samedi 12 juin 2021

Nicolas Bard le précautionneux

Le héros principal, baptisé Nicolas en 1733, est le fils de Joseph Bard et de Marguerite Jullien. Le moins qu’on puisse dire est que cet ancêtre savoyard n’est pas au sommet de sa forme en ce 7 décembre 1751, malgré ses 18 printemps.

Nous sommes en Savoie, dans la maison du testateur au hameau du Pousset de la paroisse d’Orelle - Maître Claude Francoz notaire royal collégié (1) note qu’il est midi en la présence des témoins, et s’apprête à recevoir les volontés du jeune testateur Nicolas fils de feu Joseph Bard qui était fils de feu autre Joseph Bard natif et habitant dudit lieu :



« lequel considérant l’incertitude de l’heure de la mort et voulant disposer de ses biens temporels de son gré et libre volonté et fait son testament nuncupatif et ordonnance de dernière volonté nuncupative qu’il a requis, moi Notaire, de rédiger par écrit en la forme ci-après et à ces fins,

« étant, ledit testateur en son bon sens, parole, mémoire et entendement, ainsi qu’il est apparu à moi Notaire et aux témoins, quoique détenu de maladie en son lit,

« et, après s’est muni du vénérable signe de la Sainte-Croix, et avoir fait la profession de foi en bon chrétien, élit la sépulture de son corps dans le tombeau de ses feux parents ses prédécesseurs,

Dans ce testament verbal prononcé devant le notaire, selon une trame quasi immuable, mon ancêtre après avoir recommandé son âme à Dieu, détaille ses dispositions funéraires.

« et veut que le jour de son enterrement soit célébrée une messe de requiem a notte pour le repos de son âme, et que soit ledit jour faite l’offrande de pain et de vin, et fournit le luminaire convenable le tout selon les coutumes du présent lieu,

« selon lesquelles il ordonne de faire une aumône générale le jour de son enterrement, en laquelle aumône il veut que soit distribué le pain et le potage à tous les pauvres qui se présenteront selon les coutumes du présent lieu,

« selon lesquelles il veut et ordonne que soit aussi fait sa neuvaine, à la fin de laquelle il ordonne que soit célébrée une messe de requiem a notte, et une autre à la fin de l’année de son décès,

« item un jour de l’année de son décès, il veut être célébrée une messe de basse voix à l’honneur et à la chapelle de Saint-Joseph érigée dans le présent village du Pousset,

« et pour le surplus de ses funérailles et œuvres pies, il s’en rend à la bonne volonté et dévotion de sa chère Mère et héritière ci-bas nommée,



« et ayant été ledit testateur, interrogé et même exhorté par moi Notaire, s’il voulait faire quelque légat aux hôpitaux respectif du présent lieu, de la Province et de celui des Saints Maurice et Lazare érigé à Turin, il m’a répondu qu’il ne peut rien donner,

La question d’un legs pour les hôpitaux piémontais est obligatoire selon les dispositions royales, et comme de coutume, en bon savoyard, Nicolas refuse. 

« et parce que l’institution de l’héritier universel est le chef et fondement de tous les testaments, à cette cause ledit testateur a institué de sa propre bouche nomme et fait pour son héritière universelle la Marguerite fille de feu Claude Jullien sa chère mère veuve dudit Joseph Bard,

J’imagine mon aïeule Marguerite, dans la pénombre au bord du lit de son fils Nicolas souffrant, penchée sur son visage enfiévré, inquiète de son état, angoissée à l’énoncé de ces dispositions si particulières : elle n’a que ce fils, son époux n’est plus.

Maître Francoz de poursuivre « par laquelle il veut que ses dettes, funérailles et œuvres pies soient payées et accomplies sans forme de procès et son présent testament vaille par droit de testament nuncupatif et par tout autre meilleurs moyens qu’il pourra subsister selon les lois et duquel il m’a requis acte qui lui est accordé et dont le droit du Tabellion est de trois livres (2),

Dans les témoins cités, je souligne seulement l’oncle du testateur : Maurice Bard fils de feu Joseph fils de Jean-Louis Bard, et un cousin germain, Maurice Bard feu Jean Antoine. Ceux-ci savent signer, ce qui n’est pas le cas de Nicolas Bard le malade, et le notaire est un collatéral, une affaire de famille somme toute. 

Ne soyez-pas inquiet, Nicolas mon ancêtre précautionneux a survécu à sa maladie, puisque je vous relate son testament. Cet acte antérieur à son contrat de mariage m’a étonnée, puisque ce gars de la Maurienne a fondé une famille : fil de vie à poursuivre.

