samedi 16 juin 2018

Le Bouquet Provincial d'Isabelle et Emile

Parce qu’Isabelle et Emile mes grands-parents maternels ont été jeunes, parce qu’on est au mois de juin, le rendez-vous ancestral mensuel (*) me donne l’occasion d’être propulsée à Braine dans l’Aisne le dimanche 30 juin 1912 exactement.

Venant de Soissons par le train, au début j’ai admiré le paysage, ensuite mon esprit s’est évadé dans le passé ; si bien qu’au crissement strident des freins de la locomotive en gare de Braine et au brusque arrêt du convoi, je me suis retrouvée à destination vêtue différemment.
 
Bon ne pas m’entraver avec ma jupe longue en descendant du wagon, et redresser mon chapeau de paille, ciel que cette ceinture me serre ! Quelle animation devant la gare et que se passe-t-il ? On dirait qu’il y a une fête.
 


 
Bouquet Provincial à Braine - Delcampe
Vais-je trouver le quartier des écoles faute d’avoir les deux domiciles d’Isabelle ARNOUX institutrice fiancée à Emile Octave Georges MERCIER instituteur ? Isabelle en poste depuis 1908, doit être en chambre meublée chez une personne qui fait pension de famille, puisqu’elle est originaire de la Drôme où ses parents sont agriculteurs à Montmeyran. Quant à Emile il n’est pas davantage chez ses parents qui demeurent à Barisis aux Bois dans l’Aisne.
 
A mon grand étonnement, je découvre sur l'avenue de la gare comme un rassemblement : des porte-drapeaux, des musiciens, des jeunes filles en longue robe blanche. De nombreux badauds de tous âges et conditions ; tout cela est curieux, il faut que je me renseigne.
 
- Oh mais ma petit’dame c’est le Bouquet Provincial aujourd’hui dans notre belle Picardie ! Vous n’êtes pas d’ici alors pour ne pas savoir ? 

Vu mon air hébété, l’homme de poursuivre obligeamment :
-  C’est une fête populaire juste avant la saison de compétition des compagnies de tir à l’arc de la région.
 
- Vous savez ma petit’dame, cette célébration se poursuit par un concours de tir par la compagnie de l’arc qui reçoit, toutes les fins de semaine, les autres compagnies participantes dans son jeu à l’arc. Faut peut-être que je vous dise aussi que les deux cibles sont à 50 mètres l’une de l’autre, et que l’archer tire alternativement sur l’une puis sur l’autre cible.
 
- Faut que je vous dise aussi que ce  défilé du Bouquet Provincial rappelle les parades militaires du temps où il y avait des rois. Les concours, ou  les tournois  permettaient aux guerriers de s’entraîner et de se mesurer les uns aux autres dans les temps de paix. C'est Saint-Sébastien le patron des archers.
 
- Vous allez pouvoir vous promener dans la ville de Braine en liesse et tout découvrir avec le beau temps.
 
Bonne introduction, mais comment je vais dénicher Isabelle et Emile dans toute cette foule ?

Remise du Bouquet Provincial à Braine - Delcampe

Laissant trainer mon oreille :
- Oh regarde, on va voir les compagnies qui présentent leur drapeau pour retirer un numéro d’ordre dans le défilé. C’est le tambour de notre compagnie de la Ronde de Braine qu’on entend, vois sur son drapeau il y a un corbeau !


Que de monde sur le parcours du défilé au cœur de la ville : les habitants ont décoré les rues, leurs maisons, les commerçants leurs vitrines avec des fleurs en papier, sous des arcs de triomphe également recouverts de fleurs passent les archers. Que de gaité, des enfants courent dans tous les sens, les passants s'interpellent.
 
Comment vais-je repérer mes fiancés, se tiennent-ils par la main, à moins qu’Emile offre galamment son bras à sa chère Isabelle ? Bon je cherche un homme jeune à la fine moustache grand pour l’époque : 1 m 75, alors que sa fiancée aux yeux gris-bleu et aux joues rondes ne dépasse pas trop 1 m 50.
 
Rue du Martroy : pas mes ancêtres, et si je me rendais rue Saint-Yved où il y a une école ?

Bonne pioche et miracle d’un rendez-vous ancestral,  je tombe pile-poil sur mes deux tourtereaux. Lui, canotier de rigueur, costume et montre à gousset ; elle chemisier clair, petit chapeau, mais j'ai diablement un vocabulaire défaillant dans le domaine vestimentaire pour être plus précise.

J’entends mon Emile très fier d’expliquer sa région à sa petite fiancée drômoise, mais n'ose pas trop le regarder sous le coup de l'émotion de cette rencontre. Je me sens bizarre.
 
