samedi 15 septembre 2018

Plusieurs robes pour Marie Ratel

Comme le temps a filé très vite,  me revoici dans le village d’Aussois en Savoie pour  un nouveau Rendez Vous Ancestral avec la famille de Marie RATEL mon Sosa 259. La machine à remonter le temps s’arrête dans ce coin de  montagne un jour de février 1711 ensoleillé, mais glacial. La neige craque sous mes pas, je me dirige vers une maison précédemment repérée.
 
AD 73 carte de 1793
  
A force de penser très fort à Marie, celle-ci sait que je viens, elle a presque 26 ans maintenant et se trouve à l’aube d’une nouvelle vie. Marie m’attend sur le seuil de la porte, me fait signe de la main pour que je me faufile.
 
- Marie où étais-tu ? Oh ce courant d’air glacial !
Tu sais bien qu’il y a tant à faire encore ! Il nous faut pointer tout ton trossel et fardel (1). On doit pouvoir dire sans hésiter et de façon détaillée toutes les pièces, la matière, les couleurs, leur état et ne rien oublier !
 
- Je suis là Mère chuchote la future mariée.
 
Marie-Marguerite LATHOUD  qui vient de rappeler à l’ordre sa fille est veuve de Michel RATEL hélas, et c’est bien du souci une fille à marier et à doter. Elle est tant préoccupée qu’elle ne s’étonne pas de mon intrusion dans la chambre. 
 
Premièrement une robe de femme avec le bas et les manches de bon drap écarlate… là une autre robe comme dessus assez bonne à la mode du pays, une autre robe mi-usée commence par énumérer la mère. 

Gallica - Echantillons de tissus

Une couverte (2) rayée en laine de pays fort bonne presque neuve.
Un linceul à l’aiguille neuf, autre linceul de toile prime (3), autre toile grossière fort bonne
ajoute la fille.
 
Une chemise de femme en toile grossière neuve, plus trois autres chemises en toile prime du pays neuves,
Plus trois paires de souliers de femme neufs, autre paire mi-usée
récite Marie-Marguerite.
 

Une foudelle (4) de laine du pays neuve, deux foudelles de ratine (5) violette neuves, autre foudelle de cadis (6) presque neuve, une violette neuve et une paire de fausses manches de sergette (7) rouge neuve : à ce moment- là je sens que Marie aime les couleurs et les matières de ces longs tabliers qui vont l’accompagner dans son quotidien.
 
Gallica - Echantillons de tissus

 
Une paire de bas tricotés neuve, deux autres paires mi-usées,
Trois toiles prime neuves, autre aussi presque neuve, autre fort bonne, autre moyennement usée,
Deux pattes de col neuves toile du pays, deux pattes de tête de lin neuves.
Deux serviettes presque neuves, deux autres mi usées servant de pattes de col, autre serviette assez bonne, autre patte de col fort bonne, autre toile du pays mi usée.
 
Je n’entends pas toujours tout, je n’ose pas questionner, car entrer ainsi dans le détail du trousseau de mon aïeule est très émouvant. En tout cas elle sera bien chaussée, et les différents tissus choisis devraient la protéger des intempéries et durer longtemps.
 
Marie-Marguerite s’adoucit, prend par l’épaule sa fille plus que nostalgique, et inquiète de quitter sa famille, son village pour une autre paroisse en contre-bas de la vallée dénommée Le Bourget.
 
- Tu sais Marie, c’est une famille honorable que celle de Jean-Baptiste PARMIER fils de Dominique PARMIER tous deux sont bastiers. Bien que veuf ton promis est de ton âge, il est courageux et travailleur.
 
Marie RATEL et les siens partiront la veille de la cérémonie religieuse qui aura lieu dans l’église du Bourget le 16 février 1711.
 
Mariage célébré, mariage consommé,  reste à rédiger et signer le contrat dotal ; je me suis débrouillée pour être présente et me faufile entre les membres de l’assemblée réunie dans la maison de Jean-Baptiste PARMIER.
 
