vendredi 13 octobre 2017

Annette Philomène une savoyarde

Mémé Annette, plus que Mémé Philomène, avec pour patronyme GERVASON, était ma grand-mère paternelle. L'univers étrange de la généalogie m'incite à t'évoquer et à esquisser un fil de ta vie.

Tu vois le jour à Randens, petite commune de Savoie, le 17 juillet 1891. Annette Philomène tels sont les deux  prénoms déclarés à l'officier d'état-civil le lendemain de ta naissance, par ton père Moïse Séraphin GERVASON cultivateur, sans doute fier du troisième enfant que Marie Louise ROSSET son épouse vient de mettre au monde.

Lors de ton baptême le prêtre te baptise Anne comme Sainte Anne mère de la Vierge, car Annette il ne connaît pas ! Sainte Philomène doit être dans ses tablettes … De façon classique, tu portes le second prénom de ta marraine Marie Philomène Gervason une tante paternelle, et tu as pour parrain  François Auguste Rosset un oncle maternel.

Vers 1896, ta famille s’installe juste en face à Aiguebelle, gros bourg doté d’une gare. Tu as grandi au sein d’une fratrie de 8 enfants, où vraisemblablement chacun devait s’entraider.

Tu n'es pas allée chercher bien loin ton promis qui habitait juste à côté : Louis Célestin PORTAZ employé des chemins de fer, comme son père  Louis Xavier, originaires de Modane.

Pour suivre ton époux, tu habitas d'autres lieux en Savoie et plus tard t’installas en Haute Savoie.  Trois fils arrivèrent assez vite, puis un autre fils et ensuite une fille.

Je l'aime bien cette photo datée a priori de 1922, où tu poses fièrement avec ton époux et vos trois premiers garçons. Vêtue d'un chemisier blanc, très fin sautoir et petites boucles d’oreilles, les joues bien rondes, les yeux sombres, tes cheveux coiffés en chignon de façon asymétrique ce jour-là me semble-t-il.

Vous étiez tous habillés « sur votre trente et un » pour poser chez le photographe !
 
Collection personnelle

Petite, sur toutes les photos, j'ai comme l'impression que tu ne veux pas perdre un seul centimètre.

Une vie qui s'est déroulée entre le monde de l'agriculture et le monde des chemins de fer, certainement pas facile, avec 4 puis 5 hommes à la maison.

Si ton époux  ne partit pas au front lors de la première guerre mondiale en 1914, c’est en raison de son métier au titre des Sections de Chemin de Fer de Campagne. Mais dès les premières semaines du conflit ta famille fut endeuillée par le décès de ton beau-frère, puis ceux de deux cousins germains.

Plus tard, tu eus la douleur de perdre ton troisième fils décédé accidentellement en 1955, et l’année suivante ton époux.

Mais entre-temps des petits-enfants avaient agrandi le cercle familial. L'été, tu les avais parfois dans ton logis. En ce qui me concerne, c'était des visites à la journée avec mes parents, ou seulement avec Papa parfois.

Je garde le souvenir de ta petite maison, d'un jardin potager bien entretenu où j'ai appris à ne pas confondre le persil  et les fanes de carottes,  jardin avec une bordure de fleurs et un puits. Vague réminiscence d'un chien qui lui ne me terrifiait pas !
 
Je garde en mémoire l'image d'une grand-mère avec un petit chignon sur la nuque, toujours vêtue de sombre, et souvent avec un tablier.

En tout cas pour le mariage de ton fils aîné et de mon baptême tu t'étais déplacée avec ton époux, et tu arborais un chapeau. Celui de mon baptême est de paille noire (portant le deuil de tes parents sûrement). Ce chapeau classique est acceptable contrairement au curieux couvre-chef de mon autre grand-mère.

Pour ma naissance, tu avais trouvé le temps de me tricoter une robe de laine. Ce cadeau figure dans mon livre de première enfance annoté par Maman.

Annette Philomène petite esquisse tout simplement, car de tes goûts et aspirations, douleurs ou inquiétudes je ne sais rien, esquisse-témoignage. Vie d'une grand-mère de 1891 et 1967.
 