- Regarde Isabelle : en tête de la procession, des jeunes filles en blanc portent le vase du Bouquet qui se transmet de la compagnie organisatrice l’année passée à notre  compagnie de Braine. On verra ensuite le vase de Sèvres offert par le Président de la République qui sera remis à l’archer vainqueur de la compétition dans la catégorie arc classique.
 
- Regarde Isabelle : les compagnies dites aussi Rondes défilent derrière leur drapeau sur deux rangs, les rois ayant abattu l’oiseau, puis les empereurs ayant été rois trois années de suite, les capitaines et connétables de compagnie  portant leurs écharpes.
 
Petite voix d’Isabelle, histoire de participer :
- Là ce sont les chevaliers et les archers et je constate les différences de tenues des compagnies.
 
Avec le bruit des groupes de musique du défilé, les propos suivants me sont inaudibles.
 

La Compagnie d'Arc de Braine - Delcampe
 
Un docte monsieur claironne : on va aller écouter le discours d’une jeune fille de la compagnie ayant accueilli le Bouquet l’année précédente, qui rappellera  les « valeurs » de cette fête avant de remettre le vase du Bouquet à la compagnie de Braine organisatrice.
 
Le même individu précise qu’ensuite il y a la messe célébrée en l’honneur des archers à laquelle chaque porte-drapeau doit impérativement assister.
 
Un mouvement de foule me permet d’être à nouveau au niveau des fiancés : au doigt d’Isabelle la fine bague de fiançailles offerte par Emile en témoignage de son amour : des feuilles de gui en or jaune avec de petites perles, le gui porte-bonheur. Précieuse bague en ma possession et souvenir d’un temps de bonheur trop court hélas.

Ils se marieront huit semaines après cette fête du Bouquet Provincial : le 24 août 1912 dans le pays natal d’Isabelle.

Et bien mes deux tourtereaux vous pouvez vous vanter de m’avoir fait entrer dans l’univers particulier d’une tradition picarde qui demeure encore ancrée en 2018 à Braine. Comme quoi la généalogie mène vraiment à tout.


 
 
(*) Pour retrouver les billets des blogueurs du RDVAncestral initié par Guillaume du Blog « Le Grenier de nos Ancêtres » voir le site ICI
 
Pour retrouver Isabelle :
- le billet  : L'alphabet d'Isabelle
- le billet : Isabelle seule avec Jeanne pendant 4 ans

 
Nota bene :
Le Bouquet Provincial ou  Tir Beursault figure depuis 2015 à l’inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel au titre des pratiques physiques traditionnelles à côté par exemple de la pelote basque à main nue en triquet, de l’alpinisme ou de la colombophilie. 

samedi 9 juin 2018

Charles un nourrisson du 18e siècle

C’est pour ainsi dire la condition du tout petit enfant au 18e  siècle, fut-il enfant d’un artisan ayant pignon sur rue à Paris. Tout a commencé par une pensée émue pour un petit Charles en feuilletant le registre de 1771 de Barisis aux Bois, village situé autrefois dans le bailliage de Coucy et actuellement dans l’Aisne.
 
Le 23 février 1771, un nourrisson âgé d’un mois était inhumé dans le cimetière de la paroisse par Dom Jonat Farineau, en présence de Pierre Ruelle et Jacques Pasques clerc laïc les témoins. Il n’était pas un enfant abandonné.
 
Charles était le fils de Mr Jacques Michel Liégeois maître-rubanier et de Michelle Magdeleine Alexandrine Barré demeurant à Paris rue Saint-Denis dans la paroisse de Saint-Nicolas aux Champs. Agé d’un jour, tout juste baptisé, il avait été donné en nourrice à Marguerite Servas femme d’Alexis Pierret berger demeurant à Barisis le 20 janvier 1771.
Delcampe Eglise St-Nicolas aux Champs à Paris
Aux 17e et 18e siècles, bien des paroisses du Soissonnais et du Laonnois entraient dans la clientéle des bureaux parisiens chargés du recrutement des nourrices, paroisses qui avaient la préférence des familles de la capitale pour envoyer leurs enfants en nourrice.
 
Le maître-rubanier et son épouse, qui devait l’aider dans son activité et ne pouvait souscrire aux contraintes de l’allaitement, avaient donc eu recours au bureau des recommandaresses pour la location des nourrices  véritable marché de lait humain.
 
Savaient-ils que le souverain, conscient de graves abus avait pris des dispositions pour encadrer ce recrutement, qui pourtant était bien nécessaire pour soulager les citadins, et apporter un utile complément de ressources pour la population rurale moins favorisée.
 
