samedi 15 janvier 2022

La femme le carrier et le chevreuil

Aujourd’hui une brève de presse qui date du 9 juillet 1837, fournie par un encart du Journal de la Ville de Saint-Quentin, à la rédaction délicieuse, Barisis aux Bois, commune du Département de l’Aisne lovée dans un écrin de forêts, est au cœur de l’action.

« On nous écrit de Coucy le Château :
« Le 2 juillet courant, vers quatre heures matin, un chevreuil d’assez forte taille se précipita en faisant grand bruit, dans une carrière de Barisis, habitée par le nommé Jérôme (Louis) tireur de pierres. Jérôme était encore au lit, se reposant des travaux de la veille, mais sa femme était déjà debout.

Au bruit fait par cet animal, dont elle ne peut reconnaître la nature toute pacifique, à cause de la grande obscurité de la carrière, cette femme craignant pour les jours de son mari, s’arme d’un grand courage et se précipite sur ce qu’elle prend pour un loup ; après une lutte de peu de durée, elle terrasse son adversaire.

Le mari réveillé arrive à son tour armé d’une pioche et tue d’un seul coup le visiteur matinal. »
« Que de femmes à la place de celle-ci eussent pris la fuite, se félicitant du heureux hasard qui pouvait les rendre veuves. »

Pixabay

Bon, monsieur épuisé, était encore au plumard, tandis que sa moitié était déjà au labeur, enfin un peu dans le noir ! Faible femme, elle est capable à mains nues de terrasser la bête, et son vaillant bonhomme - émergé de sa léthargie - achève avec un outil ce pauvre chevreuil échappé de la vaste forêt de Coucy et de Saint-Gobain.

Je vous laisse méditer sur l’allusion au veuvage de celui qui a écrit cet encart en 1837, correspondant local du journal ou « journaleux ». Le pauvre chevreuil a-t-il été restitué aux autorités, vendu ou cuisiné ?

Vous vous doutez que le tireur de pierres ou carrier est l’ouvrier qui travaille dans une carrière, mais vous ne savez pas forcément qu’à Barisis se trouvent des carrières dites « de Lentillières » et « de la Ville » comportant des habitations troglodytes dénommées « creutes » localement. Des familles modestes y demeuraient et tiraient profit de ces endroits en extrayant des pierres qui servaient à la réfection des chemins, parmi celle-ci nos protagonistes.

Soucieuse de dénicher le prénom dudit Jérôme et sortir sa femme de l’anonymat, j’ai lorgné sur le site de Généanet et repéré Jean Louis Jérôme né à Fresne en 1795 et marié à Folembray le 16 août 1814 avec Marie Catherine Rosalie Hery, heureux parents de 5 enfants nés à Barisis aux Bois.

Je ne sais si les descendants directs connaissent la mésaventure de leurs ancêtres, désormais je tiens une anecdote pour une lointaine collatérale Marie Catherine Rosalie Hery, collatérale à plusieurs titres. J’ai découvert que sa mère Marie-Marguerite Lançon veuve s’est remariée à un dénomme Jean Pierre Jérôme veuf, et ils ont incités leurs enfants respectifs à convoler ensemble !


La presse et Barisis


Sources 
Retronews : extrait de presse 
AD 02 EC Barisis Folembray
Geneanet arbre gdubray1

vendredi 7 janvier 2022

Des parents volages

Lire, relire, s’intéresser au noyau familial de ses ancêtres, et à ce qu’il advint d’une lointaine collatérale : en piste pour Barisis aux Bois un village situé aujourd’hui dans l’Aisne.

Le dixième jour du mois d’août 1698 naquît une fille de Simone Grandin, laquelle a déclaré à la sage-femme, en présence de témoins, être du fait et œuvre d’Anthoine Cointoy marchand à Barisis aux Bois.

Le lendemain dans la petite église, l’enfant reçut le baptême et le prénom de Simone, entourée de son parrain François Carlier et de sa marraine Elisabeth Carlier.

