un ruban, quatre coiffes de deuil parmi les nombreuses coiffes, un chaudron avec sa anse pesant 13 livres de ceux que l'on pose sur trépied dans la cheminée. Les pères, le futur et la future et les deux témoins signent, sauf les mères qui font leur marque. Contente de découvrir que François a permis à sa fille Marie d'avoir des rudiments d'instruction. 

Extrait d'arbre - cliquer pour agrandir

Journée chargée pour les mariés et les parents puisque le même jour, le mariage est célébré dans l'église d'Avrieux. Quel fichu d'indienne a été choisi par ces dames pour réchauffer leur robe verte ou violette, qui a aidé au repas de noces, les messieurs ont-ils été prévenants, empressés, point trop portés sur la dive bouteille ? Mystère. 

Joseph Porte le petit frère de presque 10 ans, a-t-il remarqué à cette occasion une cousine de son âge. En tout cas François son père et son défunt grand-père Vincent m'ont réservé des surprises, et j'envisage de vous les révéler prochainement. 


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Sources
AD 73 Avrieux BMS
AD 73 Tabellion Termignon 1771

samedi 1 février 2025

Les accordailles

Le Bourget est le fief de Jean-Baptiste Parmier, de son père Dominique maître-bâtier, lointains grands-pères, de leur parenté Buisson, ce village fut un relais important sur la voie reliant la Maurienne à la vallée de Suse en Piémont par le col du Montcenis.

Lieu de passage qui justifie son développement, cité par des récits de voyageurs, comme celui de Jacques Lesaige, marchand de draps de soie de Douai, se rendant à Jérusalem en 1518 qui écrivit :

« de Saint-André au Bourget il y a deux grandes lieues et pénibles chemins de pierre, et monts et vallées, et toujours neige d'un côté et de l'autre. Il nous fallut passer plusieurs eaux. Nous demeurâmes au diner au dit Bourget qui est un village, et portent les femmes des alentours rouges chapeaux, et je dépensai cinq gros. Du Bourget à Termignon, il y a trois grandes lieues et tels chemins que devant".

Eglise Le Bourget ©Wikipedia Florian Pépellin

Là dans ce coin du Duché de Savoie, sur la rive droite de l’impétueuse rivière Arc, versant ensoleillé à 1200 mètres d’altitude, Jean-Baptiste Parmier bâtier vit du passage des voyageurs, avec Marie Ratel son épouse. Confection et réparation de bâts pour les mulets, réparations de sangles, ou de la selle d’un cavalier avant le passage des Alpes, voire de roues de carrosses de doctes personnages et gentes dames en route pour la cour installée à Turin, tel s'avère le quotidien du chef de famille.

Les maisons s’adaptent à la déclivité du terrain, et communiquent par des passages couverts, l’idéal pour les parties de cache-cache des enfants.

Ma chère Marie Ratel si elle n’a pas de belle-mère à supporter, se trouve sous la coupe de sa moitié certes, mais aussi celle du patriarche son beau-père, deux beaux-frères à servir avant qu’ils ne s’établissent, et des belles-sœurs qui ont pu l’aider avant de convoler. Bref la vie regroupée de l’époque…

Après Anne, le couple accueille une petite Marie-Françoise (sosa 129), baptisée le 5 août 1717 dans l’église Saint-Pierre aux Liens du Bourget, en une chaude journée estivale, bonjour chère aïeule.

Débarquent ensuite une autre petiote Marguerite, suivie d’un petit ange Etienne, encore une fille Anastasie, et enfin un héritier costaud Etienne.


Extrait arbre cliquer pour agrandir

Le temps passe, le patriarche Dominique Parmier s’affaiblit, prend ses dispositions entres ses sept enfants, et se réfugie dans le « pélo » ou « pléchotte » « poêle » dans les actes notariés. Cette pièce est tempérée par la grande cheminée de la cuisine attenante.

