samedi 18 mai 2019

La maison moragine d'André Durieu-Trolliet

En ce début d’automne 1702, un doux soleil éclaire Montpascal village d’alpage à 1400 mètres d’altitude en Savoie. Cette lumière ne peut cependant consoler la douleur d’une famille d’avoir vu partir si vite André Durieu-Trolliet -sosa 1534- tout juste la cinquantaine.

Jeanne Montaz-Rosset -sosa 1535- sa veuve frisonne malgré un bon châle jeté sur ses épaules, elle a veillé à ajuster correctement sa coiffe, noué son meilleur tablier. Une nouvelle épreuve l’attend ce jour, comme de coutume l’inventaire doit être dressé. Son frère Rémi est déjà là, son neveu André Durieu prénommé comme son pauvre époux ne saurait tarder, seuls ses deux aînés sont restés, les plus jeunes sont chez leur grand-mère.

Jeanne est sur le qui-vive inquiète et anxieuse. Je le sais c’est ainsi.

Sur le trajet j’ai été rattrapée par le notaire Louis Dupré qui a l’habitude de crapahuter le chemin muletier et d’assumer d’un pas aguerri de montagnard le dénivelé de 700 mètres depuis Montvernier. Arrivés dans le village, je m’engouffre à sa suite dans le logis de mes ancêtres et me confond au mur dans la pénombre.

Hubert Robert - Musée du Louvre

Tous les protagonistes connaissent leur rôle, des papiers sont sortis, Louis Dupré s’installe, sort l’encrier et la plume, des échanges de propos en préliminaire et il commence.

Enfin je garde l’esprit de sa rédaction, sabrant les redondances propres au jargon notarial et à l’époque.

« Je soussigné Notaire curial m’étant porté de Montvernier mon ordinaire d’habitation au lieu de Montpascal ce 28 septembre 1702, pour procéder à l’inventaire de feu André feu Jean Cosme Durieu-Trolliet décédé depuis environ quinze jours qui a laissé divers biens et immeubles dans son hoirie à Rémy, Jeanne-Marie, Dominique et Benoîte ses enfants mineurs.»

Tiens seulement quatre enfants sont nommés, Jeanne a donc perdu trois petits et dire que la dernière Benoîte mon ancêtre est à peine âgée de deux ans.

Bon si j’étais un peu plus concentrée et écoutais Maître Dupré qui après un effet de manche fait crisser sa plume sur la feuille.

« m’étant adressé à  ladite  Jeanne Montaz-Rosset  veuve dudit André Durieu-Trolliet, mère tutrice et curatrice de ses enfants nommée par le testament de feu son mari recueilli par moi soussigné  et l’ayant interpellée de me dire tous les biens »

Premièrement en la maison moragine (1): Jeanne Montaz-Rosset m’a déclaré les meubles suivants :
Là dans la chambre du défunt : un lit en bois blanc mi usé ainsi qu’une  armoire en bois blanc presque neuve et deux méchants bancs de bois blanc.

Sont cités ensuite la crémaillère à quatre jambes, une presse mi usée en bois blanc avec son contenant environ vingt quartes, deux poches de coton une  neuve et une autre déjà râpée.

Une voix énumère : une tasse blanche, une tasse à feu, un tasse à eau mi usée et deux seaux de bois à tenir eau, ainsi que divers pots et trois pignottes presque usées.

Objets du quotidien dont on cerne grosso modo l’usage, dans la même pièce sont recensés deux lampes, une poche de fer, une poche de bois, douze écuelles, huit tranchoirs ainsi que des courroies de joug, quatre tonneaux et deux barils.

Rêveuse devant l’essartoire utilisée par André Durieu-Trolliet mon ancêtre, son marteau de maçon,  sa scie,  le marteau d’ardoise et la gouge, tous ces outils ont une âme.

Après un rapide coup d’œil dans la cuisine, le notaire inscrit un lit de bois blanc neuf, un coffre de bois avec fermeture presque neuf et une méchante table de bois blanc avec ses attaches.

Mouvement de l’assemblée vers l’extérieur pour se rendre au grenier situé un peu à l’écart de l’habitation, petite construction où en Maurienne est stocké tout de ce qui est précieux à l’abri du risque incendie.

Dans le grenier de mes ancêtres, André et Jeanne avaient quatorze draps de lits partie bon et partie mi-usés, deux nappes, deux  serviettes et quinze chemises d’homme mi-usées, ainsi que douze livres de laine tant blanche que noire.

Ils y gardaient aussi quinze louis et vingt-quatre florins, et parmi les papiers un acquis pour le défunt à lui payé par Joseph Crozat pour une pièce de pré et terre du 27 juillet reçu par le notaire et différents acquis liés à un échange avec Jean-Baptiste Gallix.

