samedi 17 juin 2017

RDVAncestral - L'alphabet d'Isabelle

 « Mais passez donc me voir » m’écrit Mademoiselle Amandine Bachasse institutrice communale à Montmeyran dans la Drôme en 1896. Tiens donc et si je saisissais l’occasion offerte de me rendre à l’école primaire de ma grand-mère maternelle Isabelle ARNOUX ?

Je laisse de côté les écoles du village où vont les enfants de la partie ouest de la commune. Je sais qu’Isabelle - comme ses sœurs Désirée et Nésida -  sont allées à l’école primaire du hameau des Dinas ainsi que les autres enfants de la partie est de Montmeyran.  Pas loin, l’école de garçons du hameau des Rorivas a vraisemblablement accueilli leur frère Bénoni.

L’école de filles des Dinas existe depuis 1856. Au départ sous la loi Guizot, c’est une école confessionnelle protestante où les études sont payées par les familles, avec une aide de la commune pour la scolarité des enfants indigents, commune qui assure aussi le traitement du maître protestant. Avec la loi de 1881 sur l’enseignement de Jules Ferry, il s’agit de l’enseignement public et laïque et l’école a été remise à l’Etat. 


Collection personnelle
 
Ayant rêvassé, je suis en retard. Je n’ai pas vu partir plusieurs enfants  du hameau des Dorelons et marcher d’un bon pas vers le hameau des Dinas pour rejoindre leur école.

Au moins deux fois par jour, si ce n’est quatre, c’est un bon kilomètre que doivent faire à pied Isabelle et ses petits camarades. Il n’est pas question de musarder le long de la rivière l’Ecoulay sur la gauche pour repérer d’éventuelles truites ou de lorgner les nids dans les arbres.

Avec la température clémente de juin, les fenêtres de la salle de classe sont ouvertes, j’entends  la maitresse. Melle Bachasse m’aperçoit, me fait signe et m’invite à entrer dans l’école. Les enfants étonnés se lèvent aussitôt, et claironnent « bonjour Madame  » Oups voilà j’y suis !

Bon comment l’institutrice va me présenter ? Celle-ci inventive dit « c’est une ancienne élève qui a quitté la région et qui se demande comment se déroule la classe maintenant. Les enfants faites comme si elle n’était pas là » 

Les élèves se rassoient et replongent le nez sur leur ardoise, alors que je m’installe tant bien que mal sur un banc d’école au fond.

Coup d’œil dans la pièce : le tableau noir sur lequel on écrit à la craie, l’éponge pour effacer. Tiens quand j’étais petite c’était une brosse.  Le bureau de la maîtresse sur une  estrade. Le plan incliné du bureau des écolières, les trous où sont installés les encriers blancs avec l’encre violette et à côté le porte-plume et pas loin le buvard.

Coup d’œil aussi sur les élèves, toutes portent une blouse pour protéger leurs vêtements. Je repère ma grand-mère Isabelle née en 1888, elle est âgée de 7 ans, des yeux bleus, blondinette aux cheveux fins qui sont tressés.

Elle est dans le niveau élémentaire et doit trouver la solution à des questions d’arithmétique : 12 mètres de drap ont couté 204 francs : quel est le prix d’un mètre de drap ?

Une personne gagne 218 francs par mois et dépense en moyenne 7 francs 25 par jour : quelles sont ses économies annuelles ? Je vous vois sourire : ne pas sortir le boulier électronique et il convient de trouver la bonne réponse.

Les petits du niveau préparatoire ont seulement à résoudre : une marchande a vendu au marché 3 douzaines d’œufs, combien a-t-elle vendu en tout ?

L’institutrice se déplace entre les bureaux pour regarder les calculs sur les ardoises, et incite ensuite les élèves à donner les réponses en fonction des doigts levés. Les gamines en profitent pour observer le fond de la classe et la curieuse intruse.