AD 02 Barisis 1698 Baptême Simone Cointoy 

Sous l’Ancien Régime, depuis l’édit du Roi Henri II de 1556, pour prévenir les avortements et les infanticides, les femmes enceintes - non mariées ou veuves - étaient fortement incitées à déclarer leur grossesse devant le notaire ou le lieutenant de justice. Cet édit devait être rappelé tous les 3 mois aux prônes des messes paroissiales.

La sage-femme, lorsque la parturiente n’était pas mariée, ou était veuve, devait la questionner sur l’identité du père. Marguerite Ravissot est arrivée à obtenir le nom du séducteur, propos confirmé par Charlotte Hauteur une de mes ancêtres, et Barbe Guerlot, femmes qui assistaient à l’accouchement.

***

Simone Grandin la mère, était veuve depuis 8 années avec 2 fils de son union avec Antoine Bachery, et quant au dénommé Anthoine Cointoy, il était engagé dans les liens sacrés du mariage, avec une certaine Marie Bachery !

Simone Grandin n’était pas une frêle jeune fille séduite, mais elle a eu des faiblesses avec le beau-frère de son défunt époux. Marie Bachery l’épouse bafouée avait le défaut d’avoir 20 ans de plus que son dernier et jeune époux, aussi Anthoine Cointoy chercha-t-il un lot de consolation.

L’histoire ne dit pas, si le géniteur contribua à l’entretien de la petite, la mère se remaria en 1706 avec Claude Boulongne un veuf, et s’éteindra en 1731.

AD 02 Barisis 1719 Mariage Simone Cointoy

Simone Cointoy l’enfant naturel et illégitime, grandit et se maria en 1719 avec Antoine Dupont scieur de long, son père volage est mentionné décédé, mais sa mère assagie verra naître des petits-enfants, l’un d’entre eux Charles Dupont garde-vente fut le second mari de Marie-Marguerite Barbençon une de mes aïeules. Charles est présent en 1742 lors du décès de sa mère Simone Cointoy comme l’atteste sa belle signature sur l’acte d’inhumation.

AD 02 Barisis1742 Décès Simone Cointoy

Les chemins de vie se croisent souvent dans les villages, la descendance de ces parents volages recoupe en partie celle d’autres branches de ma généalogie…



Sources 
AD 02 Barisis BMS 
Indices d'arbres de Geneanet 

samedi 18 décembre 2021

Marie Hidron à demi-mot

Etonnement et perplexité dans le registre d’Ambleny, une paroisse du Soissonnais, lorsqu’au milieu des actes de l’an 1653 est transcrit un acte de baptême de l'an 1630, et pas n'importe quel acte, celui d'un de mes ancêtres. 

« Hubert Hidron fut baptisé en la paroisse d’Olie par Monsieur l’Evesque, curé dudit lieu, et son père s’appelait Anthoine Hidron et sa mère Barbe Chartret, son parrain Hubert Bourgeois et sa marraine Catherine Maturet, le 10 mars 1630, ainsi qu’il appert par l’extrait du registre des baptêmes. »

Voilà une mention qui me révèle les noms de deux aïeux supplémentaires et une naissance dans une paroisse voisine, à 23 ans de décalage, la trace d’Hubert à Ambleny.

Gallica extrait carte de Cassini 

Pourquoi cette transcription à ce moment-là ; à trop supputer j’ai l’étrange impression d’être dans la sacristie de l’église : une table bancale, une chandelle qui se consume, une silhouette qui s’esquive, celle du vicaire ou du prêtre ?

Hubert Hidron, je vous retrouve seulement en 1677, lorsqu’avec Barbe Boilleau, vous accueillez à votre foyer Marie votre fille, avant de vous éteindre 5 années plus tard. Ombre furtive et silencieuse, je ne sais rien d’autre de vous Hubert hormis quelques lignes sur un registre paroissial.