A ce moment Jeanne Montaz-Rosset a réalisé mon étrange présence, son regard est interrogatif et pensif à la fois,  paroles muettes de nous deux.

AD 73 Tabellion St-Jean de Maurienne

Autre mouvement pour pénétrer dans l’étable, deux vaches s’y trouvent, l’une avec 3 veaux, l’autre avec 2 veaux, 7 brebis, 3 moutons, ainsi qu’une paire de bœufs et un mulet.

Passage éclair du notaire dans la grange, qui marmonne : « Y ai trouvé du grain pour la nourriture de la famille et du bétail. »

L’efficace notaire rentre dans la maison, s’installe sur la seule mauvaise table, me réquisitionne au passage pour lui passer les feuillets : certains sont vierges, d’autres sont déjà annotés puisqu’il est le notaire de famille.

S’en suit l’inventaire des biens immeubles : à savoir la  maison qui vient d’être décrite, mais aussi un autre bâtiment ailleurs dans le village consistant en une écurie et une grange avec un grenier.

Puis c’est au tour de l’énumération des terres avec le lieu-dit, et chaque fois la précision des noms des propriétaires qui confinent … au levant …  au couchant … Au cours de ces litanies  j'ai décroché, à croire que je ne suis pas complètement intoxiquée par la généalogie savoyarde, un bon nombre de terrains mais pas plusieurs pages ... Du côté du village voisin de Pontamafrey, je relève que le défunt avait la moitié d’une vigne  avec les héritiers de son frère feu Hughes feu Jean Cosme.

Et Maître Dupré de sortir d'autres formules ampoulées, mais nécessaires, de rappeler les patronymes des témoins et leur parenté, un frère de la veuve et le cousin germain des pupilles, qu'il en soit remercié de me donner ces éléments, même s'il n'indique pas expressément qui sait signer.

Jeanne, ma chère Jeanne, les enfants que vous avez eu avec André ne sont pas sans rien, ils ont un toit, des biens, une parenté et surtout vous leur mère qui ne baissera pas les bras et se battra pour leur avenir, j'en suis certaine. Excusez mon intrusion en catimini, seule façon de vous rencontrer, mais sachez Jeanne - et très lointaine grand-mère - que j’ai éprouvé une très forte émotion à pénétrer dans votre univers quotidien qui fût aussi celui de votre époux. Ce fil invisible et ténu au travers d'un inventaire ne peut que conduire à un profond respect de tous nos anciens.



Billet rédigé dans le cadre du Rendez-Vous Ancestral 
permettant d'aller à la rencontre de ses ancêtres 


N.B. (1) les habitants de Montpascal sont des moragins et des moragines

Sources :
AD 73 Tabellion St-Jean de Maurienne 1702 2C 2448  vues 20-21
BMS Montpascal


vendredi 3 mai 2019

Dommages collatéraux en 1650

En ce temps-là, le jeune Roi Louis XIV avait 12 ans, la régence était assurée par sa mère la Reine Anne d’Autriche, des troubles secouèrent le royaume : fronde parlementaire, puis fronde des princes.

En ce temps-là dans la généralité de Soissons, les soldats ne laissèrent pas que de bons souvenirs aux habitants proches de l’immense forêt de Saint-Gobain, si on se réfère à l’inventaire sommaire des archives départementales de l’Aisne et l’intitulé : informations des désordres commis par les troupes en 1650.

Je vous propose de sortir de l’oubli ces témoignages de gens humbles de plusieurs paroisses et de les écouter. 

Musée du Louvre - anonyme -

Georges Anceau charbonnier à La Gillotte, paroisse de Saint-Gobain déposa :
« Le jour de la Pentecôte dernier (1650) sur le soir, l’armée conduite par M. le Maréchal du Plessis-Praslin vint camper en cette ville (Saint-Gobain) et villages voisins comme Missencourt, Errancourt et autres situés à la lisière de la forêt de Saint-Gobain, et y demeura sept semaines entières, durant lesquelles un grand nombre de paysans se seraient réfugiés en ladite forêt, notamment en une taille assez proche dudit Missencourt, contenant 90 arpents de bois ameublés par Jean Satabin le jeune dudit Saint-Gobain.

Que durant que lesdits paysans étaient en ladite taille, ils auraient pris quantité de bois et de corderie, fagots, et bourée, brûlé iceux en grande quantité et même pris et emporté les charbons de six faudes, que lesdits soldats auraient été pareillement à ladite taille,  campé dans ladite taille plusieurs jours, emporté une grande quantité de charbons, même en aurait été consommé en cette ville par les ouvriers de l’artillerie qu’il auraient pris et emporté avec leur charrettes par plusieurs jours. »

Hubert Pierrepont de Barisis déposa :
« L’armée conduite par le général Roze étant venue camper à Sinceny et les environs jusqu’aux faubourgs de Chauny, elle y fît plusieurs  désordres, tant à couper le blé et autres grains étant alors encore vert, qu’à piller, voler et ravager le pays ».