Savaient-ils que le meneur venu de province avec les nourrices, tout comme celles-ci, devait fournir du curé de leur paroisse un certificat déclinant identité, mœurs et religion, et que la nourrice choisie ne pouvait avoir qu’un enfant en plus de son propre petit et en prendre soin.
 
Gallica
 
Dans chaque paroisse le curé avait la mission de veiller sur les nourrissons. Pour chacun d’eux, il a reçu un certificat délivré par le bureau de placement et portant le nom de l’enfant, les noms des père et mère, leur profession et leur adresse. Les nourrices étaient surveillées non seulement par le curé, mais aussi par les meneurs, placés eux-mêmes sur la surveillance de la police qui exigeait des rapports fréquents et circonstanciés.
 
Pour le placement du petit Charles, le maître-rubanier s’était acquitté de 31 sous auprès du bureau des recommandaresses, et devait prévoir les gages de la nourrice de 8 livres par mois pour le sou pour livre.
 
C’est ainsi que le petit Charles partit avec sa nourrice Marguerite Servas à plus de 150 kilomètres de la capitale, avec d’autres nourrissons et d’autres nourrices, sous la houlette du meneur. Long et incommode déplacement, qui devait se faire dans une voiture avec de la paille fraîche sur le fond en planches, les ridelles aussi closes avec des planches, une bonne toile devant couvrir ladite voiture.
 
Logiquement des bancs devaient permettre aux nourrices de surveiller les bambins et prévenir les accidents qui pouvaient survenir en cours de route. Le meneur ne devait pas abandonner les enfants, ni les exposer dans un tour d'un hospice, et une fois arrivées les nourrices ne devaient pas donner leur enfant à une autre nourrice, à peine de sanctions.
 
En dépit des précautions administratives, les nourrissons n’étaient guère assurés d’un traitement convenable.
 

AD 02 BMS Barisis

 
Dans l’ensemble les familles parisiennes qui envoyaient leurs nouveau-nés en province étaient de condition modeste. On trouve des commerçants, des artisans, des agents de l’administration, qui sans avoir les moyens d’entretenir une nourrice à demeure, parvenaient à tenir leurs engagements. Mais beaucoup d’autres parents, aux revenus incertains, versaient irrégulièrement ou même cessaient de payer les gages à la nourrice : à telle enseigne qu’un arrêt du conseil du Roi avait ordonné la contrainte par corps des pères défaillants.
 
Les patronymes des parents nourriciers du petit Charles m’étaient inconnus, contrairement à d’autres familles où étaient gardés des enfants abandonnés de Paris. Marguerite Servas a-t-elle bien rapporté ou retourné au maître-rubannier les hardes de l’enfant avec le certificat de mort, comme elle en avait l’obligation ?
 
 

Sources :
AD Aisne BMS Barisis 1771-1790 vue 9
Charles Kunstler La vie quotidienne sous Louis XVI
Gallica :
Déclarations concernant les recommandaresses et les nourrices
 
Pour aller plus loin :
Persée Emmanuel Leroy-Lardurie  L'allaitement mercenaire en France au XVIIIe
 

samedi 19 mai 2018

Le puzzle de Marie-Marguerite

Envie de nature, de grands arbres, le nouveau rendez-vous ancestral me donne ainsi l’occasion de retourner en forêt de Saint-Gobain dans l’Aisne. 
 
En ce dimanche de septembre 1748, aucun bruit dans la forêt, les  bûcherons sont au repos de même que les scieurs de long,  les charriots tirant les arbres après débardage sont absents. Quelques oiseaux chantent sur mon passage, mes pas sont prudents en raison des branches au sol, rêverie oblige.
 
Pixabay

L’autre jour j’avais laissé Antoine MERCIER clerc laïc bien mélancolique. Je le savais soucieux de l’ascendance de son épouse Marie-Marguerite BARBANÇON. Récemment j’ai reconstitué autour de cet ancêtre le puzzle de sa généalogie paternelle, arrêtant de bouder une hypothèse remarquée  sur un arbre de Généanet, et feuilletant les pages des registres de Saint-Gobain.
 

Ce puzzle autour de Marie-Marguerite et de son père Jean BARBANÇON ne peut être qu’en bois, constitué d’écorces d’arbres portant les noms des époux et surtout les noms des témoins, précieux témoins sur des écorces-clés.

Les données principales sont l’acte de remariage de 1720  des parents de Marie-Marguerite à savoir Louise BERTON et JEAN BARBANÇON et les témoins du marié  et aussi ceux de 1711 lors de sa précédente union avec Louise LEGRAND.
 