Avec toi Mémé Annette Philomène et ton patronyme dont je n'appréciais pas la sonorité je suis remontée loin dans le temps bien étonnée de mes trouvailles.

 

jeudi 28 septembre 2017

Généathème : Barjaquer patois ou français

Mes aïeux savoyards barjaquaient-ils patois ? Papotaient-ils seulement en patois, ou aussi en français ? Honnêtement,  je n’aurai pas abordé ce sujet de généathème, sans la proposition de Sophie du Blog « La Gazette des Ancêtres ».
 
C’est en terre de Savoie que la chaîne de mes ancêtres remonte le plus loin dans le temps : des gens de la terre, de la montagne, sauf trois notaires ducal et aussi un bourgeois ! Terrain défriché en partie par des passionnés de généalogie de longue date, dont je bénéficie car il s’avère fiable.
 
Comment parlaient tout ce petit monde d’hommes, de femmes, et d’enfants, voire écrivaient ?

Pour commencer juste un petit rappel : non ne vous sauvez pas ! Le patois savoyard, resté assez proche du latin, appartient au groupe linguistique appelé bizarrement « franco-provençal ». Ce n’est pas tout à fait du français, et pas du tout du provençal.

Lexilogos - carte détail

Le français, langue des autorités et des notables
 
Se poser la question du parler usité, à mon sens, conduit à se demander qui parle quoi et quand ?
 
Initialement  sur les terres du Comte de Savoie, tous les actes administratifs ou notariés étaient rédigés en latin. Puis, le Comte Vert Amédée VI de Savoie (1343-1383) s’est dit qu’il serait plus commode de gouverner un pays dont la langue administrative serait plus compréhensible pour lui qui parlait le patois savoyard, que le latin des clercs.
 
Le Comte Vert a appris la langue du Roi, du Roi de France, c’est-à-dire le français et l’a imposée à son secrétariat ! Soit dit en passant, Amédée VI en épousant Bonne de Bourbon, fille de Pierre 1er de Bourbon et d’Isabelle de Valois, est devenu le neveu du Roi de France Philippe VI de Valois. Il n’y a pas eu de pression de celui-ci trop occupé avec les Anglais à cette époque.
 
Avec ce choix linguistique libre du Comte Vert, la langue française unitaire a été adoptée au château comtal de Chambéry. A partir de la fin du XIVe siècle, il y eu un engouement pour la langue et la culture française sur les terres du Comte, puis du Duc de Savoie. Les familles aristocratiques et les familles bourgeoises des professions juridiques adoptèrent le français comme langue domestique.
 
Le XVe siècle a été l’époque de l’installation du français en Savoie : mouvement social pacifique. Les actes d’archives révèlent que le français a remplacé assez rapidement le latin, sans passer par la transition d’un dialecte local. A l’exception des jugements qui restèrent en latin jusqu’à son abandon, par les cours de justice, après l’Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539. A cette époque en effet, les troupes françaises occupaient la Savoie qui était gérée comme une province française…
 
Lorsqu’il eût retrouvé son fief héréditaire, le Duc Emmanuel-Philibert de Savoie, par lettre patentes de 1561, impose le toscan – c’est-à-dire l’italien au Piémont – et le français à la Vallée d’Aoste et à la Savoie. Il justifiait le choix de ces deux langues, par la langue qui était la plus proche du patois que parlaient les gens de chaque région. La Savoie n’a jamais été administrée en italien. 

Le bilinguisme du peuple : langue du dimanche et langue de tous les jours
 
Et le patois dans l’histoire ? Les familles de notables n’ont pas abandonné ce patois qu’elles devaient bien connaître pour parler avec l’ensemble des gens.
 
Et le peuple dans tout cela, c’est-à-dire mes aïeux ? Il a évidemment continué à parler patois, puisqu’il a parlé couramment jusqu’à la fin du XIXe siècle.


Sauf que les Savoyards sont devenus, à partir des XV et XVIe siècles, bilingues. D’abord bilingues passifs, comprenant le français mais ne parlant que le patois ; puis bilingues complets.
 