Simon Duflos de Deuillet déposa :
 « L’armée royale conduite par le maréchal du Plessis-Praslin vint camper à Deuillet et ses environs où elle ravagea la campagne, pilla le général et le particulier. »

Pierre Razoy  de Saint-Gobain déposa :
 «  Qu’il fût prié par Christophe Geoffroy et Mathieu Lecompte de les accompagner dans la forêt où ils allaient journellement pour éviter et empêcher le grand désordre qui se faisait dans la forêt de Saint-Gobain.

Plus de cinquante mille personnes  s’y étaient réfugiées avec le peu de biens qu’ils avaient, afin de conserver ou sauver  leur vie, qu’ils étaient souvent au terme de perdre.

En effet de nombreux soldats de l’armée commandée par le maréchal du Plessis-Praslin faisaient des courses continuelles dans ladite forêt, de sorte qu’ils ont pris non seulement une grande partie des bestiaux qui y étaient réfugiés, mais une grande quantité de bois et charbon qu’ils ont vendu aux environs de La Fère »

Antoine Vinchon  garde-vente dit :
« Que durant le campement de l’armée du Roi à la Fère et ses environs, les gens de guerre y vivaient en toute licence, ravageant le pays, battant, tuant tous ceux qu’ils rencontraient sans épargner personnes,  cherchaient même les réfugiés en la forêt de Saint-Gobain qui y étaient et rançonnaient indifféremment, a vu les charbonniers retourner tous nus, dépouillés et maltraités. Le moulin de Fressancourt est ruiné par les gens de guerre. »


Les patronymes de ces témoins me sont connus, je les ai croisés lors de mes recherches généalogiques sur Deuillet et Saint-Gobain. Hubert Pierrepont est sûrement à relier avec des ancêtres de Barisis aux Bois, mais les registres ne débutent qu’en 1677.

Modeste éclairage révélateur d’un cortège d’exactions, de pertes humaines et de  ruines matérielles, ayant pour cadre  la Généralité de Soissons et ce, il en était de même dans d’autres provinces en ce temps troublé de la Fronde.



Sources
Google Books
Inventaire-Sommaire des Archives Départementales de l'Aisne antérieur à 1790
Archives civiles tome I

Pour aller plus loin
La Fronde des Princes dans la région parisienne et ses conséquences
Jean Jacquart Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine

samedi 30 mars 2019

Apprenti-chirurgien en 1697

Plus de trois siècles nous séparent de ce jour de timide printemps en Savoie, où Honnête Mathieu Porte  soucieux d’établir convenablement son fils cadet Jean-Baptiste signa un contrat d’apprentissage pour celui-ci.
 
En ce 15 avril 1697, il quitta sa maison avec le futur apprenti et aussi son fils Dominique, pris au passage Pierre Porte feu Nicolas et Pierre Dupuy. Tous habitants d’Avrieux, petite paroisse de Haute-Maurienne, ils se dirigèrent vers le logis d’Antoine Bertrand  notaire royal dudit lieu.
 
Le notaire avait déjà commencé à préparer le contrat d’apprentissage qui devait avaliser les conditions verbales précédemment négociées avec Honorable Jean Bertrand maître-chirurgien d’Avrieux, mais à présent Bourgeois de la Cité de Saint-Jean de Maurienne.
 
 
Le docte chirurgien absent, est représenté par son frère Honnête Jean-Baptiste Bertrand. Il s’engage à enseigner à l’apprenti son art et profession - tant en  dedans que dehors la ville - sans rien lui cacher de ce qui touche et regarde ledit art de chirurgie.
 
La formation commencera le lendemain 16 pour finir le même jour deux ans après, étant promis que le chirurgien nourrira à sa table l’apprenti. Mathieu Porte le père, en récompense dudit apprentissage et nourriture de son fils Jean-Baptiste, s’engage donc à payer au chirurgien la somme de 225 florins à la fin de l’année et 100 florins au terme.
 
Voilà pour le principe, mais il convient d’être prévoyant : si le jeune apprenti quitte le chirurgien sans cause légitime ou par caprice, son père est tenu de payer la somme promise. S’il advenait que l’apprenti  trépasse ou soit accablé de longue maladie, dans ce cas de force majeure,  son père ne devra les frais qu’au prorata.

Si le chirurgien oblige son apprenti à le quitter par caprice ou sans cause légitime, il ne sera payé aussi qu’au prorata.