 
Abraham LEGRAND
Témoin en 1711 et 1720 dit frère pour beau-frère
Jean-Baptiste HAMART Témoin 1711 est un cousin
Jean HAMART Témoin 1720 dit cousin

 
J'ai même mis la main sur la première alliance du père de Marie-Marguerite  avec Marie LUZIN en 1705 me confirmant sa filiation et validant ainsi des écorces que je tenais pour fiables. Jean BARBENÇON je vous ai cerné un peu plus et déniché dans un inventaire la référence à votre métier : garde des bois de la forêt de Saint-Gobain.
 
D’autres écorces se sont ajoutées pour les grands-parents paternels de Marie-Marguerite : un autre Jean BARBANÇON et Marguerite SOREL, et même les parents de celle-ci Michel SOREL et Antoinette MACADRE. Servais et Anne SOREL des oncles et tantes et des cousins JAMART …

Sans oublier les témoins des deux unions de la principale intéressée Marie-Marguerite en 1738  avec Antoine MERCIER puis avec Charles DUPONT garde-vente en 1748 sur Barisis. Son tuteur Jean DELAPIERRE laisse entendre qu’elle perdit son père jeune, il devait être marchand, son parrain Antoine DUPIRE est un parent de son père a priori. Tout peut s’emboiter : trois frères consanguins de Marie-Marguerite sont arrivés à l’âge adulte et se sont mariés.
 
 
Jean DELAPIERRE curateur témoin 1738
Antoine DUPIRE parrain témoin 1738 et 1748
François BARBANÇON témoin 1738 est un frère
 

Surtout s’obstiner et prendre des chemins détournés, arriver à valider des écorces constitue une récompense, et permet d'aborder plus facilement une rencontre.
 
Tiens donc la voilà mon ancêtre Marie-Marguerite BARBANÇON ! Jeune et récente veuve d’Antoine MERCIER, avec ses deux fils Simon garçonnet de 9 ans et le petit Antoine âgé de 3 ans. L’aîné inquiet semble sur le qui-vive et protecteur à la fois et prononce « un vagabond ». Evidemment le décalage avec ma vêture du XXIe siècle !
 
« Mais non Simon c’est une dame, qui s’est peut-être égarée, à moins que ce soit celle qu’avait rencontrée ton pauvre père Antoine l’autre fois. »

Marie-Marguerite ne s'est pas étonnée, je la sais endeuillée, soucieuse de l’avenir de ses fils, pressée par son entourage de ne pas rester veuve, situation connue deux fois par sa mère ; je vais m’abstenir de lui infliger le détail de mes recherches.

J'exprime ma peine, comprend ses interrogations et confirme mon attachement à toute sa famille. Je laisse entendre qu’elle tient son prénom de sa grand-mère paternelle, explique que je lui ai trouvé des frères du côté paternel ce qui m’a étonnée, des oncles et tantes paternels,  un parrain qui a veillé sur elle.

 
 

Rencontre furtive, rencontre en petit comité de deux ancêtres et d'un lointain grand-oncle. Puzzle à cheval sur deux paroisses mitoyennes de Saint-Gobain et Barisis aux Bois, avec la dominante de la forêt : garde des bois, garde-ventes, bûcheron, coupe de bois, abatage, martelage, récolement, que de matières à approfondir…
 
Marie-Marguerite BARBANÇON a appris à signer avec Antoine MERCIER clerc laïc, car elle apposera sa signature avec application sur le registre lors de son remariage avec Charles DUPONT garde-vente.




Tout à trac Simon me dit : « je serai bûcheron » quant au petit Antoine – mon ancêtre – il est encore trop jeune pour exprimer un vœu, mais les deux enfants seront sous l’aile protectrice de leur beau-père.

Promis je reviendrai.


Liste éclair des Sosas


Michel SOREL et Antoinette MACADRE
Jean BARBANÇON  ⚭ 1681 Marguerite SOREL
Jean BARBANÇON ⚭ 1720 Louise BERTON
Marie-Marguerite BARBANÇON ⚭ 1738 Antoine MERCIER
Antoine MERCIER



Tous les billets des blogueurs du Rendez-Vous Ancestral sont ICI

Vous pouvez retrouver Antoine MERCIER :
Boulot et mariage pour Antoine clerc laïc
La mélancolie d'Antoine Mercier

 
Sources
Archives Aisne BMS Barisis aux Bois. Fressancourt, Saint-Gobain
Google-Books Inventaire-sommaire des archives de l'Aisne avant 1790 
Geneanet 


lundi 14 mai 2018

Louis XV à Saint-Gobain

Tiens donc, le Roi chez mes ancêtres  et plus précisément Louis XV ! Voilà ma réflexion, lorsqu’en musardant sur Gallica, la bibliothèque numérique, j’ai déniché « la relation du passage du roi dans la généralité de Soissons, les 26, 27, 28 et 29 juillet 1744 menant un corps de troupes de son armée de Flandres à celle du Rhin ».
 