L’Eglise a joué un grand rôle : au cours du XVe siècle, les sermons dominicaux commencèrent à se faire en français. Au XVIe siècle, des évêques donnèrent l’ordre aux curés de prêcher en français même dans les plus petites paroisses. Tout le monde parlait patois et le dimanche faisait un effort pour comprendre le français du sermon. Le catéchisme était enseigné en français aux enfants, les vieux ex-voto étaient en français.
 
On a un témoignage indirect de ce partage des langues dans certains noëls qui mêlent les strophes en patois et d’autres en français. Comme le curé parle en français dans sa chaire, la Vierge et les anges parlent français, tandis que les bergers parlent en patois.
 
Un autre instrument de francisation fut le théâtre religieux. Au XVIe, on a beaucoup joué de mystères dans les Alpes, et  en Savoie les textes étaient en français. Des mystères furent joués à Chambéry, Montmélian, puis le centre de cette activité s’est déplacé en Maurienne.
 
L’évêque de Saint-Jean de Maurienne, qui avait ouvert un collège de langue française, favorisait la représentation de mystères dans ses paroisses. Il faut avoir à l’esprit, ce qu’une telle représentation, impliquait à l’échelle d’une paroisse. Tous les acteurs – ou presque – devaient être choisis dans la population locale. Celle-ci devait fournir un effort considérable pour apprendre les rôles et les immenses tirades en français. Les représentations de mystères religieux furent des auxiliaires du français dont on disait qu’il était la langue du dimanche.
 
Dans bien des paroisses de Maurienne, il y avait des écoles où les gamins pendant l’hiver apprenaient à lire et à écrire en français.

Le patois restait évidemment la langue de tous les jours.

Les patois des villages avaient des différences, mais ils avaient surtout des ressemblances, nombreuses, discrètes et essentielles qui permettaient à tous les gens de se comprendre.
 
Loin de moi l’idée de vous infliger un glossaire, ou une ribambelle d’expressions, sauf à préciser que barjarquer correspond à bavarder, faire des commérages. Il m’arrive d’utiliser ce verbe, j’en ignorais l’origine.
 
Je préfère prendre l’option des mots savoyards dans le français parlé en Savoie, mots d’autrefois qui correspondent à une réalité montagnarde, ou donnent aux propos une pointe de malice, ou sont plus expressifs.
 
Mots choisis savoyards
 
Concernant la flore, l’expression bizarre de pomme de pin est remplacée par le nom savoyard une bovate ou povote. Au moment de la cueillette des myrtilles, on va ramasser des embrunes ou des embrosales !
 
Concernant les végétaux, en Savoie la carotte rouge est l’appellation de la betterave rouge à salade, et notre carotte jaune reste parfois encore appelée pastenaille.
 
Côté cuisine : un diau ou diot est une saucisse. Le décapa-diau est un grand gars, sec et maigre, comme pour le français dépendeur d’andouille.
 
Un seau est un zibelin, la louche : une pauche, et l’écumoire : une cuillère-percée. La pignote est un bidon pour aller chercher le lait. Un petit morceau de nourriture porte le nom de bocon : viens manger un bocon de tomme.
 
Justement côté montagne : si un de nos ancêtres avait deux montagnes, il n’était pas Crésus, mais avait deux alpages, chacun ayant son chalet, ses prés et ses pâturages. La montagnette est un alpage de basse altitude. Emmontagner, c’est monter le troupeau à l’alpage, et démontagner c’est le faire redescendre.
 
Il y a tant d’autres mots susceptibles d’éclairer le quotidien de nos ancêtres et leurs activités, matière à d’autres billets, à des rendez-vous avec un ancien ou une aïeule. Je garde donc certains mots pour une autre fois.
 

Sources : Lexilogos
- Comment parlaient et écrivaient les Savoyards au cours des siècles par Gaston Tuaillon - Romaniste et dialectologue savoyard -  Conférence de 1996
- Survivances du patois savoyards par Gaston Tuaillon - Cahiers de civilisation alpine 1983

samedi 16 septembre 2017

Le manuscrit de Coucy le Château

Posé devant ma porte, par une main anonyme et mystérieuse, j'ai eu la surprise de trouver un rouleau de papier de couleur crème, entouré d’une cordelette de chanvre. Etonnée, je m’empare de ce document, dénoue le lien, le déplie. 