Registre tant feuilleté, lecture laissée en suspens vers 1750.

Des pas, mes pas, résonnent sur les dalles de la nef de l’église d’Ambleny, par la pensée je retrouve ce lieu consacré. Une femme agenouillée se recueille, se relève ses prières achevées, s’assoie sur le banc, me regarde, un geste m’incite à m’installer à ses côtés. S’en suit un échange à demi-mot.

Ma petite Marie Hidron, héroïne de mon premier rendez-vous ancestral au pied du donjon d'Ambleny, depuis 4 ans j’ai étoffé votre entourage.

Veuve, Barbe Boilleau votre mère, s’est remariée avec Antoine Cottin, greffier de la justice, l’acte était peut-être dans les pages lacunaires de 1683 à 1685 d’Ambleny, à moins que la cérémonie ne soit intervenue dans la paroisse voisine de Saint-Bandry.

Barbe votre mère s’éteint lorsque vous avez quinze ans un triste jour de février 1692, et Antoine Cottin votre beau-père se remarie 2 mois après avec Marie Ruin, et aussi en 1694 avec Jeanne Bonduelle.

Que dois-je penser pour ce petit enfant dit d’Antoine Cottin - sans prénom mentionné par le prêtre paresseux - et enterré un 24 décembre 1692, qui était sa mère : Barbe ou Marie Ruin ?

AD 02 Ambleny 1689 baptême 

Surprise à vous trouver marraine en 1689 et 1690, 12 et 13 ans à peine, et déjà une signature bien affirmée que vous conserverez : je suis fière de vous Marie. Il est vrai que dans le village existe une école où le maître enseigne, tant le matin que l’après-midi, la lecture, le calcul et l’écriture, sans oublier le catéchisme. Le maître conduit aussi les enfants à la messe le dimanche et les jours fériés.

Bon, Antoine Cottin votre beau-père vous déniche, assez vite, un mari Jean Mercier fils de Jean Mercier et Suzanne Grau, votre union de 1695 je l’ai déjà évoquée. A Jean, manouvrier, vous donnez 7 enfants, et êtes veuve hélas en 1718 avec les cadets Jean et Antoine.

Ma petite Marie, vous avez la présence de beaux-frères et de leurs épouses pour vous soutenir, jusqu’au jour où vous unissez votre solitude avec Antoine Tordeux, veuf et vigneron, ce dernier vous laisse cheminer seule à nouveau en 1729.

Sur Ambleny, il y a 20 arpents de vignes, autant de bois, 5 arpents de marais, et surtout 100 arpents de prés, sur lesquels sont semés du froment, du méteil et du seigle grâce à 17 charrues.

Juste une confidence ma petite Marie, notre première rencontre, ancrée dans ma mémoire, est votre présence lors du mariage d’Antoine Mercier votre petit dernier, en 1736 à Barisis aux Bois, où il allait démarrer ses fonctions de clerc laïc.

AD 02 Barisis 1737 inhumation enfant Mercier 

Présente vous l’étiez aussi, lors de l’inhumation d’un petit enfant, où vous avez témoigné que la sage-femme avait eu le temps d’ondoyer l’enfant à la naissance, et signé l’acte tout comme votre jeune fils.

Autre confidence, votre cadet Antoine est un de mes ancêtres préféré, tout comme son fils Antoine qui vécut entre 1745 et 1817 à Barisis aux Bois. Avec vous, avec eux, j’ai partagé leurs joies, leurs peines, et vu cette présence d’âmes anciennes comme un signe d’espérance.