Retrouver cette famille 


N.B
(1) le notaire collégié en Savoie a fait ses études dans un collège de droit, il est dit royal car le duché de Savoie en 1751 dépend du Roi de Piémont-Sardaigne dont la capitale est à Turin 

(2) en Savoie, le Tabellion désigne le registre sur lequel sont copiés obligatoirement tous les actes notariés, et par extension le service chargé de l'enregistrement de ces copies, moyennant une taxe

Sources
AD73 Tabellion St-Michel 1751 2C 2808 vue 717

jeudi 20 mai 2021

Remariage et sac de noeuds

Au menu ce mois de mai pour le généathème de Geneatech : évoquer une histoire de remariage. L’aïeul candidat - dans une version remariage et sac de nœuds – est Claude Jullien un savoyard qui habitait Le Thyl un village de montagne en Maurienne.

Le Thyl-dessus 

Allez grimpons à la rencontre d’une famille, d’un lieu, dans une autre époque, celle du Duché de Savoie, et écoutons Claude Jullien un ancêtre à la 10ème génération, mon sosa 530 pour les initiés.

" Mon père Jean-Baptiste Jullien, fils d’un Jean, est originaire de Mont-Denis, un autre village plus haut perché. Il a épousé Mauricette Bard ici au Thyl en 1673, fille de Balthazar, elle appartient à une  lignée accrochée à ce terroir qui s’étage sur un versant ensoleillé, entre 1200 et 1400 mètres d’altitude, selon que l’on demeure au Thyl-dessous ou au Thyl-dessus.

" Nos maisons, accolées les unes et aux autres pour se protéger des intempéries, sont en pierre avec des toits recouverts de lauze, et de petites ouvertures. Les ruelles et les chemins sont pentus, dur est le labeur pour les cultures.

" Je suis tenu sur les fonts baptismaux en 1679 par Claude Gallioz et Marie l’épouse de Louis Bertrand ; âgé d’à peine 6 ans ma mère meurt en 1685, et le père s’unit peu après avec Michelette Lazard.

" Jeune et vaillant gaillard, de tout juste 16 ans, on me marie en 1695 avec Elisabeth Pascal, sosa 531 fille d’Antoine, d’à peine 17 printemps. On a eu des enfants, plusieurs filles, et seule Marguerite a grandi, elle a géré la maison après le décès de mon épouse en 1728.

" Toujours vaillant, et encore gaillard à 50 ans, j’ai prospecté pour me remarier et établir aussi Marguerite. Et juste au proche village d’Orelle, Joseph Bard avait une fille pas toute jeune, a l’air solide et les hanches larges dénommée Esprite, de même un de ses fils Joseph pouvait convenir pour ma grande. Ma foi il fut convenu de nos alliances et de ses modalités.




" Et c’est ainsi que le jeudi 5 mai 1729 furent célébré dans l’église du Thyl une double union : je me remariais avec Esprite Bard 38 ans qui me donnera 3 enfants, et Marguerite Jullien sosa 265 ma fille épousait Joseph Bard sosa 264 le frère de ma nouvelle épouse. Les jeunes s’établirent à Orelle.

" Pourquoi mes descendants ou les curieux s’étonneraient de ce sac de nœuds, cela vous fait un petit exercice mental pour établir les degrés de parenté.




Moi Claude Jullien père de Marguerite je deviens son beau-frère
Marguerite Jullien ma fille devient ma belle sœur
Joseph Bard frère d’Esprite Bard devient son beau-fils
Joseph Bard époux de ma fille Marguerite est à la fois mon gendre et mon beau-frère
Les demi-sœurs de ma fille Marguerite sont aussi ses nièces.
Les fils de ma fille Marguerite et Joseph Bard sont à la fois mes petits-enfants et mes neveux.

Me reste-t-il un lecteur ? Cela se passe ainsi avec les familles recomposées, parfois !

Faute de connaître le lieu de vie précis de Claude Jullien et les siens, je ne sais si les cérémonies religieuses se déroulaient à l’église Saint-Laurent du Thyl-dessus, ou la chapelle Saint-Grégoire du Thyl-dessous, ou pour le hameau de la Traversaz à la chapelle Saint-Georges. 

Ce village, rattaché désormais à Saint-Michel de Maurienne, peu peuplé, est un point de départ de randonnées pour les assoiffés de nature, d’autant que des passionnés ont œuvré pour la mise en valeur de ce lieu.



Sources 
AD 73 
BMS Orelle et le Thyl dont E345 vue 145
Petits cailloux semés sur Généanet
Photo le Thyl sur Wikimédia 

 

mercredi 28 avril 2021

Des petits êtres fragiles

Les naissances multiples, tel est le généathème d’avril, proposé par la dynamique association Geneatech.