Oh,  Louis XV a séjourné  à La Fère, là où François DOUBLET (Sosa 444) était Brigadier des Fermes du Roi à cette époque. Ensuite Saint-Gobain, Benoît DARDENNE (Sosa 824), manouvrier, s’est peut-être vu infliger une corvée liée au passage du souverain. 
 
Je ne résiste pas à vous rapporter une partie de cette « relation » après avoir supprimé certaines majuscules et à peine toiletté le texte. Elle m'apparaît instructive d'un déplacement et de l'accueil du souverain à cette époque.

« Le Roi, qui était parti dans ses carrosses de la Ville de Saint-Quentin le 26 juillet, sur les sept heures du matin, entra dans la Généralité de Soissons au village d’Urvillers, et monta à cheval avec toute sa Cour près de Vendeuil à deux lieues de La Fère. Les décharges de douze pièces de canon placées au Polygone, annoncèrent vers les onze heures l’arrivée de Sa Majesté ; le Sieur Fouquet, Maire, à la tête du Corps de Ville, eut l’honneur de haranguer le Roi à la Porte Saint-Firmin, en lui présentant les clefs de la Ville. »
La Fère - J. Peerters 1656 Bibliothèque Carnegie Reims

« Cette porte était ornée d’un magnifique Arc de Triomphe, le Dieu Mars fut l’un des pilastres entouré de tous les attributs de la Guerre, paraissait rassembler autour de lui les drapeaux et les étendards, pour les offrir à la Victoire, que l’on voyait sur l’autre pilastre répandre les marques honorables des récompenses militaires. Le frontispice représentait une forge de Vulcain, où les Cyclopes paraissaient occupés aux différents travaux d’artillerie, pour les conquêtes du Roi. »
 
« Cet emblème convenait particulièrement à la Ville de La Fère, où l’on voit un magnifique arsenal, un moulin à poudre, un corps de casernes aussi remarquable par sa grandeur et sa beauté, que par le zèle des habitants qui l’on fait construire et elle établit une des cinq Ecoles d’Artillerie. »
 
« Plusieurs Compagnies de la Bourgeoisie sous les armes, contenaient le peuple immense qui s’était rendu de tous les environs de cette ville, et bordaient les rues sablées par lesquelles le Roi passa au milieu des acclamations pour se rendre à l’Arsenal, où son logement avait été préparé. »
 
« Sa Majesté y étant arrivée, M. Meliand Intendant de la Province, eut l’honneur de lui présenter une carte de la Généralité imprimée sur du satin. Le Roi dina sur les deux heures en public avec les Princes et les seigneurs de la Cour et tous les autres officiers de la suite trouvèrent chez M. l’Intendant des tables très bien servies. »
 
« Sur les sept heures le Roi se rendit au Moulin à Scie : Sa Majesté vie scier un fort gros arbre, et se fit expliquer la construction et l’opération de cette industrieuse machine. (1) »
 
« La joie publique fut marquée le soir par des illuminations de toutes espèces, principalement à la façade de l’Hôtel de Ville et des casernes : la régularité des lampions placés sur plus de 350 croisées, fit paraître dans toutes sa magnificence ce superbe bâtiment. »
 
« La position du logement de Sa Majesté, entouré de tous les magasins de l’Arsenal, ne permettant pas d’y tirer un feu d’artifice, le Frère Philbert, Capucin, connu pour son génie pour les mathématiques, fit jouer sur la grille d’entrée différents feux légers, qui sans s’élever, formèrent un spectacle d’un goût nouveau. »
 


Versailles- Wikipedia
 « Le lendemain 27, M. l’Intendant ayant eu l’honneur de rendre compte au Roi du zèle avec lequel plusieurs villages voisins avaient travaillé la nuit pour rendre praticable le chemin de Saint-Gobain, à une lieu et demie de La Fère, en élargissant la route dans la forêt et en élaguant les arbres, Sa Majesté se détermina à aller voir la belle Manufacture des Glaces qui y était établie. Elle partit à six heures à cheval, après avoir entendu la messe aux Capucins, dont le gardien eut l’honneur de complimenter Sa Majesté. »

Pour les non-initiés, je précise que la Manufacture Royale de Saint-Gobain a fourni les glaces de la célèbre Galerie des Glaces du château de Versailles. Ce n’est pas rien quand même !
 