                                           
Retrouver Marie et Antoine  



Sources 
AD 02 BMS Ambleny et Barisis aux Bois 
Pour Ambleny précieux relevés du site de


vendredi 10 décembre 2021

Une frise pour Marie Jonquoy


Chic le généathème de décembre de Geneatech  me permet d’évoquer une des Marie de mon arbre. Marie Jonquoy a ma faveur, c’est l’épouse de Louis Liénard salpêtrier, métier récemment mis en valeur. ICI

Toi lointaine Marie, petite feuille en haut d’une branche de Barisis aux Bois - dans le département de l’Aisne actuellement - tu pousses ton premier cri le 27 février 1693 et reçoit le baptême, âgée de 3 jours, avec pour parrain Jean-Baptiste Janssenne greffier, tandis que ta marraine se nomme Marie Pelletier. Tu es la 4ème à naître au sein du foyer de Jean Jonquoy et Marie Rondelle qui auront 10 enfants.

Le métier de ton père n’est inconnu, peut être en lien avec la forêt qui ceinture la paroisse, il est présent au remariage en 1732 de ta sœur Marguerite la seule dont un fil de vie s’esquisse.

L’hiver de ta naissance est rude, suivi d’un printemps et d’un été pluvieux, la famine s’installe dans le royaume, et trop de guerres sont menées par le monarque absolu Louis XIV.

Frise papier peint Gallica

Toi vaillant Louis Liénard tu as déjà 9 ans, car né et baptisé un jour d’hiver le 26 décembre 1684. Tu es la 4ème pousse au sein du foyer de Pierre Liénard et Suzanne Haye partie trop tôt, décédée aux carrières de Lentillières, tout comme ton frère Antoine.

Dois-je en déduire que ton père exploitait ces carrières, ou que vous logiez dans les maisons troglodytes de cet endroit ? Ta fratrie s’étoffe avec les enfants que ton père aura avec Jeanne Driencourt sa nouvelle épouse.

L’été 1684 précédent ta naissance, a été caniculaire, stérile en grains, suivi de vendanges précoces, et ton premier hiver est très froid.

***

Solides Marie Jonquoy et Louis Liénard, arrivés à l’âge adulte, vous regardez vers l’avenir, en vous mariant le 26 novembre 1709 dans l’église de Barisis aux Bois, entourés de vos parents et proches.

Tous, vous deviez être costauds – ou chanceux – pour lutter lors du grand hiver 1709-1710 : neige, gel, verglas, dégel, inondations, redoux, semailles quasi impossibles et famine dans tout le royaume en raison de la pénurie des grains.

Vous avez cheminé ensemble Marie et Louis, et 10 enfants en témoignent, baptisés sur plus de 20 ans, 5 petits gars et 5 petiotes, à parité !


cliquer pour agrandir la frise 


Marie tu es en vie lors des mariages de 7 de vos enfants arrivés à l’âge adulte, mais je perds la trace de ton époux après 1741, de nombreux petits-enfants autour de toi, parfois partis trop vite.

Un froid jour d’hiver, ton acte de sépulture est signé par deux de tes petits-fils le 22 janvier 1767, tu avais 73 ans, toute une vie dans le même village, une vie humble, jalonnée par de modestes indices, de brefs actes paroissiaux en sont les témoins.

Lointaine Marie Jonquoy, et vaillant Louis Liénard salpêtrier, vous comptez double dans mon arbre puisque votre fille Marie Jeanne Liénard unie à Vincent Ville est mon ancêtre, tout comme votre fils François Liénard laboureur marié à Marie Anne Dupont.

Juste quelques lignes, pour que Marie et les siens ne soient pas oubliés.


Sources 
AD 02 BMS Barisis aux Bois
Généanet: arbre avec sources de milou02
Meteofrance 

 

samedi 23 octobre 2021

La fin tragique d'Alphonsine Lefort

Oh Alphonsine Béatrix Lefort vous étiez bien jeunette lors de votre mariage en 1827 à Barisis, pas tout à fait 17 ans, vous épousiez Clément Berlize un tisserand.

Au lieu et place de vos parents décédés - Jean Louis Charlemagne Lefort et Marie Marguerite Justine Dufresne - votre mère-grand Marie-Catherine Marlot, notre ancêtre commune, donnait son consentement. Je savais que vous aviez 4 enfants mariés.