Chaque village possède sa sage-femme, soumise au contrôle du curé, qui doit vérifier qu’elle est capable d’ondoyer le nouveau-né en danger de mort et veiller qu’elle ne se livre pas à des pratiques abortives ou infanticides.

« On exhortera soigneusement les femmes enceintes de communier souvent pour se disposer à la mort, à laquelle elles sont exposées, et là où les prêtres sont en coutume d’aller bénir les accouchées, ils ne leur mettront l’étole ni sur la tête, ni sur le col, ni autrement »

Cet extrait du texte des Constitutions synodales de Saint François de Sales rappelle que l’accouchement représentait alors un péril de mort. Dans les cas les plus favorables, la matrone se borne à laisser faire la nature et à encourager la parturiente. Si l’enfant se présente mal, elle demeure souvent impuissante, faute de connaissances et l’accouchement tourne au drame.


Eglise d'Avrieux - photo personnelle 

Après ce rappel un peu austère, et hélas réaliste, concernant toutes les mères de nos arbres, je vous invite à prendre la route de la Savoie pour un village de montagne en Maurienne.

Il me revient en mémoire la naissance de triplées à Avrieux, en l’an de grâce 1648, le 22 juillet exactement, au foyer de Claude Pascal maréchal et son épouse Barbe.

Trois petits êtres fragiles : Andrée, Françoise, Magdeleine

J'imagine l'effervescence au foyer de mes ancêtres à la 11ème génération, Barbe se doutait-elle d’une possible naissance multiple, elle qui avait déjà eu des enfants, dont François Pascal mon ancêtre. Barbe veuve de Denis Lafaux, s’était remariée avec Claude Pascal en 1634, peu de temps après la grande épidémie de peste de 1630.

J’imagine l’effervescence à trouver de toute urgence trois parrains et trois marraines, pour présenter tout de suite au baptême ces petits êtres fragiles : trois petites filles emmaillotées. Les maisons du village sont groupées, à deux pas de lieu de culte.

Je les vois tous s’engouffrant dans l’église Saint-Thomas Becket d’Avrieux, les marraines tenant avec précaution Andrée, Françoise et Magdeleine : elles ont alors un souffle de vie lorsqu’elles reçurent le baptême le 22 juillet 1648.


AD 73 BMS Avrieux 3E 299 v37

Le prêtre a détaillé l’acte de baptême et précisé les noms des parrains et des marraines pour les trois enfants. Sur la seconde page de registre, au même jour, il inscrit le décès de ces petits êtres si fragiles : un souffle de vie de quelques heures.

Barbe survivra à cette naissance et aura au moins un autre enfant : Agnès baptisée en 1652

Restons à Avrieux, où un siècle plus tard dans cette même église - qui entretemps est devenue un des joyaux de l’art baroque savoyard – Anne et Joseph les jumeaux de François Porte et Marie-Françoise Parmier sont baptisés le 17 février 1762.

AD 73 BMS Avrieux 3E 299 v251

Joseph Porte mon ancêtre à la 7ème génération fait partie de ma lignée agnatique, de sa sœur jumelle je ne sais rien, sa grande sœur Marie convolera en justes noces en 1771, lui épousera en 1783 Catherine Pascal. Je lève le suspens tout de suite, j’ai plusieurs branches Porte et Pascal sur Avrieux et me suis fait une raison !

AD 73 BMS Modane 3E 346 v59

Allons non loin de là, toujours en Haute Maurienne, à Modane naissent le 17 septembre 1683 des jumeaux Claude et Pierre, deux garçons d’égrège Mathieu Audé et Sébastienne Martin son épouse. Seul le devenir de Pierre Audé mon ancêtre m’est connu.

Sébastienne la maman avait-elle une ceinture bénie en guise de talisman pour s’assurer de couches faciles et heureuses, elle aura 2 autres enfants.

AD 73 BMS Modane 3E 348 v38

Un petit saut dans le temps et toujours à Modane le 6 avril 1757 Marguerite et Jeanne-Marie poussent leur premier cri au foyer de Jean-Baptiste Bernard et Anne Long, couple d’ancêtres mariés depuis 9 ans.

Mille excuses Jeanne-Marie Bernard mon aïeule, si je n’ai pas encore cherché le destin de ta jumelle, et toute ta fratrie, ni étoffé la ligne de vie de tes parents, il va falloir m'y atteler !

