samedi 21 février 2026

En la maison commune de Presle

Ma boussole ancestrale se déclenche à la veille d’un rendez-vous avec des âmes oubliées, et me propulse dans une petite pièce pas trop éclairée. Au mur une carte du Département du Mont-Blanc, m’indique que je suis dans un coin de l’ancien duché de Savoie, envahi par les troupes révolutionnaires et rattaché à la République française en 1792.

Me revient en mémoire que ce fut une période difficile lors de la mise en place du nouveau régime, temps de terreur et d’oppositions. Face à la levée de troupes, de nombreux jeunes furent déclarés réfractaires, des prêtres refusèrent de prêter serment à la constitution et furent traqués et arrêtés, les églises furent fermées.

Pauvres souverains de la maison de Savoie, Victor-Amédée III et Charles-Emmanuel IV qui perdent alors la Savoie et le comté de Nice.

Gallica extrait carte département du Mont-Blanc

Sur une table des paperasses, des registres, la tentation est trop forte de lorgner la page ouverte, de noter le nom de Presle un village de mes ancêtres et soudain :

- On ne touche pas aux documents publics ! qui êtes-vous, comment êtes-vous entrée dans la salle publique de la maison commune ?

Me voilà admonestée par un homme, peut-être l’officier chargé de l’état-civil, qui vient de pénétrer dans la pièce.

- Oh je suis une petite-fille GERVASON (la stricte vérité par ma grand-mère paternelle) et je cherche des renseignements.

Face à mon intrusion, le titulaire de l’autorité soupire et énonce doctement :

- Ma petite dame avec tous les changements récents, je suis chargé de l’état-civil de la commune et dresse les actes constatant les naissances, les mariages et les décès des citoyens de Presle.

Sur sa lancée, l’agent municipal ajoute qu’on vient d’entamer le mois de Germinal de l’An 7, mois de la germination, on est le 3 précisément. Au printemps 1799 si vous voulez, parce que je sais les gens perdus avec le nouveau calendrier révolutionnaire.

Gallica extrait calendrier républicain

L’attention de mon interlocuteur est détournée par l’arrivée de trois personnes dont une tient un paquet qui vagit…

Salutations respectives des protagonistes, le plus âgé précise que c’est pour une bonne nouvelle, sa fille Constance CAILLET a accouché d’un enfant mâle à deux heures du matin.

L’heureux père, à savoir Etienne GERVASON, se dit charbonnier âgé de 34 ans, demeure au lieu Mollard-Ciseaux, oh là ce hameau est assez loin du chef-lieu !

Son beau-père et fier grand-père George CAILLET, donne son prénom au nouveau-né. Ledit George CAILLET premier témoin s’avère être mon ancêtre à la 8ème génération, qualifié de cultivateur et dit âgé de 50 ans, 57 ans en fait !

Toujours est-il le second témoin, de sexe féminin se nomme Jeanne CHAPELLET, 21 ans à peine, avec l’enfant dans ses bras bien emmailloté, et habilitée à témoigner avec la laïcisation de l’état civil en 1792. Hélas, la réaction napoléonienne et le patriarcalisme du Code civil mettent vite fin à cette présence potentielle des femmes comme témoin.

L’acte du petit George daté du 3 Germinal de l’An 7 correspond au 23 mars 1799, son père sait signer ce qui n’est pas le cas des témoins, l’officier municipal a rempli un imprimé encore disponible, le stock épuisé il devra tout écrire à la main.

AD 73 Presle extrait acte de naissance

L’enfant reçoit le baptême avec un décalage de plus de 6 mois, le 17 octobre 1799, l’acte en latin inclut dans un registre paroissial reconstitué ne permet pas de déterminer le prêtre qui officie.

Cette situation est à rapprocher de l’arrestation en 1793 du curé Boniface envoyé à Rochefort et déporté en Guyane, libéré après la mort du terrible Robespierre, revenu en Savoie, arrêté à nouveau, il s’échappe au Piémont de l’autre côté des Alpes. Toujours en 1793, certains habitants de Presle opposés à la prise des cloches de l’église pour fondre des canons, se sont retrouvés emprisonnés à Chambéry.

Ce petit Georges, entraperçu avec son grand-père, s’éteint trop vite le 26 floréal de l’an 13, noté sur le registre de l’état-civil et le registre paroissial, enfant de 6 ans inhumé un 17 mai 1805.