Sur ce manuscrit,  d’une belle écriture penchée,  je repère une devise : « Roy, ni prince ne suy,  Ni duc, ni comte aussy, Je suis le sire de Coucy ». Oh, que cela est étrange !

Une fois le manuscrit  complétement déroulé, consigne m’est donnée de me rendre au bailliage de Coucy  le 1er janvier 1722  - pour mon prochain RDVAncestral -  afin de découvrir des énigmes liées à mes ancêtres.
 
Point de département de l'Aisne en ce temps-là, puisque le Roi Louis XV régnait sur les sujets du Royaume de France.
 
En route donc pour Coucy le Château, où sur un éperon rocheux fût édifiée au 13ème siècle, une fière forteresse, dont les remparts pouvaient concurrencer d'autres citadelles de l’Occident médiéval. Au 14ème siècle, Enguerrand VII de Coucy, grand diplomate, fît du château un somptueux palais. Mais la Fronde était  passée par là, Mazarin ordonnât  le démantèlement de la forteresse et son abandon.
 
Coucy le Château - Delcampe
Sur le manuscrit, consigne m’est donnée d’entrer dans la petite cité  par la Porte de Laon,  flanquée à l’extérieur de deux grosses tours avec à l’étage une grande salle. Consigne m’est donnée de bien regarder à main droite pour trouver le premier billet glissé dans un interstice du rempart.

Effectivement après avoir un peu tâtonné, entre les pierres est glissé un papier plié en quatre. Instruction m’est faite de me diriger vers le cimetière, car Jean MARLOT mon ancêtre assiste à l'inhumation de son épouse Jeanne COLLECTE qui vient de s’éteindre à  l'âge de 53 ans.

Je me faufile, m’égare un peu entre les places irrégulières, les rues généralement étroites, tortueuses et mal pavées, avec des maisons basses de peu d’apparence.

La cérémonie vient de s'achever apparemment lorsque je pénètre dans l'enceinte du lieu du dernier repos. Je croise trois personnes pressées de rentrer chez elles, plus loin un homme est entouré  de proches qui finissent de lui présenter leurs condoléances. Cette silhouette, avec encore une cape jetée sur les épaules,  me laisse une impression de déjà vu. 

Je n'ose pas m'approcher, ce Jean MARLOT est-il le même que celui qui est l'époux d'Antoinette CHARLET ?
 
La dernière consigne du billet est de repérer une pierre tombale à proximité (et non une simple croix en bois) pour trouver un autre billet qui me guidera vers un autre lieu, un autre jour. Là je suis perplexe, je peine, la lumière baisse, Jean MARLOT part à son tour. De quoi j’ai l’air à errer dans un cimetière un jour d’hiver, qui plus est un premier janvier !
 
S’obstiner, surtout en généalogie, enfin sous un gros caillou à côté d’une pierre tombale : je déniche un autre billet, toujours plié en quatre. Consigne m’est donnée, de me rendre juste à côté, à l’église Saint-Sauveur de Coucy le Château le 17 février de la même année, soit 6 semaines plus tard,  pour un mariage cette fois !
 
Et magie d’un rendez-vous avec ses ancêtres, je suis aussitôt propulsée dans l’église voisine, le jour prévu, à la bonne heure.

Rapide coup d’œil au portail de la seconde moitié du 12ème siècle, qui se comporte d’un petit porche en saillie, décoré de trois rangs de colonnettes, supportant un nombre égal de torses, dont seule la première présente des sculptures.
Coucy le Château - Delcampe
Il me faut un moment pour m’habituer à la faible lumière de la nef, mais je suis arrivée à temps pour la bénédiction nuptiale de Jean MARLOT (mon SOSA 820) et Antoinette CHARLET (mon SOSA 821) et entendre le prêtre égrener les qualités des mariés. Comme souvent en cas de remariage, le prêtre ne mentionne pas la filiation de l'époux : Jean  est dit veuf et point final.