Marie-Françoise âgée de 9 ans perd son grand-père paternel en 1726, et à presque 18 ans voit disparaître coup sur coup Marguerite Lathoud sa grand-mère maternelle et sa pauvre maman en 1735.

Les trois aînées de Jean-Baptiste, désormais veuf, élèvent les plus jeunes, s’affairent pour l’intendance de la maisonnée, s’occupent des quelques bêtes, travaillent aux champs, sans oublier le filage du chanvre.

***
Rêve-t-elle un peu Marie-Françoise à son avenir, en tout cas le père ne « lâche » pas vite ses filles, qui dit mariage dit dot, qui dit mariage dit servante en moins.

Comme toute fille de cette époque, elle pense à son trousseau et, auprès des marchands qui transitent au village, a retenu de la toile de Cambrai pour ses coiffes, un lin très fin, et aussi un lin plus basique. Elle en confectionne plus de 24, certaines coiffes sont ajourées, toutes sont bordées de dentelle et de même elle coud 24 coiffes de toile prime de pays qui sont ornées de dentelle.

Pour agrémenter sa vêture et jeter sur ses épaules, Marie-Françoise peut choisir entre 4 mouchoirs d’indienne, autant de soie dont 3 multicolores et un vert, son mouchoir de gaze ou se contenter d’un de ses 2 mouchoirs de coton.

Bref vous vous doutez qu’il y a eu des accordailles pour ma petite Marie-Françoise Parmier (sosa 129) à 30 ans révolus son mariage se précise. L’heureux élu, François Porte (sosa 128) fils de Vincent Porte habite le village voisin d'Avrieux, il a fait la route de quelques lieues avec Maître Jacques Girard le notaire, son père et ses témoins Honoré Porte et Pierre Mulinier pour l’établissement du contrat dotal.

Grand jour ce 15 novembre 1747 pour acter les tractations antérieures entre le père Jean-Baptiste Parmier et François Porte le futur époux, le notaire royal et collégié s’applique et connaît les formules par cœur.

AD 73 Tabellion Termignon 1747 extrait

Pour contribuer aux charges du mariage, Marie-Françoise apporte en dot une pièce de terre  de trois quartellées située près de la chapelle Sainte-Apollonie, d’autres parcelles de terre et de pré toutes situées et délimitées avec précision, ainsi qu’une chènevière où pousse le chanvre en milieu humide, et une quote-part de montagne c’est-à-dire des prés en alpage.

Selon la coutume de Savoie, François donne à sa belle un augment de 180 livres.

Toutes les pièces du trossel de mon aïeule sont détaillées selon leur état : neuf, presque neuf, mi-usé, selon le tissu. Elle détient plusieurs foudelles (tabliers) de ratine verte, de drap violet, de drap de pays violet, sans oublier 4 robes dont une de drap blanc avec un corsage violet, une robe couleur vin.

Pour se réchauffer, ma promise dispose de 4 paires de bas fait à l’aiguille en laine de pays et pour se chausser de 4 paires de souliers neufs.

Dans la liste, figure une note touchante : 2 baptisés soit une pièce entourant les nouveau-nés lors de leur baptême et 4 bonnets pour enfants à la mamelle, et une note de coquetterie : une bague et une petite croix. Tout le trousseau doit tenir dans le coffre de sapin fermant à clé.

Pour les 4 livres d’étain commun (vaisselle ?), les 12 quartes de seigle, la quarte de froment, et 4 livres de méteil soit une association de céréales, des sacs doivent être prévus et chargés sur le bât d’un mulet.

Ma petite Marie-Françoise, détentrice du trousseau et des denrées, avec les siens, prend le chemin d’Avrieux le 21 novembre 1747 pour la cérémonie des épousailles dans l’église paroissiale du marié François Porte comme le veut la tradition en Maurienne.

Le chemin d’une nouvelle vie dans un nouveau village, et l’espoir que ce couple trentenaire se soit accordé.