Juste un petit tour dans un coin de mon arbre, quelques lignes sur certaines naissances multiples, et la citation de Nicolas Boileau semble de rigueur ; 

« hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, polissez le sans cesse et le repolissez, ajoutez quelquefois et souvent effacez. »




N.B : Egrège : avant-nom en Savoie, terme synonyme de sieur ou honorable, usité pour les professions du droit comme les notaires 

Sources
- AD 73 BMS Avrieux et Modane
-  Relevés GénéMaurienne pour Modane 
- Roger Devos, François Martin, Mc Intyre : 
  Vie et traditions populaires Savoyardes 



samedi 17 avril 2021

Cousine Mathilde racontez-moi

Voilà que la silhouette entrevue se fond dans l’opacité du temps, et s’esquive. Discrétion, manque de temps, ou côté taiseux, j’ai tout juste un signe de dénégation de la main. S’agissait-il vraiment de Jean Pierre Arnoux mon arrière-grand-père époux de Noémie Lagier, pourtant cet ancêtre dans un souffle m’a suggéré : vas voir Mathilde.

Mathilde, serait-elle bavarde, disponible ?
Cousine Mathilde, pour ne rien vous cacher.

En ce jour de rendez-vous ancestral, je me dirige un peu plus loin dans le hameau des Dorelons à Montmeyran.

Sur le pas d’une porte, comme guettée, un signe de main d’invitation de ladite Mathilde m’enjoint à pénétrer, très avenante, un petit bout de femme d’une bonne soixantaine d’années, tout est bien ordonné dans le logis, un calendrier des postes au mur m’indique que je suis en 1924.

- Je vais faire du café, là pas loin de la cuisinière et de la fenêtre on sera bien pour papoter m’énonce mon hôtesse. Un rêve récent - encore en mémoire - me laissait entendre que quelqu’un s’était intéressé à Marie Arnoux ma belle-mère et à son époux fontainier. Qui êtes-vous, enfin qui es-tu si nous sommes parentes ? Non prends plutôt la chaise avec le coussin, et expliques moi tout.

- Pour faire court et simple, je suis une petite-fille d’Isabelle Arnoux et je vous ai rencontrée lors de son mariage en 1912 avec Emile Mercier, où vous étiez témoin en tant que cousine, sous le patronyme de votre époux Henri Edouard Deffaisse.
Si j’osais, racontez-moi, racontez-vous.

Convaincue ou pas de se livrer ma chère cousine Mathilde, Lambert de son patronyme de naissance, elle tourne et vire autour de la cafetière, sert le breuvage, s’installe, hésite.

- Originaire d’Aouste-sur-Sye à 20 kilomètres d’ici, je m’y suis mariée avec mon pauvre Edouard en 1902, un jour d’hiver, son père souffrant n’a pu se déplacer, j’avais déjà 40 ans et nous n’avons pas eu d’enfants, je me suis retrouvée seule en 1910, il m’a fallu recourir à une personne pour exploiter les terres.

- Mais tu le sais bien il y a tant eu de malheurs avec la dernière guerre, tant de douleur autour de nous, et partout dans le pays. Moi qui avais assisté au mariage de tes grands-parents tous deux instituteurs, c’était une belle journée, journée d’espoir.

- Regardez Mathilde la copie de l’acte, les signatures à la fin, celle de mon arrière-grand père paraît hésitante ce jour-là, peut-être l’émotion ou des problèmes de vue.
Vous-même, comme Isabelle Arnoux, signaient de votre nom d’épouse, mon grand-père a une signature nerveuse tout comme celle de son beau-frère René Picard époux de tante Nésida !
Faute de photo de la noce, je ne peux que me rabattre sur ce témoignage d’un jour de bonheur.
Racontez-moi Mathilde, souvenez-vous, si seulement …

- Mon petit doigt, m’a dit que tu as écrit sur tes grands-parents instituteurs à Braine où avec le conflit Isabelle s’est retrouvée seule pendants 4 longues années avec sa petite Jeanne. Emile ton pauvre grand-père disparu à Verdun, sa petiote était chétive lors de son arrivée ici : tout son entourage était soucieux.

Hé oui, dans notre village on a eu des réfugiés de l’Aisne dont les maisons étaient détruites, venus de Barisis il y avait tes arrière-grands-parents paternels, on a gardé des liens depuis qu’ils sont rentrés dans leur région dévastée.

Silencieuse d’un coup, très pensive mon interlocutrice, dont les souvenirs remontent à la surface et se bousculent : seul le tic-tac de la pendule dans la pièce.

Oserai-je sortir de ma pochette, une carte rescapée des hasards des transmissions, précieuse carte d’un vieil album de mon arrière-grand-père paternel Jean-Baptiste Adolphe Mercier ?