Si elle suit, pour les différents niveaux de sa classe, les propositions de sujets et d’exercices du journal d’enseignement qu’elle reçoit, Melle Bachasse essaie aussi d’innover un peu.

« Bon maintenant, on révise le vocabulaire appris en prenant toutes les lettres de l’alphabet. » Tiens donc, une petite musique de juin.

Des mots sont égrenés facilement : abeille, canard, dindon, fontaine, gerbe, hache, jardin, lapin, noisette, œuf. Le rythme se ralentit avec le Q : la quenouille doit pourtant être encore présente dans les foyers, pour le violon c’est moins sûr. Et quant aux X Y Z je vous laisse découvrir.

Gallica - Alphabet des enfants sages


Je ne vous dirai pas les mots trouvés par Isabelle, c’est un secret. Le soir en rentrant sa grande sœur Désirée peut la conseiller pour ses devoirs, car sa sœur Nésida est pensionnaire pour devenir institutrice comme le sera la benjamine ma grand-mère. Jean Pierre ARNOUX et Noémie Olympe LAGIER mes arrières grands-parents, agriculteurs, tenaient à ce que leurs filles poursuivent leurs études.

Isabelle ne sait pas que j’ai évoqué son aïeul Jacques ARNOUX  ici.
Va-t-elle penser que je l’ai espionnée ?

Se pencher sur l’Instituteur pratique ou autre revue similaire est fort instructif pour se faire une idée de ce qui était enseigné et demandé aux élèves de la fin du 19ème siècle, à défaut d’avoir les cahiers de son ancêtre.

C’est le recensement qui m’a livré le nom de la maîtresse de ma grand-mère Isabelle ; Amandine Bachasse, célibataire, est née en 1849 à Saint-Romans en Isère.

Voilà je suis retournée à l’école.


Sources
L’Instituteur pratique : journal d’enseignement primaire juin 1895 
Réponses  17 francs, et 293.75 francs et 36.

samedi 20 mai 2017

RDVAncestral - Deux oui pour Angélique

Angélique, ma marquise des montagnes, a quitté son village natal d’Orelle, pour son promis Florentin, gars de la terre dans le village d’Avrieux en Savoie. Quelques lieues, quatre à cinq heures de marche séparent les deux paroisses. On devrait plutôt dire : 18 kilomètres séparent les deux communes, car on est dans le Département du Mont-Blanc et l’arrondissement de la Maurienne sous le Premier Empire.

AD 73 - extrait carte 1800
 
En 1813 voici deux mois, Florentin PORTAZ - 22 ans - fils de Joseph PORTAZ et de Catherine PASCAL a épousé  Marie Angélique BARD - 23 ans - fille de Claude BARD et de défunte Anne JULLIARD originaires d’Orelle. Tous les protagonistes sont laboureurs.

J’ai regardé attentivement à partir d’Orelle, me demandant si Angélique avait passé l'Arc au pont des chèvres pour ensuite filer à Saint-André, traverser Modane et Le Bourget, avant d’atteindre sa destination.

La cérémonie  du transport du trousseau et du mobilier, en cortège dans un char tiré par des mulets, a-t-elle été respectée ? Je le pense, car elle a un sens symbolique d’une étape de séparation : la future allant vivre dans la maison du mari. En raison de la distance, c’était peut-être la veille.

Arrivée à Avrieux, je jette un coup d’œil à l’église, note ses maisons ramassées tout autour, proches les unes des autres comme pour se protéger à la mauvaise saison. Tout est calme, les femmes s’affairent à l’intérieur en ce début d’après-midi de mai. Le ciel est lumineux, l’air assez frais à plus de 1000 mètres d’altitude et la fière Dent Parrachée veille sur la vallée.

Je trouve Angélique à côté du puits, son seau est posé sur la margelle. Elle a l’intuition que je me suis attachée à elle, à son Florentin, ses proches, ses descendants.