 
 « Le Roi en arrivant à Saint-Gobain trouva toute l’opération préparée, elle réussit très bien ; les Inspecteurs de la Manufacture firent couler deux Glaces de la moyenne grandeur et une de la première. Sa Majesté admira la promptitude de l’opération et se fit rendre compte dans le plus grand détail de la préparation des matières, de la disposition des fourneaux et ne laissa rien échapper à sa pénétration et son goût ; le Roi vit aussi souffler différentes pièces de verrerie, et visita tous les magasins. »

Coulage d'une glace - Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

« Il remonta ensuite à cheval, et revint par le même chemin au bout de la chaussée de La Fère, où s’étaient rendues les Compagnies de la Bourgeoisie. Sa Majesté remonta dans ses carrosses au bruit d’une triple salve de canon et prit le chemin de Laon. »
 
« Les marques de la joie la plus vive l’accompagnèrent successivement ; les villages étaient tapissés de verdure, des feuillages formaient des Arcs de Triomphe, des fêtes champêtres marquaient l’allégresse publique ; les travaux faits sur les chemins étaient témoins du zèle des habitants des campagnes qui courant sans cesse pour revoir le Roi après l’avoir déjà vu, paraissait frappé d’admiration et de respect. Sa Majesté laissa partout des marques de sa générosité et de son amour pour ses peuples. »
 
Laon fut la dernière étape de Louis XV dans la Généralité de Soissons, le programme détaillé y figure aussi dans ladite « relation ».
 
 
 
(1) Moulin à scie : selon Wikipedia, les premières scies mécaniques étaient mues par des moteurs hydrauliques, comme les moulins à eau : les scieries étaient ainsi traditionnellement situées à proximité des cours d'eau, qui pouvaient en outre contribuer à l'acheminement des grumes par flottage.

Source :
Gallica
Relation du passage du Roi dans la généralité de Soissons les 26, 27, 28 et 29 juillet 1744 menant un corps de troupes de son armée de Flandres au Rhin
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5455192g
 

vendredi 27 avril 2018

La carte d'une mystérieuse Claire

Bonne idée que le généathème de Sophie nous invitant  à ressortir une carte postale et faire revivre une tranche de vie de nos aïeux ou d’inconnus. Je ne peux qu’y souscrire et ouvrir un vieil album conservé.

Le choix de la carte postale d’une mystérieuse Claire s’impose. Cette carte écrite à Montmeyran dans la Drôme le 26 avril 1921 a été adressée à mon arrière-grand-père paternel Jean-Baptiste Adolphe MERCIER à Barisis aux Bois dans l’Aisne.
 
Je vous ai parlé de lui et de son épouse Clotilde Anatalie LESCOUET dans un billet intitulé un village à l’heure allemande ICI. Le couple avait du fuir leur village détruit par les allemands en 1917, et avait trouvé refuge dans le village natal de leur belle-fille Isabelle dans la Drôme.
 
En 1921 mon arrière-grand-père est veuf. On me disait qu’il avait gardé des contacts avec des personnes de Montmeyran une fois retourné chez lui, la carte de Claire en est la confirmation.
 
 
 
La carte représente le temple de Montmeyran et la place qui l’entoure, six personnes  devant un commerce et sur la gauche une petite rue qui tourne légèrement.
 
Claire a mis sous enveloppe cette carte qu’elle a écrite complètement d’un côté, avec d’autres précisions du côté de l’image, parasitant celle-ci. Elle donne des nouvelles de ses proches et de son entourage : santé et temps qu’il fait, comme bien souvent.
 
Cher Ami
 
Il y a bien déjà quelques jours que nous avons reçu de vos bonnes nouvelles et nous sommes heureux de vous savoir en bonne santé. Ici à la maison nous avons été bien grippés, ceci est une épidémie qui se communique bien vite, mais à part cela toute la maison est en parfaite santé. Notre petit Charles se fait bien beau et n’est pas trop méchant à présent, mais il occupe bien son monde.
 
Claire s’adresse à un monsieur de 69 ans en lui donnant du « Cher Ami », dois-je en déduire qu’elle est de la même génération, ou que leurs échanges antérieurs étaient empreints de convivialité ? Le petit Charles est-il son fils ou son petit-fils ? J’adore la qualification du bambin, aujourd’hui on dirait pas trop diable ou polisson !
 
Mme Defaisse vient souvent lui faire des visites et l’amuser ; en même temps, je lui ai fait part de vos nouvelles et me charge en retour de vous envoyer bien des choses ainsi que tous les voisins connaissants. (sic) La mère Long n’est plus aux Dorelons, depuis janvier elle est avec sa fille à Chabeuil et vient de marier son fils Elie qui faisait la propriété de Matilde, avec une demoiselle de Romans, pour habiter toujours avec son frère Urbin.
 