Jean-Baptiste Porte l’apprenti promet de se munir de tous outils requis et nécessaire pour l’exercice de l’art de chirurgien (frais donc à prendre en charge par son père). Il promet de servir assidument et fidèlement le chirurgien Jean Bertrand sans qu’il participe à aucun profit de la boutique dudit Bertrand pendant son temps d’apprentissage. Rien de bien nouveau sous le soleil, comme apprenti il ne peut être rémunéré…

Le notaire Antoine Bertrand précise que toutes les parties et témoins ont signé l’original de ce contrat d’apprentissage en date du 15 avril 1697, indication précieuse.

Jean-Baptiste Porte a donc quitté son village pour s’en aller suivre sa formation dans la cité de Saint-Jean de Maurienne. Il est un frère cadet de Dominique Porte second époux de ma lointaine aïeule Dominique Floret (Sosa 571).

Un petit tour sur les arbres en ligne sur Généanet m’a permis de noter que le chirurgien Jean Bertrand était décédé en 1701 dans la cité dont il était Bourgeois, originaire d’Avrieux il y avait épousé une Dominique Porte … Moultes branches Porte, plusieurs baptisés ou baptisées Dominique : de quoi pimenter les recherches et faire travailler les neurones …
 
Juste une petite tranche de vie. Promis si je croise l'apprenti-chirurgien je vous tiendrais au courant.


Sources
- AD 73 : Tabellion Termignon
1697 2C 2316 vue 365/503
- Image : David III Ryckaert le Jeune
Musée des Beaux-Arts de Valenciennes
 

samedi 16 mars 2019

Télescopage temporel sur la grand'place

Brume matinale et brume de l’esprit, rêveuse ou réveillée ? Me voilà apostrophée par une voix inconnue …
 
Oh heureusement que ma fille Marguerite vous a retenue lorsque vous trébuchiez, vous étiez distraite par la merveille que l’on aperçoit au loin !
 
Excusez-moi je me présente Michel SOREL du village de Saint-Gobain, je suis avec mon épouse Antoinette MACADRE et nous rejoignons dans la ville de Saint-Quentin  notre fils Servais dont le mariage doit être célébré demain. Outre Marguerite à votre droite, ma fille Anne m’accompagne avec son époux Jean JAMART.
 
Brume de l’esprit éloigne-toi, afin que je réalise pleinement ma chance de me retrouver en terre picarde avec les protagonistes de mon nouveau Rendez-Vous-Ancestral. Sacrebleu, il s’agit de l’an de grâce 1679 si je ne fais pas erreur, soit 340 années de décalage.
 
Poussière de la route au passage de cavaliers et des charrettes qui côtoient de nombreux voyageurs à pied. Mon nouveau cicérone - alias un aïeul de la 11ème génération – assez loquace, après m’avoir invitée à poursuite mon chemin avec les siens, me signale qu’on se rapproche des remparts et qu’au fond  le fier vaisseau de pierre est celui de la vaste collégiale gothique.
 
Saint-Quentin -  la collégiale
 
Alors vous ne connaissez pas cette magnifique cité picarde très commerçante ? Tous les paysans de ses environs viennent apporter des toiles brutes et les vendent aux commerçants qui les font blanchir et apprêter : ensuite le linon part dans tout le royaume et même dans des pays étrangers.
 
La jeune Marguerite SOREL, un plus de vingt ans, est très excitée de ce déplacement et me chuchote que c’est la première fois qu’elle quitte sa paroisse. Antoinette sa mère fronce un peu les sourcils !
 
Mais que c’est agréable de cheminer « en famille » somme toute.
 
Michel mon cicérone me signale qu’on emprunte le grand pont sur l’Isle et qu’après le petit pont sur la rivière, on suivra la rue de la Grianche jusqu’à la Grand’Place. Pas besoin de plan ou de GPS, je vais rester collée aux basques des « miens ».
 
Allez ne pas bouder mon plaisir de me plonger dans Saint-Quentin et son histoire, d’autant que nous débouchons non sans mal sur cette Grand’Place : vaste, animée, encombrée.
 
Saint-Quentin - la grand'place et l'hôtel de ville

Comme Marguerite j’ai les yeux écarquillés en direction de la façade gothique de l’Hôtel de Ville où siègent les échevins et les jurés de la cité.
 
L’édifice me donne l’impression de reposer sur les 6 piliers qui découpent l’espace du rez de chaussée en 7 arcades, puis je décèle une frise ouvragée soulignant  l’étage noble où s’ouvrent 9 fenêtres.
 
Là approchez et observez souligne Michel SOREL : regardez la profusion de petites sculptures : le maire est représenté et aussi le bouffon, ici le maître-tailleur, puis le tonnelier. Marguerite et moi-même sommes admiratives devant cette bande-dessinée sculptée.
 