Et puis voilà que je découvre votre fin tragique dans la presse : « le Guetteur de Saint-Quentin et de l’Aisne » dans son édition du 28 novembre 1886 en fait une relation précise : émotion et peine à lire.



« La nommée Lefort Alphonsine, veuve Berlize, âgée de 76 ans, était depuis 3 ans atteinte d’une paralysie du côté gauche et pouvait à peine faire quelques pas en s’aidant de bâtons. Elle demeurait à quelques pas de la maison de ses enfants et sa belle-fille allait chaque jour lui donner les soins nécessités par sa triste position.

Le 11 Novembre vers 10 heurs du matin, sa belle-fille, la dame Berlize-Bleuet âgée de 54 ans, la laissa seule après lui avoir donné à déjeuner et lui avoir recommandé de ne pas s’approcher du feu de la cheminée situé à moins de 2 mètres où était assise la pauvre paralytique. »

Cette dame citée est Célestine Justine Bleuet épouse de François Clément Berlize l’aîné de la fratrie.

« Vingt à trente minutes plus tard, la veuve Berlize appelait au secours ; sa belle-fille accourut mais ne put ouvrir la porte tout de suite, la veuve Berlize avait les doigts sur la gâche de la serrure. Quand elle réussi à entrer, la malheureuse veuve avait tous ses vêtements en flammes. »

« Aidée d’un cultivateur du voisinage, Monsieur Henri Royolle, appelé par ses cris de détresse, la dame Berlize réussit à envelopper sa belle-mère dans une couverture et à atteindre les flammes qui la dévoraient. »

« Un médecin fut mandé, mais la victime avait le côté droit brûlé ; la tête et les reins étaient également atteints ; vers 3 h ½ de l’après-midi avant l’arrivée du médecin, elle rendait le dernier soupir. »

« Avant de mourir la veuve Berlize a pu dire, que comme elle s’approchait du foyer, le feu s’était communiqué à son tablier, et que, ne pouvant l’éteindre, elle avait cherché à gagner la porte. Comme elle marchait fort lentement, le feu avait eu le temps de gagner ses vêtements.

« Cet accident cruel a excité une vive émotion à Barisis où les époux Berlize-Bleuet jouissent de l’estime générale, et où ils passaient pour très bien soigner leur vieille mère. »

A 5 heures du soir, Clément Berlize le fils aîné, chanvrier, est allé à la mairie, accompagné de son beau-frère Henry Désiré Dardennes cultivateur, pour déclarer le décès de sa mère. L’acte réglementaire dressé par le maire ne laisse rien transparaître du terrible drame d'Alphonsine Lefort une lointaine collatérale..

Il est parfois des coupures de presse qu’on préférerait ne pas dénicher.


Sources
AD 02 EC Barisis
Retronews  Le Guetteur de Saint-Quentin et de l’Aisne 28 novembre 1886

samedi 18 septembre 2021

Louis Liénard salpêtrier

Soudain, à la lecture de l’acte que je viens de découvrir, ma curiosité a été piquée par le métier mentionné : le 13 novembre 1737 Marie Jeanne Liénard convole avec Vincent Ville, cette aïeule à la 8ème génération, est dite fille de Louis Liénard salpêtrier et de Marie Jonquoy. On est sous le règne du roi Louis XV, à Barisis aux Bois, sur les terres de la Généralité de Soissons.

Tiens donc, un ancêtre dont le métier tourne autour du salpêtre « sel de la pierre ou sal petrae » selon les alchimistes, et nitrate de potassium selon les chimistes. Le salpêtre est connu depuis longtemps pour ses propriétés explosives et on s'en servait pour faire de la poudre matière indispensable pour les fusils et les canons.