Mais je découvre qu'Antoinette est la fille de feu Jean Baptiste CHARLET et de défunte Anne BOUDERLINE, et vient de la paroisse Saint-Martin de Chauny.

Tout cela a été rondement mené, veuf éploré que nenni !

Ils se sont donc unis à Coucy mes deux tourtereaux, parents de Jean-Baptiste ! Antoinette a environ la trentaine, Jean un peu plus a priori, et certainement pas la cinquantaine comme sa première épouse.

Vais-je suivre le cortège jusqu'à leur domicile pour repérer leur maison ? Leur fils Jean-Baptiste a-t-il été baptisé aussi dans l’église Saint-Sauveur ? Et là puisque je suis dans une autre époque puis-je consulter le registre du prêtre dans la sacristie ou le lieu de dépôt ?
 
Réfléchie un peu pauvre distraite et impatiente si tu vas formuler cette demande auprès du prêtre,  il va te prendre pour une dérangée. Il vient tout juste de célébrer le mariage, il n'y a pas eu mention d'une reconnaissance d'enfant. Antoinette et Jean n'ont pas forcément fêté Pâques avant les Rameaux.

A tout hasard je me dirige vers la cuve baptismale et s'il y avait autour de celle-ci un autre billet sur un banc ou près d'un cierge ..... je tourne, je vire ; ce coin de l'église est très sombre.

Je sais que les fonts baptismaux romans du 11ème siècle,  sont remarquables et sculptés dans du marbre noir veiné de bleu. Je n’arrive pas à déceler les sculptures finement ciselées représentant des motifs végétaux des petits animaux, des petits personnages et de jolis visages.

Cependant, à main gauche, dans un missel oublié, dépasse un troisième billet plié en quatre comme les précédents : avec noté « même lieu le 11 janvier 1724 pour le baptême de Jean-Baptiste MARLOT». J'embrasse le billet.

Et là un peu plus de lumière,  puisque c’est un autre jour. Je vois la tante et marraine Reine CHARLET, demi-soeur de la maman, tenant avec précaution le nouveau-né et lui souriant, et Jean MARLOT le père très ému et tellement fier d'avoir enfin un héritier.

1722, 1724, 2017; enchaînement rêvé, cher à mon cœur, maillons dans la chaîne des générations.


Enchaînement qui complète une précédente rencontre dans le village de Barisis aux Bois où la petite famille s'est installée et qui est évoquée ici


Sources
AD 02 Coucy le Château-Auffrique BMS 1716-1735 vues 63, 65 et 92 
 

samedi 2 septembre 2017

Jean Bérard mendiant


En parcourant les pages du registre de la  commune de Beaufort sur Gervanne dans la Drôme, j’avais mis sous le coude un acte en raison d’une signature.

Finalement avec la nouvelle suggestion de Guillaume, du blog "Grenier des Ancêtres" d'adopter un ancêtre  #AdopteUnAncêtre,  si je vous proposais un billet pour cet "adopté" croisé en Dauphiné.

En l’an neuf de la République, le vingt deux fructidor, ou si on se rapporte au calendrier grégorien le 9 septembre 1801, était décédé à 4 heures du matin- à l’âge de 68 ans - Jean BERARD profession de mendiant.


Gallica - Les Gueux - J. Callot
 
Le défunt est dit veuf, natif de Châteaudouble et fils de Jean BERARD et Marguerite BERARD du lieu de Châteaudouble. Cette déclaration précise, recueillie par le Maire, est faite par Claude VINCENT (un très lointain grand-oncle) et par Mathieu CHAGIER maréchal ; témoins qui savent signer.

Etant intriguée, j’ai eu envie de me promener à Châteaudouble, village au pied du Vercors.

J’ai ainsi trouvé sur le registre de cette commune, que Jean BERARD était le fils d’un autre Jean BERARD et de Marguerite BERARD. Il a été baptisé le 26 février 1733 avec pour  parrain Sieur François PEYRACHE drapier et pour marraine Elisabeth GUERIMAND son épouse. Outre les signatures de ces derniers, il y a 3 belles signatures de nommés BERARD, dont une Suzette.