Bon avec mon épouse nous allons déposer nos affaires, je vous laisse avec mon gendre pour faire le tour du marché ou Markiet comme on dit ici !
 
Bras-dessus, bras-dessous avec Marguerite nous sommes bousculées, apostrophées, mais cornaquées fièrement par Jean JAMART au milieu de la cohue.
 
Là regardez, cette croix est un point important du Markiet, on y fait les proclamations officielles, on la nomme aussi la croix au blé, car dans ce secteur se vend le blé. Voyez cette diversité de produits les céréales, mais aussi le vin, le pain et le beurre ainsi que les fruits et les volailles, sans oublier les herbages et le bois de chauffe. Pour chaque marchandise les vendeurs se regroupent et occupent des secteurs définis.
 
Sachez que pour garantir la qualité des produits, les échevins ont confié la vérification à des eswardeurs ou esgardeurs, sorte d’experts reconnus par leurs pairs.
 
Et au fond questionne Marguerite ?

Ce sont des boutiques d’artisans, tiens dans celle-ci le marchand déroule une batiste, et celle qui est plus claire et plus fine c’est du linon.

Ma petite dame, lorgnez cette belle sayette, comme cette toile de laine est légère mêlée avec des fils de soie ! Allez laisser  vous tenter !  Le monsieur va bien accepter !
 
Si j’avais la bonne devise j’achèterai bien quelques aunes de cette sayette pour Marguerite mon aïeule vu son air rêveur.
 
Et là dans ce coin de la Grand’Place ? C’est une des nombreuses halles de la cité, il faudrait du temps pour découvrir la Halle aux poids, la Halle aux laines, la Halle aux chausses. Là donc est construite la Halle pour la boucherie …
 
Donc ce bâtiment avec la grande porte ?

Pas de réponse, silence … Avec ma manie de vouloir détailler l’architecture …
 
Oups je n’ai plus mes compagnons de route et de découvertes, je me retrouve dans le temps actuel avec mes interrogations.
 
Par quel mystère Servais SOREL le frère de mon ancêtre Marguerite a déniché sa promise Barbe LECLERC dans cette cité de Saint-Quentin, vraisemblablement il est chirurgien. S’agissant du métier de Michel SOREL son père je n’ai pas d’élément tangible, toutefois cette union de 1679 m’aura révélé la signature de ce lointain ancêtre. Fil ténu, fragile et chaque fois émouvant.
 
 
Echange imaginé
mais personnes liées à ma généalogie
selon les principes du RDVAncestral



Pour retrouver la petite-fille de Marguerite
Le puzzle de Marie-Marguerite

Sources
AD 02 BMS Saint-Gobain et Saint-Quentin
Gallica gravures de Saint-Quentin de Tavernier

Pour admirer des photos de l'hôtel de ville de Saint-Quentin
sur le blog Aux couleurs de Marithé

Pour aller plus loin sur le site de Persée
L'histoire de Saint-Quentin



vendredi 8 mars 2019

Magdeleine l'invisible d'Alaincourt

Et si je tentais un modeste fil de vie sur Magdeleine DURY une lointaine aïeule en haut d’une branche de mon arbre,  à la 11ème  génération,  mon sosa 1789 dans le jargon de la généalogie. Juste pour qu’elle  soit un peu moins invisible et juste pour que son village d’Alaincourt dans le département de l’Aisne soit un peu moins abstrait dans mon esprit.

Située dans l’ancienne Thiérache, la paroisse d’Alaincourt dont des terres ou prés appartiennent à l’Hôtel-Dieu de Saint-Quentin  cité éloignée de 13 kilomètres, est sur la rive droite de l’Oise.

Géoportail extrait carte de Cassini centré sur Alaincourt
  
Magdeleine, dont la naissance se situe vers 1643 et les noms de ses parents resteront à jamais inconnus,  épouse en premières noces un dénommé SELLIER dont elle aura trois fils Philipe, Jacques et Antoine nés dans les années 1663-1668.

Ensuite mon aïeule  se remarie vers 1669 avec un laboureur Pierre DOFFEMONT sosa 1788 et aura deux autres fils Nicolas et Jean mon ancêtre, leurs baptêmes en 1670 et 1673 figurent dans le registre des actes tenus par le prêtre Jean Bayart de la paroisse Notre-Dame d’Alaincourt.

Hélas en ce temps-là les vies sont brèves, et Pierre le laboureur décède en 1676, laissant veuve Magdeleine avec 5 enfants ; la même année elle s’unira avec Claude GOULIERE originaire d’une paroisse proche et lui donnera un fils Charles en 1677.
  
Un peu de répit pour Magdeleine qui verra grandir ses fils dont les aînés ont dû aider le nouveau chef de famille avant de convoler pour deux d’entre eux. 