Gallica - Puits

Me dira-t-elle s’il s’agit d’un mariage où les sentiments avaient leur place, si elle est bien ou peu dotée ? D’autant qu’il convient aussi de renouveler le patrimoine génétique des familles. J’espère que le promis ne convole pas uniquement pour échapper à la levée supplémentaire de soldats, après la désastreuse campagne de Russie de Napoléon en 1812, au moment où l’Europe gronde.

En tout cas Angélique et Florentin ont prononcé deux fois oui !

Angélique m’a chuchoté que pour des histoires de papiers, ils sont passés devant le maire pour dire leur premier oui. Je lui confirme qu’Alexis DUPUY était bien la personne compétente le mercredi 17 mars 1813 pour constater la validité de l’union avec son Florentin.

Je garde pour mon moi l'idée que les nouvelles règles sont précieuses pour l’histoire de sa famille. J’ai ainsi découvert les dates de naissance des mariés, celle du décès de sa mère, les noms et professions et âges des témoins choisis. Il y a quand même du bon dans le nouveau code : appelé tantôt code Napoléon, tantôt code civil selon les changements de régime …

Et merveille pour la Savoie – enfin pour le généalogiste -  cette époque m’a fait découvrir les premières signatures de mes ancêtres savoyards. Certes c’est écrit Porte dans les actes,  prononcé parait-il Porta et  signé tantôt Porte, ou Portaz. Pour ce patronyme, c’est toujours aussi confus qu’au siècle précédent.

Mais j’ai les signatures de Florentin, de son père Joseph et des quatre témoins tous laboureurs et tous d’Avrieux, signatures qui donnent l'impression qu’ils savent lire et écrire. Joseph PORTAZ a d’ailleurs été adjoint au Maire quelque temps. Angélique et son père ne signent pas.

Angélique m’a chuchoté que le plus important, c’est le mariage religieux. Devant le prêtre les mariés ont dit oui pour la seconde fois, et c’est ce qui est valable pour les habitants. Le registre paroissial conservé, en latin, est plus succinct, mais il y a la mention de la dispense accordée en raison de l’union en temps prohibé, car on était proche des fêtes de Pâques. Un des témoins religieux était présent déjà à la mairie, le second est le parrain du marié.

Angélique était-elle habillée de noir, robe neuve ou celle de sa défunte mère comme c’est parfois la coutume. Avait-elle une ceinture blanche ou de couleur, peut-être ornée de clinquants et de chaînettes, nouée par sa fille d’honneur le matin, et dénouée le soir par son nouvel époux.

Je n’ai pas osé demander si la noce s’est déplacée en cortège dans le village, si les invités étaient nombreux lors du repas, s’il y avait un vieilleux pour les faire danser. Des craintes d’une nouvelle famine, en raison des mauvaises récoltes de l’année précédente, devaient tarauder les villageois.

Le plus important pour toutes les deux est le moment partagé, un moment de pause pour Angélique, comme un instant volé qui lui est personnel. Elle s’adapte progressivement à la cohabitation avec ses beaux-parents, ses beaux-frères et belles-sœurs dans un nouveau logis. Elle n’a pas le temps de rêver avec tous les tâches à accomplir à l’intérieur, et aussi dehors aux champs pour aider les hommes. 

Oui, il y aura des enfants, je lève le doute : au moins 5.

- Jacques-François marié à Euphrosine CORDOLLAZ mes ancêtres,
- Christine mariée à Etienne DUPUY
- Marie-Dominique et Benoîte (évoquée ici) restées célibataires
- Un angelot au prénom inconnu.

Si l’échange vous paraît un peu confus, disons que c’est lié à l’altitude ou le fait d'avoir remonté le temps. C’est aussi une prise de contact avec la Haute Maurienne.

Angélique des montagnes et Florentin au prénom peu usité, je vous remercie de m’avoir guidée vers votre belle région et incitée à me renseigner sur votre quotidien.  