 
Continuant à être intriguée, après un petit tour sur Généanet, j’ai repéré le mariage des parents de Jean BERARD et découvert qu’il était l’aîné d’une fratrie nombreuse.

Jean BERARD et Marguerite BERARD se sont unis le 11 mars 1732 en l’église de Châteaudouble. Cette union fait suite à une bulle de dispense du 2e au 3e degré de consanguinité obtenue le 21 février précédent en la Vice-légation d’Avignon et délivrée par Messire Denis Drouet, Vicaire de Monseigneur l’Evêque de Valence destinataire de la bulle. Les mariés apposent leurs signatures, tout comme les 5 témoins, révélant une certaine aisance dans la famille.


Le prêtre indique que les mariés sont des nouveaux convertis, et que le dimanche d’avant, au cours de la messe paroissiale, ils avaient fait profession publique de la Religion Catholique apostolique et romaine. Le grand jeu des formalités, pour une famille qui avait dû  renoncer aux idées de la Réforme.

Là j’ai arrêté ma digression sur la famille du regretté Jean BERARD dit mendiant, qui m’a confortée dans l’idée qu’un coup d’œil sur les actes dévoile des éléments supplémentaires.

Jean BERARD était mendiant certes, seul vraisemblablement, mais connu dans le village, puisque les témoins énoncent son l’identité.


Sources Archives Départementales Drôme
EC Beaufort sur Gervanne an X1-1812 vue 92
BMS Châteaudouble 1643-1740 RC vue 260 et vue 267
 

samedi 15 juillet 2017

Baptême éclair pour Jean Marlot

Brume cotonneuse, humidité glaciale et pénétrante en ce début janvier 1728, la première approche avec Barisis aux Bois – dans le département de l’Aisne aujourd’hui- est rude. Je devine deux ou trois maisons basses. Suis-je réellement dans la bonne paroisse ou égarée ?

Pas âme qui vive, est-ce un rêve ? Au loin deux silhouettes féminines paraissent pourtant  se dessiner, l’une d’entre elle porte  précieusement un fardeau,  elles s’engouffrent dans un lieu. Est-ce l’église ce bâtiment avec une petite pointe qui semble se dégager du bouillard ? Le clocher ? Questionner les branches dénudées des arbres pour demander mon chemin ?

Gallica - Maisons picardes

Soudain un homme débouche d’un pas très pressé, avec une cape jetée par-dessus ses vêtements,  un chapeau au large bord bien enfoncé. S’il vous plait Monsieur, je cherche la maison de Jean MARLOT charron ? Je m’entends dire suivez-moi d’abord à l’église !

L’église n’est pas très grande, les deux femmes entrevues sont là, avec un bébé bien enveloppé dans un châle, le sacristain aussi vraisemblablement.  Je reste dans le fond de la nef. L’homme rencontré s’avance à la hâte vers les fonts baptismaux.

L’officier du culte a la mine assez renfrognée, le 12 janvier 1728 c’est le deuxième baptême de l’année et c’est encore un enfant illégitime. L’affaire est rondement menée et le bébé entre vite dans la communauté de l’Eglise.

Je découvre que l’enfant est prénommé Jean comme Jean MARLOT le parrain, avec pour marraine Marie Jeanne Levasseur. La mère Marguerite Dubois est dite majeure, fille de défunt François Dubois et de Marguerite Bouhoury.

La pauvre éconduite, comme la loi l’obligeait pour une femme non mariée, a fait une première déclaration de grossesse  le 14 septembre 1727 au Greffe de la Justice de Barisis : celle-ci est dite nulle et fausse. Marguerite la maman, le 5 novembre suivant, devant le premier notaire royal du Baillage de Coucy avec 2 témoins de son village, est revenue sur sa déclaration et indiqué que sa grossesse était les faits et œuvres d’un homme inconnu en allant au bois …  Désemparée quel homme avait-elle désigné, y-a-t-il eu des pressions pour lui faire dire une version édulcorée ?  On ne le saura pas.