Claire évoque des habitants du hameau des Dorelons, celui de ma grand-mère maternelle Isabelle ARNOUX, et parle d’une de mes cousines Matilde Defaisse veuve qui a recours à quelqu’un pour exploiter sa propriété.
 
 
 

La campagne est très belle cette année mais ce que tout on désirerait ce serait un peu de pluie, car les petites graines, betteraves et racines sortent difficilement et notre source commence à tarir. Ces jours-ci nous avions de la neige  sur les montagnes environnantes et cela rafraîchit le temps. Aussi papa a peur de sa vigne, gare au gel.
 
Bon le papa de Claire doit être cultivateur avec un bout de vigne !
 
Alors je vois que votre situation n’est guère améliorée, aussi un peu de promenade doit être un peu de distraction. Venez donc faire un petit tour à Montmeyran au beau temps. Mes parents se joignent à moi, ainsi que mon mari pour vous envoyer leurs bonnes amitiés.
 
Là Claire, qui répond à mon arrière-grand-père, fait vraisemblablement référence aux conditions de logement de celui-ci à Barisis aux Bois dont les maisons en dur ne sont pas encore reconstruites. Elle lui suggère de venir dans la Drôme où il y a sa belle-fille Isabelle et sa petite-fille.
 
En Nota bene : Joseph vous envoie le bonjour
Signé : Claire Tézier
 
Qui êtes-vous mystérieuse Claire, vous avez encore vos parents, un mari et un petit Charles ? Quel âge pouvez-vous avoir ? Signez vous avec votre nom d’épouse ou votre nom de jeune fille ?
 
J’espère que vous ne m’en voudrez pas si je dévoile que vous êtes née en 1895 à Montmeyran. Prénommée Claire Marie Hortense HUGON, vous avez convolé en justes noces en 1920 avec Gustave Joseph Emmanuel TEZIER, et à la fin de la même année est né votre fils Charles Paul Gustave.
 
Les indiscrètes pages des registres en ligne de votre commune natale m’ont aussi révélé que jeune fille vous habitiez le hameau des Dorelons avec vos parents et votre frère en 1906.

Claire vous m’êtes très chère, parce que vous avez côtoyé Cousine Matilde, mais surtout mes quatre arrière-grands-parents maternels. Petite carte postale tournée et retournée tant de fois, écrite par une jeune maman de 26 ans à un monsieur pas tout jeune et endolori après les épreuves de la 1ère guerre mondiale. Carte qui a bien voulu me chuchoter des éléments supplémentaires, et s'animer vraiment cette fois  …
 
 
Sources
Carte : document familial
AD 26 Montmeyran Etat civil et recensement

samedi 21 avril 2018

La mélancolie d'Antoine Mercier

Tout à ses pensées, l’homme n’a pas vu le petit écureuil qui s’est arrêté devant lui et le regarde dubitatif. En ce frileux mois de mars 1748 sous le règne de Louis XV, Antoine MERCIER Sosa 192 - clerc laïc - s’octroie un instant de répit en marchant dans la forêt de Barisis aux Bois.
 
Ce lointain grand-père est mélancolique : douze années déjà qu’il est arrivé dans cette paroisse, quittant son village natal d'Ambleny, pour prendre ses fonctions de clerc laïc et épouser Louise Renée LEPREUX en 1736.
 
Cette union avait été effectivement de courte durée, puisque l’épouse d’Antoine s’était éteinte deux années plus tard le 20 octobre 1738 pour être précis et celui-ci s’était remarié dès le 9 novembre 1738 avec Marie Marguerite BARBANCON Sosa 193 soit curieusement 20 jours après.
 

Gallica - Jacques Sève
 
Vais-je profiter de cette rencontre inopinée en lisière de forêt pour demander à Antoine la raison de ce mariage ultra-rapide avec une jeune fille de 17 ans ? Vais-je lui dire que j’ai tourné,  retourné la seule page concernée du registre paroissial, compté sur mes doigts, vérifié les dates des actes ? J’ai même imaginé avec mauvais esprit  la naissance d’un bébé au bout de 3 ou 4 mois seulement.

Regards croisés avec Antoine MERCIER qui vient de m’apercevoir.
 
- Oui je sais vous vous intéressez  aux paroissiens de ce village, un peu trop à certains moments d’ailleurs ! Alors on a vraiment un lien entre nous ?

- C’est-à-dire oui... Vous trouvez cela anormal de connaître ses ancêtres, de les évoquer parfois, voire les rencontrer ? On est plusieurs à penser que toute vie mérite d’être racontée.
 