Sources
Archives départementales Savoie
Avrieux EC 1812-1813 3E 495 vue 38 et RP 1803-1823 vue 61

vendredi 12 mai 2017

Demoiselle Polixène

C’est tout simplement la sépulture en 1776 d’une enfant noble, de 2 ans 28 jours, sur la petite commune de Beaufort sur Gervanne dans la Drôme, croisée au fil des pages d’un registre. Le rédacteur de l’acte s’est appliqué d’une belle écriture, compte tenu de la filiation de ladite demoiselle.
 
Gallica - Fillette - Antoine Watteau
 « Le dix neuf janvier mille sept cent soixante et seize dans l’église paroissiale de Beaufort a été ensevelie par moi curé commis soussigné,
le corps de demoiselle Polixène de Clerc la Deveze morte le jour précédent âgée de deux ans vingt huit jours, fille naturelle et légitime de très haut et très puissant Seigneur Pierre Paul René François Marquis de Clerc la Deveze, chevalier de l’ordre royal et militaire de St Louis Seigneur du présent lieu de Beaufort, Gigors, Pierrerue, Ferrieres, Rieussales et autres lieux…
et de très haute et très puissante Jane Magdeleine Angélique de la Tour du Pin Montauban son épouse
Ont assisté à la sépulture Demoiselle Magdeleine Portier Carierre, Demoiselle Marianne Martin Portier, Jean Nier et François Berard,  le premier de ce enquis et requis
Rochan curé commis »


On est au début du règne de Louis XVI : Demoiselle Polixène est ensevelie dans l’église car par son père elle est issue d’une famille originaire de Saint-Pons en Languedoc, et par sa mère elle a un enracinement dans le Dauphiné.

Son grand-père Jean-François, marquis de Clerc La Devèze, brigadier des armées du Roi Louis XV, mourut en 1748 des suites des fatigues qu'il essuya (sic) dans l'île de Cazau dont M. de Lowendal lui avait confié le commandement pendant le siège de la ville de Berg-op-Zoom, dans les Provinces-Unies. On est là dans un épisode de la guerre de Succession d'Autriche.

De son mariage avec Marie Renée Lucrèce de La Tour du Pin Montauban, il laissa entre autres enfants, Pierre Paul René François, marquis de Clerc La Devèze, né en 1736.

Ce dernier, père de Polixène, fut page du Roi à la petite écurie, puis capitaine d'infanterie, marié en 1763 avec Madeleine Angélique de La Tour du Pin Montauban, sa cousine germaine, dont il eut deux fils jumeaux, nés le 22 octobre 1766.

L'un des frères de Polixène fut le marquis de Clerc de La Devèze, père de Raoul de Clerc de La Devèze. Celui-ci, membre du conseil général de l’Aisne son département, fut élu représentant du peuple à l'Assemblée législative au mois de mai 1849 pendant la courte seconde République.

Petit clin d'œil  avec des serviteurs du pays, qui bizarrement, relie deux départements concernés par mes recherches.
                         
Avait-on expliqué à l’enfant qu’elle tenait son prénom de la mythologie grecque, princesse troyenne, fille de Priam et d’Hécube, qui fut aimée d’Achille…

Claude VINCENT armurier et maitre-serrurier, son épouse Louise ROLLAND (mes ancêtres sur Beaufort sur Gervanne) et leurs enfants, avaient-ils croisé la petite Demoiselle ou ses très hauts et puissants parents … En tout cas les  gentes dames qui sont les témoins pour Polixène, furent marraines des enfants du couple. 


Sources : Annuaire de la noblesse de France 1851 page 352
Gallica/BnF : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k36579p/f371.item
http://saint-pons-de-thomieres.pagesperso-orange.fr/clerc-sahuc.html

jeudi 27 avril 2017

Généathème : Louis Daubenton garde-vente

Pour le généathème d’avril suggéré par Sophie de la Gazette des Ancêtres : Louis DAUBENTON s’est porté volontaire comme SOSA. Cet ancêtre du côté maternel est un homme de forêts car il était garde-vente en Picardie. Il porte le numéro 822 dans ma généalogie.
 