Acte découvert au hasard, précieux à plusieurs titres, Jean MARLOT mon ancêtre n’était peut-être pas un parrain très spontané, mais désigné ou requis s’agissant d’un enfant illégitime. Indice de début 1728 révélant qu’il était déjà installé comme charron à Barisis aux Bois avec sa famille.

La minuscule assemblée s’égaye prestement, il fait encore plus froid, de quoi frissonner davantage. Et le nouveau-né va-t-il résister à cette épreuve ?
 
 
Gallica - Greuze
Je m’évertue à suivre le rythme des pas de mon homme, à deux doigts de claquer des dents. Je pénètre dans le logis de Jean MARLOT et de son épouse Antoinette CHARLET mariés depuis 6 ans. Ils ont un fils Jean-Baptiste MARLOT qui la veille a eu 4 ans.

Mon hôte doit reprendre son travail de charron, et rattraper son retard, difficile dans ses conditions de le questionner sur son village d’origine, et sur les noms de ses parents ou de m’expliquer son métier. 

Obligeant, il demande à Antoinette de me donner quelque chose de bien chaud pour me réconforter. S’interroge-t-il intérieurement sur le bizarre personnage croisé sur son chemin,  dont les mains sont tendues vers la cheminée pour profiter de la chaleur des flammes. De toute façon Jean MARLOT est un taiseux. Il s’éclipse …

Discrète et vive,  Antoinette CHARLET me sert dans une écuelle en bois une bonne soupe, en milieu d’après-midi c’est une première pour moi. Installées toutes deux sur un banc, je me réchauffe et me sens bien sans envie de parler et d’interroger.

Pendant tout ce temps Jean-Baptiste MARLOT, grand bambin assez costaud pour ses 4 ans, qui n’est pas né à Barisis aux Bois, m’a observé fixement. Air de dire : ce n’est pas  trop tôt  de venir dans notre paroisse.

Il tient à la main une petite roue sûrement confectionnée par son père. Il grandira dans un foyer lui, et apprendra le métier de charron,  homme-orchestre très souvent parrain ou témoin dans les registres. Jean-Baptiste MARLOT épousera Marie-Barbe DAUBENTON fille de Jean-Louis DAUBENTON garde-ventes évoqué précédemment ici.

Capsule temporelle rêvée ou pas, je disparais pour revenir à l’occasion, lors d’un autre  RDVAncestral mensuel  initié par Guillaume du Blog  Grenier des Ancêtres.
#RDVAncestral
 
Sources

AD 02 Barisis aux Bois  BMS 1721- 1750  Baptême vue 46

samedi 17 juin 2017

RDVAncestral - L'alphabet d'Isabelle

 « Mais passez donc me voir » m’écrit Mademoiselle Amandine Bachasse institutrice communale à Montmeyran dans la Drôme en 1896. Tiens donc et si je saisissais l’occasion offerte de me rendre à l’école primaire de ma grand-mère maternelle Isabelle ARNOUX ?

Je laisse de côté les écoles du village où vont les enfants de la partie ouest de la commune. Je sais qu’Isabelle - comme ses sœurs Désirée et Nésida -  sont allées à l’école primaire du hameau des Dinas ainsi que les autres enfants de la partie est de Montmeyran.  Pas loin, l’école de garçons du hameau des Rorivas a vraisemblablement accueilli leur frère Bénoni.

L’école de filles des Dinas existe depuis 1856. Au départ sous la loi Guizot, c’est une école confessionnelle protestante où les études sont payées par les familles, avec une aide de la commune pour la scolarité des enfants indigents, commune qui assure aussi le traitement du maître protestant. Avec la loi de 1881 sur l’enseignement de Jules Ferry, il s’agit de l’enseignement public et laïque et l’école a été remise à l’Etat. 


Collection personnelle
 
Ayant rêvassé, je suis en retard. Je n’ai pas vu partir plusieurs enfants  du hameau des Dorelons et marcher d’un bon pas vers le hameau des Dinas pour rejoindre leur école.

Au moins deux fois par jour, si ce n’est quatre, c’est un bon kilomètre que doivent faire à pied Isabelle et ses petits camarades. Il n’est pas question de musarder le long de la rivière l’Ecoulay sur la gauche pour repérer d’éventuelles truites ou de lorgner les nids dans les arbres.