Gallica église d'Alaincourt
Quelle pouvait être sa vie, et celle de la communauté paroissiale ? La carte de Cassini donne une approche du relief et de la végétation, et le cadastre napoléonien constitue aussi une base intéressante. L’habitat de ce petit village est assez resserré autour de l’église – dont je ne sais si le clocher était déjà en ardoise du temps de Magdeleine - pas de hameaux éparpillés.

Les noms des lieux sont évocateurs : vallée Bouvet, vallée Alain, sous les  falaises. Il y a un bras de l’Oise qui serpente, le bois Frémont, les bouqueteaux, la grande pièce, les champs à fromage (sic), quant aux champs pourris je pense à un secteur plus ou moins inondé qui servirait au rouissage du chanvre et du lin.

La dénomination du lieu les vignes est évidente, pour se rendre de la pâture grasse à la haute pâture il faut emprunter un pont sur l’Oise ; s’agissant de la pâture Le Roy son droit a fait l’objet de contestations  - comme souvent – de la part des habitants d’Alaincourt qui ont obtenu confirmation de cet usage.

De même les habitants disposaient de la banalité au pressoir du moulin du château de Moy tout proche. En contrepartie du pressurage des raisins et des pommes pour la mouture des grains, le valet du  moulin de Moy leur demandait annuellement les ratons (1) et les œufs rouges.

Mais le temps était compté pour Magdeleine DURY, elle fut inhumée dans le petit cimetière d’Alaincourt le 22 juin 1700, étaient présents son époux Claude GOULIERE, et quatre fils Jacques SELLIER, Nicolas et Jean DOFFEMONT, et Charles GOULIERE. Comptable des âmes de longues années, le prêtre Jean Bayart officiait et notait les témoins, qu’il en soit remercié.

Magdeleine DURY sosa 1789 ca 1643-1700
X ca 1663 dénommé SELLIER
X ca 1669 Pierre DOFFEMONT sosa 1788
X 1676 Claude GOULIERE


6 enfants 

- Philippe SELLIER ca 1663-1695
- Jacques SELLIER ca 1665- 1705 X Marie BRULE
- Antoine SELLIER ca 1668 X 1694 Marie TONNELET
- Nicolas DOFFEMONT 1670-1712 X 1701 Simone DELAIDDE
Jean DOFFEMONT sosa 894 1673-1736 X 1700 Jeanne GUILBON sosa 895
- Charles GOULIERE 1677-1705 X 1704 Magdeleine LESCAILLON



N.B. (1) ratons : a priori en Picardie, petites galettes ou crêpes

Retrouver Jean le fils de Magdeleine : Quelques lignes pour Jean Doffemont

Sources :
Petits cailloux de Geneanet
AD 02 Alaincourt BMS et cadastre



samedi 16 février 2019

Ce que je voulais dire à Claude Clément

En ce mois de février 1841 je me retrouve face à un dilemme : rencontrer Claude CLEMENT sosa 58 un de mes aïeul drômois qui est candidat pour le rendez-vous ancestral mensuel. Sauf que… le train n’arrive pas à Valence à cette époque, je n’ai pas envie d’utiliser la voie d’eau par le Rhône car l’année précédente un bateau a sombré et la route royale n’est pas réparée suite aux récentes et importantes inondations. Vous comprenez aisément pourquoi j’ai opté pour la voie postale, Montmeyran étant desservi par le facteur rural…
 

Delcampe - Montmeyran

Cher Claude et lointain grand-père, 
 
Une petite voix me laisse entendre que vous ne serez pas étonné qu’une étrange personne  se soit prise d’une curieuse lubie de découvrir ses ancêtres et de vous rencontrer, soit-dit en passant elle n’est pas la seule chaque troisième samedi du mois. Votre fille Catherine ou votre gendre vous ont sûrement touché un mot sur ma précédente rencontre avec Jacques ARNOUX cultivateur tout comme vous. ICI

Votre silhouette et celles de vos proches me sont devenues familières quoiqu’un peu floues parfois, et notre collaboration remonte à plus de cinq années. A ce stade je vous imagine passant votre main dans votre moustache…
 
Tout d’abord, sachez que j’ai sauté de joie en débusquant votre acte de baptême du 2 octobre 1779 signé par le Pasteur Marcel sur le registre protestant de La Baume Cornillane. Petit enfant de 3 jours né à Montmeyran, fils d’un autre Claude CLEMENT et de Marie Magdeleine Louise VINCENT, vous avez pour parrain votre grand-père maternel Claude VINCENT et pour marraine votre grand-mère  maternelle Louise ROLLAND du lieu de Beaufort en Diois.
 
Tout d’un coup je découvrais les signatures de vos aïeux et la vallée de la Gervanne autre berceau de votre lignée. Dans la Drôme, votre grand-mère Louise est la première femme dont le paraphe m’est connu, femme du mitan du 18ème siècle.