Naissance et jeunesse
 
Barisis les Bois - dans le département de l’Aisne aujourd’hui - est la paroisse qui a vu naître  Louis DAUBENTON le 13 juin 1692. Il est le 4ème enfant de Louis DAUBENTON  aussi garde-vente et le 2ème fils de Charlotte TOUPET.


Géoportail - Carte de Cassini - Barisis aux Bois

Veuf,  Louis DAUBENTON père,  serait né vers 1653 : il est dit originaire de la commune de Jussy, lors de son remariage à Colligis-Crandelain le 19 octobre 1688 avec Charlotte TOUPET fille d’Hubert TOUPET et de Marie LANDARIEUX.

Que dire de l’enfance de Louis DAUBENTON ? Son père décède en 1699 alors qu’il a 7 ans et son seul frère Jean est un bébé de 8 mois. A-t-il été élevé par son parrain Simon LECLERC ?
 
Je retrouve Louis DAUBENTON et son frère Jean comme témoins lors de l’inhumation de leur mère Marie TOUPET décédée subitement à 68 ans, après avoir reçu son curateur dans l’église. En 1715, ce curateur lui apportait-il de mauvaises nouvelles ?
 
Marie TOUPET aura eu la joie d’assister le 19 juin 1714 au mariage de son fils Louis DAUBENTON avec Marie GRANDIN  fille de feu Charles GRANDIN tisserand et de Marie VASSEUR.

Vie familiale
 
Louis DAUBENTON (SOSA 822) et son épouse Marie GRANDIN (SOSA 823) auront 6 enfants dont 5 arriveront à l’âge adulte :
 
- Jean Louis né en 1715, est mentionné seulement en 1755 comme témoin au mariage de sa sœur cadette
- Marie Louise née en 1717 mariée à Jacques CARLIER maréchal
Marie Barbe (SOSA 411) née en 1718  mariée en 1741 à Jean Baptiste MARLOT (SOSA 410) maître-charron
- Marie Jeanne née en 1721
- Véronique née en 1726 mariée à Jacques PASQUES clerc laïc
- Marie Catherine née en 1730 mariée à Adrien Joseph CROCHERIE cordier
 
Gallica - Coulisses de Théâtre
 
Mon SOSA 822  a une belle signature fine tout comme son fils, trois de ses filles savent signer ainsi que ses gendres.
 
Autour de Louis DAUBENTON et Marie GRANDIN : la mère de celle-ci Marie VASSEUR au début, et aussi une tante Simone GRANDIN avec ses enfants. Son épouse le laissera seul en 1741. Son frère Jean DAUBENTON,  marié en 1724 avec Marie ROUSSEAUX, décède l’année suivante laissant un bébé.
 
Louis DAUBENTON s’éteint à 59 ans ; lors de son inhumation le 17 février 1751 seront présents ses 3 gendres : Jacques CARLIER, Jean Baptiste MARLOT et Jacques PASQUES.
 
Vie rythmée par les naissances, les fêtes religieuses, les saisons, le labeur quotidien. Vie habituelle dans un village au 18ème siècle, lorsque le cercle de famille s’agrandit avec les premiers petits-enfants des filles aînées.
 
Sauf que Barisis aux Bois est une paroisse cernée par la forêt de Saint-Gobain et la forêt de Coucy-Basse, vaste massif forestier de 5300 hectares environ : c'est l'univers de Louis.

Le métier de garde-vente

Au départ, j’avais seulement une définition succincte : « le garde-vente, dit aussi facteur, est celui qu'un marchand de bois prépose à la garde et à l'exploitation des bois dont il s'est rendu adjudicataire.»
 