Une carte du 9 janvier 1925 écrite dans le Diois par cousine Mathilde qui séjournait chez des amis, elle répond à une lettre de vœux et s’excuse pour le retard lié à un rhumatisme du bras qui s’est estompé après une bonne friction. Cette carte est le dernier témoignage de son auteur, dont je perds la trace ensuite, adressée à Barisis dans l’Aisne, elle a plusieurs cachets, car elle a été réexpédiée chez M. Lescouet à Saint-Michel, donc un beau-frère chez qui mon arrière-grand-père devait séjourner à ce moment-là.

Modeste correspondance entre les personnes, modeste souvenir, des séquences en sépia qui défilent dans l’esprit de Mathilde, de son destinataire, de sa collatérale ou descendante et détentrice : exploiter le moindre indice pour sortir de l’opacité du temps, l’espace de quelques minutes.


                                                                                                  Retrouver  



Sources 
AD 26 EC Montmeyran et Aouste-sur-Sye
Document familial 

samedi 10 avril 2021

Marie Arnoux et le fontainier

Mise en lumière de Marie Arnoux une de mes arrières-grand-tante du côté maternel qui naquit un jour de printemps le 27 mai 1839. Le lendemain son père Pierre Arnoux, cultivateur domicilié à Montmeyran, s’en alla déclarer à la mairie la naissance de son premier enfant, fille de son épouse Catherine Marie Clément.

Le couple s’était uni 3 ans auparavant au même lieu dans la Drôme, lui était fils de Jacques Arnoux et Marianne Savoye, elle était un enfant de Claude Clément et de Catherine Sayn protagonistes déjà évoqués dans des billets.




Tante Marie partagea ses parents avec son frère Jean Pierre né en 1842, le temps s’écoula au hameau des Dorelons, l’un et l’autre allèrent à l’école.

Et puis, et puis, au même hameau demeurait une famille avec 3 garçons et 1 fille dont le père était maçon et fontainier, tous installés vers 1845, le recensement de 1851 révèle la composition de la maisonnée Deffaisse à 2 pas de celle de mes ancêtres.

Et puis, et puis, Marie Arnoux aimait la couture, Elisabeth Deffaisse couturière demeurait juste à côté, Henry Deffaisse son frère avait vu grandir Marie : pourquoi chercher plus loin.


AD 26 Montmeyran 1851 extrait recensement 

Et puis, et puis, un vendredi 7 décembre 1855 à cinq heures du soir était célébré le mariage civil d’Henri Deffaisse maçon de 30 ans révolus fils de Pierre et de feu Elisabeth Deffaisse avec Marie Arnoux tailleuse en robe âgée de 16 ans révolus. L’horaire tardif m’a étonnée surtout en hiver, ainsi que la jeunesse de la mariée et sa différence d’âge avec l’heureux élu ; la cérémonie religieuse au temple a du se tenir le lendemain, suivie du repas de noces.

Pas de mauvais esprit : le seul enfant du couple Henri Edouard naîtra en 1858 trois années plus tard.

Instructif est le recensement de 1856, Marie du haut de ses 18 printemps y figure, avec son époux, son beau-père, 2 beaux-frères, et 1 apprenti, une lourde tâche que gérer la tablée de ces éléments masculins.

AD 26 Montmeyran 1856 extrait recensement


Alors Oncle Henri si tout un chacun situe fort le métier de maçon, comme vous avez aussi la casquette de fontainier, qu’en est-il de cette tâche ?

Bon d’accord dans votre cas, la fontaine est prise dans le sens de source. En tant que fontainier vous faites des sondages pour amener les eaux souterraines à la surface du sol, creusez des fossés, construisez des conduites et des regards sauf erreur de ma part, ainsi que des bassins.

Importance de l’eau et de sa distribution, d’autant qu’à Montmeyran jusqu’au début du 20 ème siècle le village ne disposait pas de l’eau courante. Les habitants tiraient l’eau du puits, du lavoir ou de la fontaine pour le nettoyage, la lessive et la cuisine.

Vous étiez privilégiés au quartier des Dorelons en raison de la proximité de la source des Petiots, la desserte en eau de votre maison, comme celle des parents de votre épouse, était assurée dès le dernier quart du 19ème siècle.

« En 1874, 46 propriétaires demeurant dans le centre du village et aux Dorelons s’associèrent pour acheter les adductions d’eau potable d’une source privée située au quartier des Petiots.

En 1895, les statuts du Syndicat des Eaux et Fontaines de Montmeyran sont déposés chez le notaire Marius Ferlay par les 46 propriétaires ».

« Les copropriétaires sur le trajet de l’eau en disposaient gratuitement et en payait que les travaux d’entretien ou de réfection ».