AD 73 Presle acte d'inhumation

Petit enfant croisé dans de vieux documents qui m’a fait signe et m’incite à interroger un peu plus ses proches des branches Caillet, Foray et Gervason.

Petit épisode dans une époque charnière pour la Savoie, celle du Département du Mont-Blanc entre 1792 et 1815, avec son lot de tensions, de changements, ainsi a été embarqué dans les tourments de l'histoire un des fils de George CAILLET :

Pister ses ancêtres et collatéraux savoyards, implique de la patience en raison de registres paroissiaux disparus, reconstitués parfois, bizarrement classés, et naviguer aussi dans les actes d'état-civil parfois disponibles. 



Sources 
AD 73 Presle BMS 
et Registres Etat-civil via Geneanet Premium  

  

samedi 31 janvier 2026

Des âmes oubliées

Quelques lignes pour sortir de l’oubli Marie Anne ARNOUX, une lointaine grand-tante, et son époux François BATARRE qui ont vécu dans la Drôme. Marie Anne aussi dite Marie nait à Montmeyran en 1811 au foyer de Jacques ARNOUX cultivateur et Marianne SAVOYE mes ancêtres.

Avant-dernière d’une fratrie de sept enfants dont les trois premiers ont très peu vécu, elle grandit dans un prospère village de plaine de 1800 habitants à l’activité agricole et aux foires animées.

Au fil des recensements de Montmeyran, Marie Anne apparaît au hameau des Dorelons avec ses parents et une sœur cadette Marie dite Marianne (oui désolée de ce micmac) puis avec son frère Jacques célibataire.

Si son frère Pierre ARNOUX a fondé un foyer avec Catherine SAYN en 1836, Marie la cadette a convolé en 1842 avec Jean Antoine BARBIER.

Gallica Plan axé sur Montmeyran et Combovin

L’héroïne du jour Marie Anne l’ainée, blonde ou brune, avenante ou pas, sans dot a priori, ayant perdu ses parents, résignée à se caser à tout prix prend le chemin de la mairie de Montmeyran le 26 novembre 1847.

L’heureux élu, ou "embobineur" François BATARRE, cultivateur à Combovin, affiche 26 printemps au compteur et accepte une future qui avoue 36 années déjà. Enfin ils sont tous deux protestants, un point commun.

Le village de Combovin de 830 habitants, à dominante agricole et forestière, localisé au pied du Vercors, s’étend sur les premiers plateaux du massif, avec un point culminant dépassant 900 mètres.  Trois rivières prennent leur source sur ce territoire, sillonnent dans des combes étroites avant de se rejoindre à l’entrée du village. 

Pour ma lointaine grand-tante Marie Anne démarre une nouvelle vie à Combovin, dans la famille BATARRE au hameau des Batarres, juste 4-5 bâtisses isolées en pleine nature, à deux pas du ravin et du sentier des Batarres…

AD 26 Combovin plan 1937 extrait 

Le centre bourg se situe à 20 minutes à pied, des ruelles tortueuses aux maisons de pierre, la nouvelle mariée n’a pas eu beaucoup de temps pour y flâner.

Marie Anne a de quoi faire pour satisfaire deux hommes : son époux et son beau-père veuf et cultivateur aussi, ménage, cuisine, basse-cour, chèvres à traire, travaux aux champs. Je la pense isolée, silencieuse, résignée, puis épuisée.

AD 26 Combovin recensement 1861

Les recensements de Combovin mentionnent le trio Jean-Pierre BATARRE le père, François le fils et Marie Anne la belle-fille dite ménagère. Une maison sans cris d’enfants, remplie de silence, et de fatigue, les journées sont si longues pour tous, dures.

Un jour d’hiver Marie Anne ne s’est pas levée, elle s’est éteinte à deux heures du soir le 6 janvier 1864 dite avoir 50 ans. Difficile de savoir si son frère Pierre ARNOUX mon ancêtre a été informé de son mauvais état de santé et pu assister à son inhumation compte tenu de la mauvaise saison.

AD 26 Combovin recensement 1872

François BATARRE désormais veuf, figure tout seul au recensement de 1866 en tant que cultivateur près du village, en 1872 il est mentionné revendeur, synonyme de brocanteur, cherchant à acheter des vieux effets ou objets pour les revendre, et finalement mendiant en 1876.

Ce lointain collatéral décède à 55 ans dans sa maison le 3 mars 1877 qualifié de mendiant, son frère ainé déclare sa disparition au maire de Combovin.