-  Que non, en ce qui me concerne, par ma mère Marie HIDRON je connais les noms de ses parents Hubert HIDRON et Barbe BOILEAU, de même elle me citait mes grands-parents paternels Jean MERCIER et Suzanne GRAU du côté de mon propre père Jean. Mais cette mémoire va se perdre, car je suis d’un autre village, je n’ai pas de parenté ici.

- Antoine, votre frère Jean – le mystérieux Jean – était présent comme témoins à vos deux mariages et vous avez des amis.
 
- Vous savez mon épouse Marie-Marguerite n’a pour ainsi dire pas connu son père Jean BARBANCON, elle ne connait pas les noms de ses grands-parents paternels tous originaires du village voisin de Saint-Gobain. Avec ma belle-mère Louise BERTON c’est différent elle est de ce pays.

Tout va s’oublier, comme les feuilles des arbres s’envolent à l'automne.  Barisis aux Bois est à l’écart des grandes routes du bailliage de Coucy, qui s’interrogera sur la vie des habitants de cette paroisse. Qui sera dépositaire de la transmission orale ?

 Mes enfants sont si jeunes, si fragiles : Simon a 8 ans environ, et Antoine n’a pas tout à fait 3 ans. On a perdu une petite Marie-Marguerite et un petit François, comme cela arrive souvent.

Je suis las, fatigué moralement et physiquement. Certes je fais au mieux mon métier de clerc, mais les parents oublient parfois de m’envoyer leurs gamins à l’école, ils ont besoin d’eux pour les aider.

Je suis témoin avec plaisir à de nombreux mariages, mais en consultant toutes ces pages de registres vous savez aussi que je suis fréquemment témoin lors d’inhumations, trop souvent hélas !
 
Géoportail : extrait de la carte de Cassini

Antoine donne l’impression d’être à un moment charnière avec de sombres pensées, où il pressent quelque chose. Comment puis-je l’intéresser ?
 
-  Oh Antoine dîtes moi, suis-je arrivée par le chemin de Coucy et la forêt éponyme ?

-  En effet, et par là aussi à travers la forêt on se dirige vers Saint-Gobain où est née Marie-Marguerite.
 
-  Racontez-moi un peu  le village qui est maintenant le vôtre ?

- Vers l’église, il y a l’abbaye, mais le territoire comprend aussi plusieurs hameaux : les carrières de la Ville, les carrières des Lentillières, le Petit-Barisis et le Pavillon. Le village est traversé par une rivière qui serpente Le Raillon, rivière qui alimente par ses eaux 3 moulins. A côté de bonnes terres labourables, on trouve des étangs et aussi des oseraies et des aulnaies, des bois bien sûr et des essarts.
 
- Tiens des carrières de pierre, cela expliquerait mon ancêtre dit pionnier !
 
- Vous savez beaucoup de bras sont occupés par la culture et l’apprêt du chanvre : chanvriers, fileuses, et tisserands; le chanvre de Barisis est réputé depuis longtemps. On comptait 195 ménages il y a 3 ans.
 
- Vous avez évoqué une abbaye ?

- En effet la cure est séculière, le religieux qui est sa tête est nommé par l’Abbé de Saint-Amand une grande et riche abbaye dans les Flandres : ce prévôt qui exerce la justice et entouré de 3 ou 4 religieux qui vivent dans notre abbaye et célèbrent les offices. Tout cela est lié à l’histoire très ancienne du village, de saints et d’ermite, et de rois d’il y a longtemps dont je n'ai plus trop les noms en mémoire. 
 
- C’est très intéressant ce que vous m’expliquez.
- D’habitude je ne parle pas autant !
 
Qui est le passeur, qui est le dépositaire ?
 
Je ne peux vous cachez qu’Antoine MERCIER décédera le 6 août 1748 à 32 ans, et que j’ai eu un pincement au cœur car il laissait deux jeunes enfants dont «  mon autre » Antoine personnage intéressant.
 
 
 
Antoine MERCIER Sosa 192 1716-1748
fils de Jean MERCIER et Marie HIDRON
marié en 1738
à Marie-Marguerite BARBANCON Sosa 193 1721-1799
fille de Jean BARBANCON et Louise BERTON
 
  • Simon MERCIER 1739-1762 marié à Marie-Marguerite GRANDIN
  • Marie-Marguerite MERCIER 1743-1743
  • Antoine MERCIER 1745-1817 Sosa 96 marié à Marie-Jeanne JONQUOY Sosa 97 1746-1808
  • François MERCIER 1747-1747
 
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Vous pouvez retrouver Marie HIDRON : Au pied du donjon d'Ambleny
 
Sources
AD 02 Ambleny et Barisis aux Bois
Gallica Histoire de Barisis aux Bois par A. Matton