Tante Marie, le temps passant, les enfants de votre frère Jean Arnoux avec Noémie Lagier égayèrent les alentours. Avec le décalage des naissances, votre nièce Nésida naquit en 1879, l’année où son cousin germain, votre fils, partit à l’armée pour 4 ans et pris la direction du 18ème bataillon de chasseurs à pied.

Il avait grandi votre fils Henry Edouard, enfin pas trop, tout juste 1 mètre 59, cheveux et yeux châtains, un gros nez et un menton rond, avec une bonne instruction, il se déclare fontainier lors de son incorporation.

Tante Marie, j’imagine votre souci de le savoir au loin, et m’interroge sur sa santé, car il fut réformé par la commission de réforme départementale de Grenoble en 1892 pour infirmités ne pouvant être attribuées au service militaire.

L’été le dimanche, à l’ombre des platanes pour éviter la canicule, avec le clapotis de l’eau du bassin, vous devisiez Tante Marie et Oncle Henri sur l’avenir de votre fils unique pas trop pressé de s’établir, quelle serait la fiancée, et quand ?

Henri votre époux aura le temps de donner son accord au mariage de votre fils en 1902, juste avant de s'éteindre, vous le suivrez dans l'haut-delà en 1907, et laissez donc votre belle-fille prendre le relai pour quelques confidences. 

Juste quelques lignes sur des collatéraux proches de ma grand-mère maternelle Isabelle, collatéraux dont je ne savais rien avant de me lancer dans l’aventure de La Ronde des Ancêtres.

Cliquer pour agrandir l'image



Retrouver dans des billets


Sources    

Montmeyran au siècle dernier Editions Mémoire de la Drôme ; citation et extrait de plan 
AD 26 Etat-civil et recensements Montmeyran
AD 26 Fiche matricule

samedi 27 mars 2021

Origine et poésie des cloches

Le quotidien de nos ancêtres dans leurs villages de campagne ou de montagne, ou dans leurs bourgs ou cités était rythmé par les sonneries des cloches de leur église paroissiale. Au fait ces cloches, de quand datent-elles ?

Un bulletin de 1886 de la Société académique de Chauny dans l’Aisne m’a permis de découvrir que pendant les trois premiers siècles de l’ère chrétienne, l’évêque donnait l’heure de la prière, et la parole était portée dans les maisons des initiés par des diacres appelés cursores.

Quand l’Eglise du Christ fut libre, les cursores se servirent de crécelles, soit d’une planche sur laquelle ils frappaient avec un marteau, ou encore d’une plaque de fer et d’un marteau de même métal. Ils parcouraient toute l’étendue de la paroisse, comme le firent ultérieurement les enfants de chœur pendant les trois jours de grand silence de la Semaine Sainte, annonçant en chantant les offices divins.



L’usage des cloches ne s’introduisit guère dans les églises d’Occident que vers la fin du Ve siècle. Les cursores devinrent les sonneurs. On attribue à Saint Paulin évêque de Nole en Campanie l’initiative de cette innovation.

Aux VIe et VIIe siècles les cloches furent en usage partout dans l’Eglise Romaine, les églises rivalisèrent de zèle pour se procurer des cloches, mêmes les églises rurales ou conventuelles. Les églises furent flanquées de tours parfois gigantesques et les clochers dotés de nombreuses cloches. A un moment, le Souverain Pontife légiféra : un seule cloche dans les monastères pour sonner les offices, puis les églises cathédrales ne purent pas avoir plus de 5 à 7 cloches, les collégiales pas plus de 3, et les simples églises paroissiales plus de 2 au 3…

Il est d’usage de bénir les cloches d’Eglise, bénédiction appelée baptême des cloches dans le langage populaire. Le prêtre asperge d’abord la cloche avec de l’eau bénite, et ses ministres la lavent entièrement, par dedans et par dehors, avec la même eau, puis ils l’essuient avec un linge blanc.

Le prêtre fait ensuite 7 onctions en croix sur l’extérieur de la cloche qui représentent les 7 dons du Saint-Esprit, en employant les saintes-huiles. Puis il fait 4 onctions à l’intérieur qui marquent la plénitude de ces mêmes dons, avec du saint-chrême. Quant à l’encensoir placé sous la cloche, il signifie que le pasteur doit recevoir les vœux et les prières des fidèles, et les offrir à Dieu.


Les cloches se mêlant à tous les actes importants de la vie ont une voix pour toutes les circonstances. Elles chantent la naissance à la vie spirituelle lors du baptême, elles accompagnent par des chants joyeux lors de la première communion.