Pour décrypter le travail de Louis DAUBENTON,  homme de forêts, il suffit de s’engouffrer dans la bibliothèque de Gallica et de savourer l’Ordonnance d’août 1669  des Eaux et Forêts prise par le Roi Louis XIV.
 
La désignation d’un garde-vente  a été imposée aux marchands autant par leur intérêt que pour la surveillance de la forêt.
 
Le garde-vente doit être un homme de probité, afin de répondre avec fidélité à la confiance de son commettant. Il doit avoir une connaissance particulière des bois et de l’usage propre auquel chaque espèce peut servir, afin de ne les faire travailler que de la manière la plus utile pour le marchand.
 

Louis  DAUBENTON  a du  prêter serment par devant le grand-maître des eaux et forêts, ou plus vraisemblablement devant le maître particulier ou le lieutenant, sans frais, ce qui le dispense de payer aucun droit pour cette prestation de serment.
 
Gallica - Ordonnance 1664
Il est nommé pour veiller aux intérêts du marchand depuis l’adjudication jusqu’au nettoiement des coupes, et doit se conformer exactement au cahier des charges de cette adjudication.
 
Il ne peut vendre aucun arbre qui ne soit marqué du marteau de l’adjudicataire, dont l’empreinte doit être déposée au greffe de la maîtrise. A l’intérieur du périmètre d’une coupe de bois tous les arbres font l’objet d’un marquage avec le marteau du marchand (ses initiales).
 
Le garde-vente tient un registre sur papier timbré, côté et paraphé au greffe, sur lequel il inscrit jour par jour, et sans lacune, la mesure et la quantité des bois qu’il a débité et vendu, ainsi que les noms, surnoms et domiciles de ceux à qui il vend et livre du bois.
 
Il délivre aussi des billets ou certificat aux voituriers qui viennent charger du bois dans les ventes, sur papier ordinaire cette fois.
 
Comme il n’est pas permis de couper le bois depuis le 15 avril jusqu’au 15 octobre, sa mission, et celle des bûcherons et ouvriers, ne se déroule pas à la meilleure saison. Louis DAUBENTON a du disposer d’une loge dans la forêt, cabane grossièrement faite, seul endroit où on pouvait allumer du feu.
 
Il surveille les artisans, charpentiers, bûcherons et autres manœuvres qui travaillent pour le compte de l’adjudicataire qui est responsable de leurs délits et contraventions. Ces tâches ne peuvent être accomplies pendant la nuit et les jours de dimanches et de fêtes, à peine d’amende.
 
Il veille à ce que les arbres soient abattus de façon qu’ils tombent dans la vente, à peine d’amende, et il sait qu’il est défendu de donner aux ouvriers du bois pour leurs salaires.
 
Enfin il veille aussi à ce que la coupe soit vide le temps réglé, sans quoi il exposerait son commettant à la saisie de tout le bois qui s’y trouverait au moment du récolement.
 
Surtout étant assermenté, le garde-vente est autorisé à dresser des procès-verbaux pour constater les délits tant à l’intérieur de la coupe qu’à l’ouïe de la cognée ou délai de réponse.
 
Il doit indiquer les délinquants et ne peut se borner à constater le délit, ou il doit justifier que malgré toutes les diligences et les recherches, il lui a été impossible de les découvrir.
 
Le rapport pour être valable doit être signé par deux témoins, ou attesté au cas où ils ne puissent signer, par devant l’un des juges de la maîtrise. Le garde-vente doit déposer les procès-verbaux au greffe, et s’en faire délivrer un certificat par le greffier, afin que le marchand soit déchargé de ces délits.
 
Si le délit est fait de nuit, à feu ou à scie le procès-verbal du facteur fera foi, après l’avoir attesté par serment. De nuit, c’est plus difficile d’avoir des témoins !
 
Attention,  pas de dérapage ! Un garde-vente convaincu de quelque supposition ou fraude dans la rédaction d’un rapport, doit être condamné aux galères perpétuelles. Pas moins !
 