Voilà Maître Georges MAGISTRI notaire du lieu qui débarque  muni de son écritoire portatif, de plumes bien taillées et d’encre évidemment, il se racle la gorge et d’une voix ferme énonce :
 
« Au nom de Dieu, soit l’an mil sept cent et onze, et le dix-septième février comme suit :
Soit que le mariage a été solennisé en face de notre Ste Mère l’Eglise, entre honnête Jean-Baptiste fils d’honnête Dominique Parmier - bastier du Bourget - d’une part, agissant néanmoins ledict époux du bon vouloir et consentement dudict son père, »
 
« Et la Marie fille de feu honnête Michel Ratel d’Aussois, d’autre part, agissant ladicte épouse en la présence, vouloir et consentement dudict sa Mère et d’Etienne Ratel, son oncle et plusieurs autre parents mutuellement assemblés, lesquels parties désirent rédiger par écrit leurs volontés a été procédé comme suit dont aujourd’hui sus écrit par devant moi Notaire et les témoins susnommés »
 
AD 73 Tabellion de Termignon
 
Ils doivent être dûment autorisés les tourtereaux pour convoler, d’autant qu’en Savoie les femmes constituent dot à leur mari pour plus facilement supporter les charges du mariage.
 
En bref, Etienne RATEL l’oncle de Marie et vraisemblablement son tuteur, s’engage à verser la somme de vingt florins (20) monnaie de Savoie au père de Jean-Baptiste PARMIER. Les filles étant exclues de l’héritage paternel, le patrimoine immobilier est réservé aux garçons : Angelin RATEL frère de Marie en l’occurrence.
 
De son côté Dominique PARMIER en qualité de père et légitime administrateur  de son fils, selon la coutume, donne un augment de cent huitante florins (180) monnaie de Savoie à l’épouse présente qui accepte. Cet augment est la propriété des enfants à naître.
 
Je note les sommes peut-être modestes, mais s’agissant de ma première signature d’un contrat dotal, disons que je manque un peu de référence ! D’autant que l’assistant du notaire m’avait laissé entendre que l’augment  correspond à la moitié de la dot, ce qui n’est pas le cas ….
 
Entre-temps Me MAGISTRI, qui écrit très bien, a entrepris de noter toutes les pièces du trossel et fardel de Marie RATEL.
 
Non loin de celle-ci sa sœur Anne qui lui ressemble, et Angelin leur frère et aussi à côté d’Etienne RATEL l’oncle, un homme désigné comme témoin Jean-Baptiste LATHOUD un autre oncle de la mariée.
 
Du côté de l’époux, Dominique PARMIER le père a pressenti comme témoins deux marchands de Modane  : Sébastien NUER et Jean-Baptiste LONG le fils.
 
Le tabellion s’applique à recueillir les signatures de tous ces messieurs, et par là même je découvre que Jean-Baptiste PARMIER et Dominique son père apposent leur paraphe en 1711. Ce n’est pas le cas de Marie et de sa mère.  

Si elle se marie avec un homme du Bourget, ce n'est pas le hasard, car son oncle Etienne a épousé une fille de ce même lieu. A cette époque le mariage est une affaire d'intérêt ou de raison plus que de sentiment.

 
Après avoir été piégée par la généalogie, le Rendez Vous Ancestral, les rets du filet se resserrent avec les insinuations des notaires de Haute-Maurienne auprès du Tabellion de Termignon… il y a tant de matière pour donner corps à nos ancêtres invisibles.
 