Avec la température clémente de juin, les fenêtres de la salle de classe sont ouvertes, j’entends  la maitresse. Melle Bachasse m’aperçoit, me fait signe et m’invite à entrer dans l’école. Les enfants étonnés se lèvent aussitôt, et claironnent « bonjour Madame  » Oups voilà j’y suis !

Bon comment l’institutrice va me présenter ? Celle-ci inventive dit « c’est une ancienne élève qui a quitté la région et qui se demande comment se déroule la classe maintenant. Les enfants faites comme si elle n’était pas là » 

Les élèves se rassoient et replongent le nez sur leur ardoise, alors que je m’installe tant bien que mal sur un banc d’école au fond.

Coup d’œil dans la pièce : le tableau noir sur lequel on écrit à la craie, l’éponge pour effacer. Tiens quand j’étais petite c’était une brosse.  Le bureau de la maîtresse sur une  estrade. Le plan incliné du bureau des écolières, les trous où sont installés les encriers blancs avec l’encre violette et à côté le porte-plume et pas loin le buvard.

Coup d’œil aussi sur les élèves, toutes portent une blouse pour protéger leurs vêtements. Je repère ma grand-mère Isabelle née en 1888, elle est âgée de 7 ans, des yeux bleus, blondinette aux cheveux fins qui sont tressés.

Elle est dans le niveau élémentaire et doit trouver la solution à des questions d’arithmétique : 12 mètres de drap ont couté 204 francs : quel est le prix d’un mètre de drap ?

Une personne gagne 218 francs par mois et dépense en moyenne 7 francs 25 par jour : quelles sont ses économies annuelles ? Je vous vois sourire : ne pas sortir le boulier électronique et il convient de trouver la bonne réponse.

Les petits du niveau préparatoire ont seulement à résoudre : une marchande a vendu au marché 3 douzaines d’œufs, combien a-t-elle vendu en tout ?

L’institutrice se déplace entre les bureaux pour regarder les calculs sur les ardoises, et incite ensuite les élèves à donner les réponses en fonction des doigts levés. Les gamines en profitent pour observer le fond de la classe et la curieuse intruse.

Si elle suit, pour les différents niveaux de sa classe, les propositions de sujets et d’exercices du journal d’enseignement qu’elle reçoit, Melle Bachasse essaie aussi d’innover un peu.

« Bon maintenant, on révise le vocabulaire appris en prenant toutes les lettres de l’alphabet. » Tiens donc, une petite musique de juin.

Des mots sont égrenés facilement : abeille, canard, dindon, fontaine, gerbe, hache, jardin, lapin, noisette, œuf. Le rythme se ralentit avec le Q : la quenouille doit pourtant être encore présente dans les foyers, pour le violon c’est moins sûr. Et quant aux X Y Z je vous laisse découvrir.

Gallica - Alphabet des enfants sages


Je ne vous dirai pas les mots trouvés par Isabelle, c’est un secret. Le soir en rentrant sa grande sœur Désirée peut la conseiller pour ses devoirs, car sa sœur Nésida est pensionnaire pour devenir institutrice comme le sera la benjamine ma grand-mère. Jean Pierre ARNOUX et Noémie Olympe LAGIER mes arrières grands-parents, agriculteurs, tenaient à ce que leurs filles poursuivent leurs études.

Isabelle ne sait pas que j’ai évoqué son aïeul Jacques ARNOUX  ici.
Va-t-elle penser que je l’ai espionnée ?

Se pencher sur l’Instituteur pratique ou autre revue similaire est fort instructif pour se faire une idée de ce qui était enseigné et demandé aux élèves de la fin du 19ème siècle, à défaut d’avoir les cahiers de son ancêtre.

C’est le recensement qui m’a livré le nom de la maîtresse de ma grand-mère Isabelle ; Amandine Bachasse, célibataire, est née en 1849 à Saint-Romans en Isère.

Voilà je suis retournée à l’école.


Sources
L’Instituteur pratique : journal d’enseignement primaire juin 1895 
Réponses  17 francs, et 293.75 francs et 36.