samedi 9 juin 2018

Charles un nourrisson du 18e siècle

C’est pour ainsi dire la condition du tout petit enfant au 18e  siècle, fut-il enfant d’un artisan ayant pignon sur rue à Paris. Tout a commencé par une pensée émue pour un petit Charles en feuilletant le registre de 1771 de Barisis aux Bois, village situé autrefois dans le bailliage de Coucy et actuellement dans l’Aisne.
 
Le 23 février 1771, un nourrisson âgé d’un mois était inhumé dans le cimetière de la paroisse par Dom Jonat Farineau, en présence de Pierre Ruelle et Jacques Pasques clerc laïc les témoins. Il n’était pas un enfant abandonné.
 
Charles était le fils de Mr Jacques Michel Liégeois maître-rubanier et de Michelle Magdeleine Alexandrine Barré demeurant à Paris rue Saint-Denis dans la paroisse de Saint-Nicolas aux Champs. Agé d’un jour, tout juste baptisé, il avait été donné en nourrice à Marguerite Servas femme d’Alexis Pierret berger demeurant à Barisis le 20 janvier 1771.
Delcampe Eglise St-Nicolas aux Champs à Paris
Aux 17e et 18e siècles, bien des paroisses du Soissonnais et du Laonnois entraient dans la clientéle des bureaux parisiens chargés du recrutement des nourrices, paroisses qui avaient la préférence des familles de la capitale pour envoyer leurs enfants en nourrice.
 
Le maître-rubanier et son épouse, qui devait l’aider dans son activité et ne pouvait souscrire aux contraintes de l’allaitement, avaient donc eu recours au bureau des recommandaresses pour la location des nourrices  véritable marché de lait humain.
 
Savaient-ils que le souverain, conscient de graves abus avait pris des dispositions pour encadrer ce recrutement, qui pourtant était bien nécessaire pour soulager les citadins, et apporter un utile complément de ressources pour la population rurale moins favorisée.
 
Savaient-ils que le meneur venu de province avec les nourrices, tout comme celles-ci, devait fournir du curé de leur paroisse un certificat déclinant identité, mœurs et religion, et que la nourrice choisie ne pouvait avoir qu’un enfant en plus de son propre petit et en prendre soin.
 
Gallica
 
Dans chaque paroisse le curé avait la mission de veiller sur les nourrissons. Pour chacun d’eux, il a reçu un certificat délivré par le bureau de placement et portant le nom de l’enfant, les noms des père et mère, leur profession et leur adresse. Les nourrices étaient surveillées non seulement par le curé, mais aussi par les meneurs, placés eux-mêmes sur la surveillance de la police qui exigeait des rapports fréquents et circonstanciés.
 
Pour le placement du petit Charles, le maître-rubanier s’était acquitté de 31 sous auprès du bureau des recommandaresses, et devait prévoir les gages de la nourrice de 8 livres par mois pour le sou pour livre.
 
C’est ainsi que le petit Charles partit avec sa nourrice Marguerite Servas à plus de 150 kilomètres de la capitale, avec d’autres nourrissons et d’autres nourrices, sous la houlette du meneur. Long et incommode déplacement, qui devait se faire dans une voiture avec de la paille fraîche sur le fond en planches, les ridelles aussi closes avec des planches, une bonne toile devant couvrir ladite voiture.
 
Logiquement des bancs devaient permettre aux nourrices de surveiller les bambins et prévenir les accidents qui pouvaient survenir en cours de route. Le meneur ne devait pas abandonner les enfants, ni les exposer dans un tour d'un hospice, et une fois arrivées les nourrices ne devaient pas donner leur enfant à une autre nourrice, à peine de sanctions.
 
En dépit des précautions administratives, les nourrissons n’étaient guère assurés d’un traitement convenable.
 

AD 02 BMS Barisis

 
Dans l’ensemble les familles parisiennes qui envoyaient leurs nouveau-nés en province étaient de condition modeste. On trouve des commerçants, des artisans, des agents de l’administration, qui sans avoir les moyens d’entretenir une nourrice à demeure, parvenaient à tenir leurs engagements. Mais beaucoup d’autres parents, aux revenus incertains, versaient irrégulièrement ou même cessaient de payer les gages à la nourrice : à telle enseigne qu’un arrêt du conseil du Roi avait ordonné la contrainte par corps des pères défaillants.
 
Les patronymes des parents nourriciers du petit Charles m’étaient inconnus, contrairement à d’autres familles où étaient gardés des enfants abandonnés de Paris. Marguerite Servas a-t-elle bien rapporté ou retourné au maître-rubannier les hardes de l’enfant avec le certificat de mort, comme elle en avait l’obligation ?
 
 

Sources :
AD Aisne BMS Barisis 1771-1790 vue 9
Charles Kunstler La vie quotidienne sous Louis XVI
Gallica :
Déclarations concernant les recommandaresses et les nourrices
 
Pour aller plus loin :
Persée Emmanuel Leroy-Lardurie  L'allaitement mercenaire en France au XVIIIe
 

1 commentaire:

  1. C'est émouvant de penser à ces nouveau-nés ainsi éloignés de leur mère et de leur père. On les entend pleurer d'ici!

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