AD 26 BMS La Baume Cornillane

Là, songeur vous acquiescez de la tête.
 
Heureusement que je ne me suis pas évertuée à décoder le mauvais registre pas très bien tenu par le Curé du mandement de Montmeyran, sachant qu’à cette époque vos parents et alliés s’abstenaient de cérémonies à l’Eglise et préféraient une bénédiction de mariage ou un baptême par un Pasteur lors d’une assemblée dite « du Désert ».
 
Là mon cher Claude je vous entends me murmurer : évidemment !
 
Ensuite,  sachez que j’ai passablement écarquillé les yeux pour lire votre acte de mariage civil du 19 mai 1806 dans de plusieurs tons de gris pas particulièrement attirants.  Sous le Premier Empire à Montmeyran, vous épousez Catherine SAYN sosa 59 fille de Jean SAYN et de défunte Jeanne RAGIER.  Ne me dîtes pas que cette union était pour échapper à la conscription et éviter d’être soldat  car à 25 et 29 ans vous aviez raison tous deux de fonder un foyer.
 
Puis, je vous ai entr’aperçu passer dans le centre du village devant l’arbre de la liberté, pour récupérer en vitesse  Pierre Fauchier maréchal, et Antoine Veron agriculteur vos inamovibles témoins. Ensuite, fièrement vous déclarez à l’officier d’état-civil la naissance de vos six enfants qui s’échelonnent entre 1807 et 1820 : trois filles dont « ma » Catherine mariée à Pierre ARNOUX et trois fils. J’ai appris que votre fils Claude est cultivateur comme vous et Jean-Pierre cordonnier.
 
A ce stade, vous marquerez certainement une pause dans la lecture de ma missive, porterez votre regard sur Catherine votre épouse qui rajoute une bûche dans la cheminée ; peut-être est-elle inquiète, s’interrogeant sur son contenu ?

Rassurez-vous tous deux, je suis juste un peu curieuse, voire malhabile à m’exprimer.
 
Je me suis laissée dire que plusieurs villages autour de Valence, dont le vôtre, produisaient beaucoup de fourrages ce qui facilite les approvisionnements des chevaux de la malle-poste et des cavaliers de la grande route. Peut-être avez-vous introduit de nouvelles plantes fourragères comme suggéré par les agronomes ? Prairies naturelles et artificielles jouxtent donc les champs de céréales dans votre belle plaine, où nombreux sont les mûriers pour la culture du vers à soie.
 
Au fait lors du mariage de votre fille Catherine avec Pierre ARNOUX en 1836 vous vous déclarez marchand de bestiaux, alors que les autres fois vous mentionnez cultivateur. Les deux activités peuvent se concevoir avec les quatre foires qui se tiennent chaque année à Montmeyran.

Le bourg est certainement très animé avec toutes ces transactions agricoles, les gens qui viennent en famille des campagnes environnantes, ou plus loin des montagnes du Vercors. Est-il vrai que des habitants se déplacent depuis l’Ardèche, le Rhône ou le Vaucluse pour échanger des denrées et des bestiaux, de même vos chevaux proviennent-ils du Cantal, ou vos mulets du Poitou comme je l’ai lu dans un rapport ?

Là cette fois, vous levez les bras au ciel, et marmonnez : comment lui répondre ?


AD 26 Cadastre 1820 Montmeyran extrait
 
Finalement, si vous ne voyez pas d’inconvénient, et si vous avez un peu de temps à me consacrer, je crois que je vais me déplacer aux beaux jours pour échanger sur votre quotidien et votre lieu de vie. Allez une dernière question : votre maison est-elle celle qui figure sur le cadastre avec la mention « Clément » un peu à l’écart d’autres bâtiments ?

Acceptez tous l’expression de mon profond respect et attachement.

Echange imaginé
mais personnes ayant vécues
 dans le village de Montmeyran
 selon les principes du  RDVAncestral


  

vendredi 8 février 2019

Le petit monde de Marianne Savoye

A peine évoquée dans deux billets, en tant qu’épouse ou mère, mon ancêtre Marianne SAVOYE sosa 57 mérite que je tente de la sortir des brumes du temps.
 
Née le 3 août 1773 à Montmeyran dans la Drôme, elle est la troisième fille d’Etienne SAVOYE journalier et de Marie RICHARD sosas 114 et 115. Cinq jours plus tard, elle est baptisée comme ses sœurs par le Pasteur « au Désert » et  succède à une toute petite Marianne décédée à l’âge d’un an que le Curé de Montmeyran a accepté d’inhumer au cimetière.
 