Là se limitent mes connaissances, autant profiter du rendez-vous ancestral pour questionner directement l’intéressé sur son métier. Je laisse divaguer mon esprit et m’évade dans le temps, me retrouve en lisière de forêt, dans un hameau de plusieurs bâtisses avec des habitants sur leur seuil et la mine inquiète, des hommes entrent et sortent un peu partout, une silhouette se détache et se dirige vers moi : Louis Liénard sans nul doute.


Hotte et claie

- Bonjour Monsieur, ose-je prononcer, disposez-vous de quelques instants pour m’éclairer sur votre tâche ? Ne soyez-pas étonné si je viens d’une autre époque, des curieux s’intéressent aux métiers ancestraux.

- C’est que je suis en mission… enfin … cela va me faire une petite pause, me marmonne mon ancêtre Louis d’une voix lasse, installons-nous sur ce banc.

Notre profession est réglementée, puisque la récolte du salpêtre et la confection de la poudre constituent un monopole d’Etat géré par une régie royale avec un représentant régional. Celui-ci, nommé aussi salpêtrier royal, délègue à des préposés également nommés salpêtriers la tâche de récolter le salpêtre.

- Vous suivez ? 
- Oui

- Le préposé ou ouvrier, comme je suis, reçoit un ordre de mission avec un itinéraire et un calendrier détaillé par les soins du subdélégué local.

Le salpêtrier du roi passe dans toutes les communautés, tous les deux ans et demi, entrant d’autorité dans toutes les maisons en disant « Au nom du Roi ! » Il fouille, et racle tous les murs pourris recouverts de salpêtre, pénètre dans les logis, les caves, les lieux bas, les écuries, les étables imprégnées de purin.

On dit que les salpêtriers causent bien du désordre, par la liberté qu'ils ont d'entrer et de travailler dans toutes les maisons, où ils croient trouver du salpêtre et dégradent les lieux. On est à la fois craint et respecté.

Gros soupir de Louis, un silence, puis il se reprend.


Outils du salpêtrier 

- Regardez mes outils de base : le pic, la pioche pour démolir les vieux murs dont les gravas contiennent du salpêtre, la pelle pour charger le tombereau ou la hotte, la masse pour écraser les plâtras et la claie pour filtrer les gravats.
 Vous êtes toujours intéressée ? 

- Oui évidemment cher ancêtre !

Louis Liénard me conduit vers les cuviers posés sur des chaudières où s’affairent deux autres préposés.


Cuvier et chaudière 

- Regardez, on a mis dans les cuviers les terres propres à salpêtre, en ménageant l’écoulement de l’eau en posant au fond des pierres ou du menu bois. Il faut de l’eau et remuer comme le fait mon collègue pendant un jour et demi, et faire bouillir les eaux-mères, les laisser reposer, et les remettre en chaudière.

- Donc pendant tout ce temps il faut alimenter les chaudières de bois ?

- Bien sûr, les paroisses doivent fournir le bois nécessaire, si elles n’en ont pas, elles l’achètent et prennent à leur charge le transport des cuviers et des fourneaux.

- Et après la seconde chauffe, que faîtes-vous ?

- Il y a « l’épreuve » formule mon interlocuteur !

Froncements de sourcils de ma part, nouveau silence de Louis, petit suspens.

Un peu goguenard mon aïeul : ce sont quelques gouttes sur une assiette, si cette liqueur se fige le sel est extrait.

- Et ensuite quelle est l’opération ?

Bassin et couvercle 

- Avec le puisoir en cuivre rouge et manche en bois on recueille le salpêtre issu de la chauffe pour le mettre dans un bassin de cuivre rouge aux fins de cristallisation. Un couvercle de paille est posé sur le bassin pour ralentir le refroidissement de la liqueur et favoriser l’arrangement du salpêtre.

Curieuse personne, en confidence, j’ajoute une astuce qui se transmet entre bon salpêtrier. Pour connaître si les terres, pierres ou autres matières sont chargées de salpêtre, il faut les pulvériser, les goûter sur la langue ; si l’on y trouve une saveur salée, à laquelle succède de la fraîcheur, elles sont propres à être lessivées.