A suivre 


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N.B. le gros est une pièce de monnaie d'argent 
         la livre est une unité de poids 
         la quartellée est une mesure de surface
         la quarte est une mesure pour les grains

AD 73 Tabellion Termignon 1747 2C 2369 vue 345 


vendredi 24 janvier 2025

Par le bail d'une plume

Tiens donc un acquis pour honnête Jean-Baptiste Parmier (sosa 258) bâtier du Bourget, un de mes ancêtres en Savoie. Et me voilà partie scruter cet acte sur le registre du Tabellion de 1720, et aussi lorgner sur cinq autres documents.

Oyez, oyez : terrains disponibles, affaires à saisir !

En la place publique, par trois fois annonce a été faite, après les offices paroissiaux. Ainsi prévenus, les villageois ont repéré et réfléchi au sujet des lopins proposés.

Et là, en une belle journée de juin 1720, le seize précisément, les habitants intéressés se sont rassemblés.

© Musée du Louvre Anonyme 

Sont présents Jean-Baptiste Bertrand et Etienne Marquiot syndics du Bourget qui gèrent les affaires communales,

Venu du village voisin d’Avrieux, le notaire Jacques Girard (sosa 286) est là pour entériner les décisions en fonction du plus offrant.

Le premier acte concerne père-grand Parmier à qui les syndics « vendent à la meilleure forme que vente doit se faire huit modures de pré au lieudit Modon, pour une somme totale de 44 livres 12 sols, que ledit acheteur promet de payer la cense annuellement, avec un premier règlement immédiat de 5 livres 12 sols et ainsi de suite chaque année jusqu’au capital,  « investiture par la tradition de la plume accoutumée. »

Cet acte comme les cinq autres suivants sont établis par maître Girard, en la chambre de maître Geoffroy Magistry (Sosa 574) notaire du lieu et secrétaire de la communauté. Ce dernier ne peut intervenir, une sorte d’incompatibilité puisqu’il gère les affaires de la paroisse.

Ont trouvé leur bonheur avec quelques modures de pré, Jean-Baptiste Buysson feu Jean, Georges Buysson, Joseph Parmier feu Jean-Baptiste, derniers enchérisseurs.

Deux femmes ont enchéri pour leur moitié absente du pays, Suzanne Charve épouse de Pierre Parmier, et l’épouse non nommée de Jean-Baptiste Margeron, preuve que les messieurs font une procuration avant de partir.

Au détour des actes on découvre que la cense est versée à la communauté pour l’entretien d’un maître d’école pour enseigner la jeunesse, un détail intéressant.

La reprise de l’expression « investiture par le bail d’une plume à la manière accoutumée » m’a conduite à des recherches sur le net.

AD 73 Tabellion Termignon 1720 extrait 

Il fut un temps où la prise de possession d’un bien vendu se faisait par la tradition (dans le sens de remise) d’un bâton, d’une plume, d’une tige de chaume, d’une pierre ou d’une motte de terre.

Plus tard, l’écriture est venue servir de témoignage aux contrats d’aliénation, aux actes d’investiture ou de tradition. Le scribe, chargé de la rédaction de l’acte, pour ne plus être encombré dans son office par les symboles, faisait état dans l’acte de la mention « par le bail et la tradition d’une plume » et ainsi parfaire la transaction. 

En Savoie, dans les vallées de Tarentaise et ici en Maurienne, tout comme dans le Dauphiné voisin, la  survivance de ladite mention persiste en ce début du 18ème siècle. L'histoire ne dit pas si mon ancêtre Jean-Baptiste Parmier qui sait signer s'est vu remettre la plume utilisée par le scribe... 

Un pan de vie d'un village, de ses habitants, la rencontre de trois ancêtres. 



N.B.
La modure est une mesure de surface en Savoie

Sources 
AD 73 Tabellion Termignon 1720 2C 2343 vue 195 et suivantes 

L’Académie delphinale 1863
Société d'histoire et d'archéologie de Maurienne 1878