Elle grandit donc avec sa sœur Elisabeth son aînée de 4 ans, entourée de son père et je l’espère de l’affection de sa belle-mère Marie COUPIER, faute d’avoir eu la tendresse de sa mère disparue avant le 29 octobre 1775 date du remariage d’Etienne.
 
Pixbay

Pas d’élément pendant 20 ans.
 
Lors du mariage de sa sœur Elisabeth le 6 octobre 1795 à Montmeyran avec Jacques FRAISSE tisserand cette dernière est dite habitant depuis plusieurs années Allex une commune assez proche, son père Etienne SAVOYE est décédé et ses deux témoins sont des oncles du côté maternel.
 
A son tour, âgée de 26 ans,  mon aïeule  Marianne SAVOYE convole le 29 avril 1799 à Allex cette fois avec Jacques ARNOUX sosa 56 cultivateur originaire de Montmeyran fils de Jacques ARNOUX et de Marguerite ROMIEUX. Elle aussi est dite domiciliée à Allex depuis plusieurs années, un tailleur d’habits et l’instituteur du lieu sont les témoins de l’union en période républicaine où l’on se donne du citoyenne-citoyen.
 
Le couple va évidemment s’installer à Montmeyran et Marianne partagera les tâches et la maison avec sa belle-mère jusqu’en 1814 et avec l’oncle Charles frère de cette dernière qui décède en 1819. Il aura 6 enfants.
 
- Les deux premiers petits du couple causeront du souci : Antoine né en 1802 vivra seulement 3 mois, et une première Marie-Anne ne vivra que 3 semaines en 1805.
 
- Du troisième enfant Jacques Etienne, né en 1807 et prénommé comme ses 2 grands-pères, je sais qu’il fait son service militaire, il est recensé en 1836 avec ses parents. Je ne le repère ensuite qu’au recensement de 1846  en tant que chef de famille car sa mère Marianne est morte 2 ans plus tôt.  Il est célibataire à 40 ans agriculteur et habite avec une sœur Marianne dite avoir 30 ans. Il s’éteindra en 1848.
 

AD 26 Montmeyran recensement 1846
 

- Du quatrième enfant Pierre né en 1808 et marié à mon ancêtre  à Catherine CLEMENT j’aurai l’occasion de vous en reparler évidemment.

- Les cinquième et sixième enfants de mon aïeule sont deux filles Marie-Anne née en 1811 et Marie née en 1813 recensées ensemble avec leur mère veuve en 1841.
 

AD 26 Montmeyran Recensement 1841
 
Vous êtes au peu perdu avec ces Marianne, Marie-Anne, Marie ! Se rappeler que l’agent recenseur note ce qu’on lui déclare, et ce qu’il comprend. Dans cette famille, seuls les garçons savent lire et écrire. Les âges donnés peuvent être approximatifs, et les prénoms indiqués variables selon l’année de recensement.
 
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Marie-Anne ARNOUX née en 1811 se marie en 1847 à Montmeyran avec François BATARRE un cultivateur de Combovin. Elle s’installe dans cette commune où elle s’éteindra en 1864, suivie par son époux en 1877, dit alors mendiant ! Le couple semble ne pas avoir eu d’enfants.
 
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Marie-Anne ARNOUX née en 1813 se marie en 1842 à Montmeyran avec Jean Antoine BARBIER cultivateur. Que faisait ce dernier à Lyon dans le Rhône en 1871, où il meurt à l’hôpital du 4ème arrondissement ? Mystère…
 
Ce couple aura 3 enfants, leurs 2 filles Marie Emilie Louise et Marie Louise épouseront des cultivateurs et vivront à Chabeuil rejointes par leur mère.
 
S’agissant de leur fils Antoine BARBIER, j’ai remarqué une coquille sur l’acte de naissance du 7 février 1849 car Antoine est déclaré de sexe féminin, et les deux témoins qui ont la qualité d’instituteurs n’ont rien remarqué et hop une signature, en devisant certainement. Le père ému lui est excusable.
 
Toujours est-il que ce petit-fils Antoine se retrouva 20 ans plus tard garde national mobile de la Drôme (3ème bataillon 1ère compagnie) et décédera le 31 décembre 1870 à l’hospice de Beaune en Côte d’Or, comme bien d’autres soldats en cette période originaires de différents départements.  Là on touche la guerre de 1870-1871…
 
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Le petit monde de mon ancêtre Marianne SAVOYE, qui s'éteindra le 5 décembre 1844 à 71 ans, et aura habité dans deux villages Montmeyran et Allex, tient à de modestes éléments glanés dans des actes, des recensements, quelques chemins de vie dégagés : une vie simple, de labeur constant, de soucis et de joie aussi espérons-le … 
 
 
Sources
AD 26
Allex et Chabeuil Etat-civil
Montmeyran Etat-civil et recensements