Allez, je dois reprendre ma tâche, vous me direz si mes propos suscitent des vocations.

Mentionné salpêtrier en 1737, Louis Liénard est deux fois mon ancêtre, par sa fille Marie Jeanne et aussi par son fils François, un oncle exerçait ce métier et de même le parrain d’un de ses enfants ayant le même patronyme.


Sources 
AD 02 Barisis BMS
Wikipedia
Encyclopédie de Diderot et d'Alembert : 
Edition Numérique Collaborative et Critique ICI
Images extraites de ladite Edition 



samedi 11 septembre 2021

Sommaire enquête pour un baptême

Lacunes dans le registre : mots honnis et terreur pour le généalogiste, mais avez-vous pensé à la situation des intéressés de leur vivant ? Que devaient-ils faire pour prouver leur existence devant Dieu et les hommes ? Suivez le mode d’emploi du Révérend Cordel qui sortit de l’ornière Pierre Badin natif de Montgilbert en Savoie. 

Le mémoire du chanoine, en français, est inséré dans les actes en latin, il constitue un intéressant instantané sur une paroisse de mes ancêtres, en faisant certes abstraction de répétitions inhérentes à ce type d’acte

AD 73 Montgilbert BMS 
« Sommaire enquête faite par le RD Claude Cordel prêtre chanoine du chapitre d’Ayguebelle official du district du même lieu aux faits du baptême de Pierre à feu Georges Badin de la paroisse de Montgilbert 

L’an mille sept cent cinquante deux, et le douze février, au lieu d’Ayguebelle dans ma maison canoniale, et dans l’enclos du chapitre Sainte Catherine d’Ayguebelle, 

A comparu par devant moi, honnête Pierre à feu Georges Badin, natif de la paroisse de Montgilbert, et demeurant à la croix d’Ayguebelle, paroisse de Bourgneuf, 

lequel m’aurait représenté, qu’ayant fait chercher dans l’église paroissiale dudit Montgilbert, et aux archives dudit chapitre d’Ayguebelle, les registres de baptême de feu Rd Baptiste Didier vivant pour lors curé de ladite paroisse de Montgilbert, 

pour avoir une expédition de son baptême, dont il a grand besoin, tant pour gérer ses affaires, que pour espérir ? ses droits et prétentions, envers ses …? détenteurs de ses biens. 

Ses diligences recherches ayant été inutiles et, sur l’assertion qui lui a été faite, que les registres dudit feu Rd Didier ont été perdus et égarés, il m’aurait prié et requis de vouloir procéder à l’audition de deux témoins idoines, savant du fait, circonstances, et dépendant de son baptême, 

Et m’aurait à cette fin produit honnête Pierre à feu Catherin André et Barthélemy à feu André Rivet tous deux natifs et habitant ledit Montgilbert, témoins de probité et par moi connus, qui après serment dûment entre mes mains sur les saintes écritures, séparément touchées l’un après l’autre, et leur avoir expliqué l’importance d’iceluy, et les peines qu’encourent les parjures, tant en ce monde qu’en l’autre, ouï et examiné sur le baptême dudit Pierre Badin, 

Et promis et juré de bien fidèlement déposer et rapporter selon Dieu et conscience, et ont rapporté comme s’en suit : 

Savoir Pierre André dit et dépose qu’en l’année mille sept cent onze, le quinzième jour de janvier, ne se souvenant pas de l’heure mais bien du jour, à cause de la solennité que l’on fait ledit jour dans l’église du chapitre d’Ayguebelle en l’honneur de Saint Maur (1) où il y a une grande dévotion et concours de peuple, et où une grande partie des habitants de notre paroisse sont en coutume de se rendre, pour invoquer ce Saint, 

il vint au monde ce jour une enfant dont accoucha la Clauda Maillet femme dudit Georges Badin, mère dudit Pierre dont il s’agit, ce que sais de science certaine que l’on ait appelé de la part de la Clauda Maillet, la Françoise Durand qui était chez moi et qui étais venue pour se rendre en qualité de sage-femme ses charitables secours à ma femme qui avait aussi accouchée d’une fille, 