N. B.
(1) le trossel correspond aux vêtements et le fardel  aux draps, linceuls, tour de lit etc
(2) la couverte doit être une couverture
(3) la toile prime est une toile fine de chanvre
(4) la foudelle ou fodelle ou foudar  est un tablier
(5) la ratine est une étoffe de laine épaisse cardée
(6) le cadis est une étoffe de laine grossière et solide
(7) la sergette est une petite serge de laine fine et légère


Le baptême de Marie RATEL en 1685  Présence du passé à Aussois

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Sources :
AD 73 BMS Aussois – Bourget
Tabellion de Termignon 1711 2C 2334 vue 62
Généanet
 

samedi 8 septembre 2018

Faire valider ses diplômes en Savoie

Ce n’était pas simple de faire valider ses diplômes, lorsqu’on était étudiant en droit ou en médecine en Savoie, lorsque celle-ci dépendait de Turin, et qu’on ne voulait pas franchir les Alpes.

Il est amusant ce récit d’un certain Antony Desaix paru en 1875 alors que la Savoie a été rattachée à la France. L’auteur démarre le récit vers 1855 lorsque la Savoie dépend du Roi Victor-Emmanuel II de Piémont-Sardaigne, et effectue ensuite un retour en arrière au XVIII ème siècle.

« La Savoie possédait, il y a quelque vingt ans à peine, une école de droit et une école de médecine. Les études s’y faisaient primitivement au complet et l’on pouvait devenir docteur en droit à Chambéry, à la seule condition d’aller soutenir sa thèse devant quelque université de premier ordre. Le gouvernement se montrant assez indifférent sur le choix de la Faculté, et il agréait volontiers les titres acquis à l’étranger sur le même pied que ceux délivrés à l’intérieur.

Aussi les étudiants de Chambéry allaient-ils d’ordinaire prendre leurs grades à Valence, en Dauphiné, et nos avocats savoyards étaient-ils le plus souvent des avocats français.
 

Gallica Château de Chambéry et sa Chapelle J Van den Velde 1820

Plus tard on écorna les cours, et l’on ne laissa subsister à Chambéry que ceux des premières années ; puis on vint à les supprimer tout à fait. Nous ne dirons pas toutes les doléances et toutes les réclamations auxquelles se sont livrés les habitants d’une capitale qui perdait ainsi un de ses plus beaux privilèges. Ce n’était pas du reste, la première fois que Chambéry s’était décrié contre les procédés d’un gouvernement qui petit à petit, dépouillait la capitale du duché en faveur de celle du royaume.

Au commencement du XVIII ème siècle, le roi avait ordonné que les habitants de la Savoie, iraient prendre leurs grades universitaires à Turin. Vous pouvez juger, par le souvenir des mesures analogues prises dans les temps plus récents, de l’effet que produisit alors cette royale prescription.

L’opinion publique s’irrite contre cet assujettissement, et malgré les ordres les plus précis, les étudiants en droit continuaient d’aller se faire graduer à Valence, où disait-on, l’on se montrait moins difficile. Le gouvernement déploya à cet égard une ténacité véritable, mais presque sans succès. Ses rigueurs n’obtinrent pas de meilleurs résultats.

Mais ce que l’autorité du souverain n’avait pu obtenir, une simple pasquinade (1), une farce de carnaval l’opéra. En ces jours renouvelés des saturnales où tout est permis à l’opposition, le gouvernement pensa que lui aussi pouvait bien se permettre quelque chose. Des agents le plus haut placés, les commandants de place, organisèrent la chose avec assez de discrétion, bien entendu, pour qu’on ne pût pas supposer d’où le coup était parti.

On plaça dans un carrosse et l’on promena dans les rues de Chambéry deux petits ânons habillés en avocats avec cette inscription : Le coche part pour Valence. Cette raillerie eut un succès prodigieux ;   on se fit une honte d’aller à Valence, et l’on s’accoutuma à passer les Alpes tête nue pour en revenir avec le bonnet de docteur. »

 
(1) Au départ la pasquinade est un placard satirique que les Romains accrochaient à la statue de Pasquino contre le Pape régnant, c’est ensuite devenu le nom des valets de comédies, puis un ensemble de gestes spectaculaires, des facéties de bouffon.

Sources
Gallica : Antony Desaix Légendes et tradition populaires en Savoie 1875