Silence et poussière, chape de l'oubli,  jusqu’à ce qu'une apprentie généalogiste farfouille dans des registres et perde du temps.



Retrouver cette famille 


Sources 
AD 26 Montmeyran et Combovin 
           Etat-civil et recensements 

samedi 24 janvier 2026

Qui êtes-vous Moyse Reynier

En janvier il est de bon ton de pister l’ancêtre de l’année. En 2026, la traque tend à débusquer un homme appartenant à la 11ème génération, du côté de la branche maternelle : le sosa 2026, sosa étant un repère pour distinguer les ancêtres des collatéraux

Retour dans la Drôme, dans le village verdoyant de Plan de Baix, au pied d’un fier rocher pour retrouver ma sosa 1013 Jeanne REYNIER une invisible mise en avant dans un billet l'an dernier. 

Jeanne, fille d’un Moyse REYNIER sur lequel je ne m’étais pas approfondi et d’une mère inconnue, avait deux cadets Zacharie et Isabeau. Jeanne épousait en 1645 Jacques SAUSSE mon sosa 1012 originaire de la Baume Cornillane.

Terre protestante oblige, l’acte de mariage était établi par un Pasteur, et manquaient trois filiations, hélas.

Rembrandt © Rmn 
 
S’ensuivit des errances dans des registres notariés (à défaut de registres paroissiaux détruits), la pioche d’un testament d’un jeune collatéral Pierre SAUSSE qui me mit sur le chemin de mon aïeul Jacques SAUSSE et par là de son ascendance.

Ma chère Jeanne REYNIER s’est donc alliée à Jacques SAUSSE un drapier, puis laboureur, à la signature bien reconnaissable, neveu d’un Jacques EYNARD capitaine-châtelain et petit-fils d’Antoine EYNARD châtelain de la Baume Cornillane.

Oh ces messieurs je les ai croisés dans mes divagations, leurs paraphes paradent au bas de nombreux actes. Avaient-ils tous des chapeaux au large bord, et une sobre collerette ou un strict rabat ?

Comme l’impression d’être observée du haut d’une branche de mon arbre.

***

Ma chère Jeanne ma sosa 1013,  qui était votre père Moyse REYNIER mon sosa 2026 ?

Puis-je retenir celui qui exerçait la fonction de capitaine-châtelain à Plan de Baix ?

Ce Moyse s’est marié avant 1633 avec Marguerite GRESSE d’une famille de notables des environs (chirurgien, drapier) et a eu au moins 4 enfants avec elle. Les indices semés par un passionné sur Geneanet m’interpellent fortement.

Marthe serait votre sœur, épouse de Jacques RODET un bourgeois de Beaumont et fils de notaire, d’ailleurs vous étiez la marraine d’un de leurs enfants.

Grève (oui c’est un prénom) serait votre frère, mentionné avocat au Parlement lors d’un baptême en 1664, il se serait réfugié en Suisse après la Révocation de l'Edit de Nantes compte tenu des persécutions religieuses et devenu bourgeois de Vevey.

Cliquer pour agrandir 


Ma chère Jeanne vous êtes a priori la fille aînée d’un premier lit de Moyse REYNIER qui a tenu à vous allier à une lignée implantée à proximité et acquise aux idées de la Réforme.

Fille d’un capitaine-châtelain, votre beau-grand-père exerce la même fonction pour le même seigneur, Plan de Baix et La Baume Cornillane dépendant des descendants de Catherine de Cornillan.

Moyse votre père, d’une famille de notable, instruit, représente localement l’autorité seigneuriale, veille au maintien de l’ordre, gère les terres, et ce vers 1660-1670. Dans une région du Dauphiné où la communauté protestante est importante, province-frontière avec la Savoie, il s'est trouvé confronté au passage de troupes, des réquisitions et des restrictions des pratiques du culte réformé.

Je ne sais si votre père a acheté ou hérité sa charge, des pans de son existence resteront inconnus, tout comme certains aspects de votre propre vie Jeanne. Il faut faire avec les archives détruites et celles qui ne sont pas accessibles. 

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Le lecteur attentif aura compris qu’à ce jour il me paraît plausible que Moyse REYNIER soit un de mes ancêtres et aussi celui de proches IRL (In Real Life) dans la vraie vie.

Pensez-vous que je me fourvoie ? 




Sources
Geneanet : Précieux indices de l’arbre déposé sous le pseudo chamcro
AD 26 Plan de Baix BMS et actes notariés