Et dit et rapporte que l’enfant dont accoucha la Clauda Maillet et femme dudit Georges Badin et dont il devait être le parrain, fut porté à l’église ledit jour et qui fut baptisé et appelé Pierre, ce que je sais précisément pour être leur plus proche voisin, et que le nommé Pierre Maillet dit Raton fut son parrain et que c’est le même qui est aujourd’hui en existence et qui m’a requis mon témoignage. 

Barthélemy Rivet dépose et rapporte, qu’étant ouvrier journalier me souvenir qu’étant allé aider à Georges Badin père dudit Pierre dont il s’agit, à battre son blé en l’année mille sept cent onze le quinzième jour que l’on fait fête au chapitre d’Ayguebelle où il y a une grande dévotion en l’honneur de St Bon et St Maur et où se rendent de toutes les paroisses voisines un grand nombre de personnes et notamment de la paroisse pour y implorer le secours du ciel par le mérite et l’intérêt de ce saint, 

j’entendis depuis la grange où je battais le blé depuis la maison beaucoup de bruit et des cris pitoyables dans ladite maison y accouru pour y voir ce que c’était, l’on me dit que la Clauda Maillet femme de Georges Badin venait d’accoucher d’un enfant que je vis entre les mains de Françoise Durand sage-femme de notre paroisse, que l’on portât baptiser à l’église, et dont le nommé Pierre Maillet dit Raton fut parrain, tout ce que dessus et rapporte, pour être savant du fait, et que ledit Pierre Badin vivant aujourd’hui est le même que j’ai vu naître, et qui a été baptisé par feu Rd Didier pour lors notre curé et autre dit ne savoir. 

Ensuite de quoi j’ai interrogé lesdits témoins pour savoir leur âge, profession, valeur de leurs biens et s’ils ne sont point parents, alliés, créanciers, débiteurs, ou domestiques des parties, et s’ils n’ont point commis pour rendre leurs dits témoignages 

Ont répondu savoir le Pierre André j’ai presque soixante et dix ans, j’ai environ dix mille livres en biens fonds, je suis encore un peu parent audit Pierre Badin mais de loin et pour de loin au 5e ou 6e degré sans savoir comment, je ne suis ni créancier, ni débiteur, ni domestique et je n’ai point été commis pour faire ma disposition 

Barthélemy Rivet j’ai environ septante ans, j’ai environ deux cent livres en biens fonds, je ne suis point parent, allié, créancier, débiteur ni domestique dudit Pierre Badin, je n’ai point été commis, ni par respect humain, ni par autre manière de rendre mon susdit témoignage. 

AD 73 Montgilbert BMS 
J’aurais fait lecture aux susdits témoins de leurs susdits témoignage et les ai interpellés s’ils veulent persister, ajouter ou diminuer et nous y persistons et pour être illettré de ce enquis ont chacun fait leur marque ordinaire, et moi soussigné ai mon office envoyé et expédié au présent audit Pierre Badin le requérant, 
A Ayguebelle, ce susdit douze février mille sept cent cinquante deux. » 

J’adore la formulation de la parenté entre le requérant et le premier témoin Pierre André fils à Catherin André qui est un lointain collatéral. 

Précieux sésame que ce mémoire valant certificat de baptême pour Pierre Badin, qui confirme formellement la perte des registres du Révérend Didier. 


Source
AD 73 BMS Montgilbert 3E 356 vues 159/160
http://www.archinoe.fr/v2/ark:/77293/0422d52bfaf9fb89


(1) le15 janvier est fêté Saint Maur patron des charbonniers et chaudronniers 
Disciple et successeur de saint Benoît, Saint Maur était abbé de Glanfeuil sur la Loire en Anjou