Leur voix devient plus grave et plus sérieuse lorsqu’elles appellent au pied de l’autel les deux époux qui vont unir leurs destinées. Elles pleurent presque dans leurs notes sourdes et voilées, lorsqu’elles ont un trépas à annoncer ou tintent l’agonie d’un mourant.

Elles ont d’énergiques accents pour appeler la foule sur le lieu d’un incendie.

Elles ont de superbes et éclatantes sonneries pour saluer le passage des princes ou des rois, ou des évêques.

Lorsque les armées du pays ont fait triompher le droit et l’équité, elles savent chanter la gloire du dieu des batailles.

Lorsque la discorde civile éclate dans les cités, lorsque les barricades se dressent au détour des rues, les cloches ont des clameurs stridentes qui glacent de terreur.

Les cloches prennent part en quelque sorte aux peines et aux joies, aux larmes et aux sourires de nos ancêtres. A tout moment elles parlent à nos ancêtres du temps écoulé, du passé qui ne reviendra plus…

L’auteur de l’article considère que le peuple aime les cloches, à cause de leur poésie et de leur vertu, cette dernière venant de leur bénédiction.

Côté poésie ou légendes que se racontaient nos aïeux aux veillées de l’hiver, c’est la cloche du monastère qui sonnait toute seule lorsqu’un crime était commis, ou bien la cloche de la forêt que venait agiter à minuit la main des fantômes. Il y a aussi la cloche sur laquelle on était obligé de prononcer tous les soirs de secrètes prières, faute de quoi elle serait partie pendant la nuit pour aller se placer dans une autre église.


Les cloches étant condamnées au silence pendant trois jours à partir du Jeudi Saint en signe de deuil, pour expliquer cette l’absence de sonnerie, on a dit longtemps aux enfants que les cloches partaient à Rome pour être bénies par le Pape avant leur retour.

Ce n’est que dans la nuit du samedi au dimanche de Pâques que les cloches carillonnent pour annoncer la joie de la Résurrection. Pour les enfants, elles reviennent chargées de friandises qu’elles déversent dans les jardins et les prés, sur les balcons des appartements.

Allez cette année encore, elles rempliront leur mission d'espoir et de douceur : nous avons tous des souvenirs de « cueillette » d’œufs de Pâques, et rassurez-vous la coutume perdure chez les moussaillons et petits-bouts des jeunes pousses de nos arbres.


Source
Gallica Bulletin de la Société académique de Chauny 1886
Photo et visuel de Pixabay 

samedi 20 mars 2021

Les surprises d'Isabeau Sausse

Quelques années numérisées d’acte notariés se battent en duel sur les Archives de la Drôme : tiens un registre de Me Antoine Néry notaire à Montmeyran vers 1683 ! Pas vraiment récent, une petite voix me chuchote qu’il faut faire feu de tout bois.

Alors en piste et de constater qu’il n’y a pas de répertoire, pour tout intitulé des actes : testament, mariage, cheptel, acquis, mariage, pas de patronymes en exergue, et de soupirer, de tourner les pages de la visionneuse sans grande conviction.

Bip, bip, quoi j’ai fait une fausse manœuvre, non cher ordi ne te plantes pas maintenant alors que je viens de lire Sausse et apercevoir un bataillon de signatures.

  
AD 26 extrait acte notarié Me Néry

Bip, bip, je suis dans un village, affublée d’une longue robe, une petite coiffe bien nouée sous le menton, un châle pas assez épais pour me préserver de la fraicheur : pas de doute je suis à nouveau dans un rendez-vous ancestral.

Un homme à l’air sérieux, vêtu de noir sobrement, mais au visage avenant, débarque au détour du chemin. « Allez ma fille ne restez pas au vent glacial, pénétrez avec moi dans la maison de Jacques Sausse, je suis attendu pour le contrat de sa fille ».

Ainsi cornaquée je ne suis pas refoulée, oh que de monde dans la pièce ! Jacques Sausse le père accueille avec déférence l’homme en noir. Un autre homme vêtu de noir est assis, des papiers disposés sur une table, la plume à la main, l’encrier à portée : Maître Néry notaire à Montmeyran s’est donc déplacé à La Baume-Cornillane.

Ce dernier embraie aussi sec « Au nom de Dieu soit fait amen, et moi notaire que ce jour d’hui, septième jour au mois de janvier mil six cent octante trois, par devant moi notaire royal, se sont présentés honnête Moyse Bérenger ménager du mandatement de Montmeyran fils naturel et légitime de feu Pierre et de Madeleine Bérenger, d’une part,

et honnête Isabeau Sausse fille naturelle et légitime de honnête Jacques et de honnête Jeanne Reynier de la Baume-Cornillane,

Lesquels parties de leur plein gré et procédant ledit Béranger de honnête Claude Béranger son frère et de plusieurs parents et amis,

Et ladite Sausse sous l’autorité de honnête Jacques Sausse son père et ladite Reynier sa mère, de honnête Jacques Sausse son frère, de Sieur Zacharie Reynier de Plan de Baix son oncle, de Benoist Vieux son oncle de Plan de Baix, de Jacques Comte son beau-frère, de honnête Pierre Cheyssière fils d’Ezechiel son parrain, et plusieurs autres parents et amis. »

Ouf, première étape pour le notaire avec l’énoncé des protagonistes, et de nombreuses surprises.

Bon Jacques Sausse le père est mon ancêtre à la 10éme génération marié à Plan de Baix en 1645 à Jeanne Reynier, celle-ci 40 ans plus tard a conservé des liens avec sa famille, Jacques Sausse leur fils est aussi un lointain arrière-grand-père, sa sœur Isabeau je la découvre, tout comme le beau-frère….

   
Gallica extrait carte de la Drôme 

« lesquels en présence de l’assemblée ont promis de se prendre et épouser en ladite église prétendue réformée ainsi que de coutume… »

Commentaire à moi-même et au lecteur, en 1683 le notaire est forcément catholique pour officier, mais les promis sont protestants, l’union devant le pasteur est prévue. En 1685 interviendra la révocation de l’Edit de Nantes, l’époque est tendue pour mes ancêtres. Bon j’ai manqué des ritournelles de Me Néry.

« …. lequel Jacques Sausse père de la future épouse de gré ayant le présent mariage agréable a constitué et assigné en dot et verchère (1) à ladite fille et pour elle audit Bérenger futur époux la somme de deux cent livres, un coffre en noyer, un tour de lit, trois draps et six serviettes en cordal cordat neuf (2), deux brebis, un robe en drap de maison,

Payable ladite somme de cent livres l’année prochaine, l’autre cent livres dans deux années prochaines… »

Coup d’œil du scribe au père : c’est bien le tour du lit, les brebis et les serviettes qui sont payables le jour de la célébration du mariage ?

Oui, en effet, et notez que ma fille Marguerite Sausse, femme de Jacques Comte, donne à sa sœur deux nappes en cordat et un bassin en cuivre.

Bien, de même j’ai inscrit que le futur époux a donné et donne à la future en cas de survie la somme de cent dix livres dont elle pourra disposer.

On opine du chef, alors que je médite sur les similitudes avec le contrat dotal en Savoie.

Pour les signatures, Me Antoine Néry invite en premier Mr David Faure ministre (sous-entendu du Saint Evangile, donc le pasteur). Il note, que la future et sa mère, ne sont pas en capacité de signer, défilent pour les paraphes, le pasteur, l’époux, le père de la future, ses oncles, les frères ou beau-frère, le parrain.

Le notaire mentionne comme témoins Sieur Nathanaël Chenebier bourgeois, Sieur Mathieu Eynard marchand de la Baume et plusieurs autres ….

Rêveuse de cette rencontre, de cette réunion de famille au travers des siècles, heureuse d’avoir réveillé des ombres de les avoir reliées les unes aux autres, ombres trop longtemps figées dans un document notarial, elles se sont animées le temps de quelques lignes, le temps de votre lecture.

Isabeau et Marguerite deux filles de Jacques Sausse et Jeanne Reynier sont apparues, deux sœurs de Jacques Sausse junior que je ne connaissais pas, des oncles aussi témoins de liens conservés. Leur mariage faisaient certainement partie des registres protestants de La Baume-Cornillane disparus dans les tourments de l’histoire.



Dialogues et situation imaginés
 pour le Rendez-Vous Ancestral mensuel des généablogueurs
dont les billets sont regroupés ICI
Personnes liées à ma généalogie et toutes citées dans un acte notarié ci-après sourcé



N.B.
(1) Verchère Terme attesté en Dauphiné
En Auvergne : valcheire ; prov. vercayrar, doter, donner en dot une verchiere ; bas-latin vercheria, vercherium, bercheria, du bas-latin berbix, brebis (voy. ). Verqueria est proprement une bergerie, puis un fonds sur lequel on élève des brebis, et enfin un domaine, une dot.

(2) Cordal ? aide bienvenue : en rapport avec un tissu vu le contexte : un chanvre grossier peut-être.
Il s'agissait de lire cordat qu'un dictionnaire ancien désigne comme une grosse toile.
Le Littré indique une grosse serge de laine croisée et drapée. 


Sources AD 26 Notaires Montmeyran Me Néry 2E 3189 Vue 45/128