Comme les gardes-ventes sont chargés des soins et des détails de l’exploitation des coupes, les divers commentaires soulignent la nécessité qu’ils soient instruits de tout ce que l’Ordonnance de 1669 du Roi prescrit ou défend à ce sujet. Mission de surveillance du bon déroulement des coupes de bois et mission de surveillance des délits de jour et de nuit : un bon garde-vente peut par sa bonne vigilance prévenir bien des contestations.
 
J’ai fait plein de découvertes sur le métier de garde-vente de Louis DAUBENTON, qui était aussi celui d’autres ancêtres. Dans cette littérature pas vraiment récente, on trouve toutes les consignes, les définitions et les modèles nécessaires  à l’exercice du métier de garde-vente, ou de garde-marteau, la procédure à suivre pour les adjudications.
 
Pour conclure, un extrait de l’Ordonnance de Louis XIV : « On a toujours regardé la conservation des bois du Royaume, ainsi que l’entretien  et la police des rivières, comme des choses de la dernière importance dans le Gouvernement ».


Sources
Archives Départementales Aisne :
Barisis aux Bois BMS 1677-1721 vues 132 et 266,1751-1770 vue 11
Gallica :
Michel Noël Mémorial alphabétique en matière des Eaux et Forêts 1737
Daniel Jousse Commentaire sur l'Ordonnance des Eaux et Forêts 1772

samedi 15 avril 2017

RDVAncestral - Les Marianne de Jacques Arnoux

C’est un jour particulier dans la Drôme, après avoir traversé Valence, j’ai cheminé vers le gros village de Montmeyran. En cette année 1822, sous le règne du vieux roi Louis XVIII, la commune compte environ 1500 âmes.  Comme de coutume, je fais un petit détour par le chemin de la Motte, pour contempler au loin le Massif du Vercors.

Je poursuis, et aperçoit les silhouettes de deux gamines. Elles paraissent courir à mon encontre, s’arrêtent, rebroussent chemin, virevoltent. Elles changent d’avis puisqu’elles ont mission de me conduire chez leurs parents, et me font signe. Bref me voilà à leur niveau : Marianne la blonde 11 ans et Marianne la brune 9 ans, filles de Jacques ARNOUX et Marianne SAVOYE.

William Bougereau - Les noisettes - Detroit Institute of Arts

Toutes trois on descend  le chemin, on se tient par la main, sourires de part et d’autre… Un nouveau geste, histoire de laisser entendre qu’il faut tourner à gauche, une fois arrivées au Hameau des Dorelons. Je le sais mes toutes mignonnes !

Là encore, comment vais-je aborder les arrières-grands-parents de ma grand-mère Isabelle ARNOUX. Ils ne savent ni lire ni écrire, parlent problablement patois, et mélangent allègrement les dates de naissances de leurs trois filles Marianne (la première a fait un bref passage dans ce monde).

De nouveau à gauche et on est arrivé. Dans la cour de la maison se trouve Jacques ARNOUX cultivateur de 46 ans environ, pas très grand, moustaches évidemment, il s’avance, soulève et ôte son chapeau.

J’ai droit à une tape dans le dos et à une bise.
 
« Ben te voilà, t’as mis du temps pour venir ».

« Tiens voilà la patronne »  Marianne SAVOYE sensiblement du même âge, a un timide sourire, elle se tient sur le pas de la porte ; on se fait la bise.

« Là : y a les fils Jacques et Pierre. Ils m’aident bien » Petits signes de la tête.

L’aîné Jacques, du haut de ses 15 ans, affiche un air qui se veut  un peu indifférent, le cadet Pierre, 14 ans, a des yeux rieurs et un visage rond ; il est mon ancêtre.

« Les petiotes tu les connais déjà ». On s’installe dehors sur des bancs.

« Dis c’est quoi déjà ton nom »  « Euh Fanny Grand-père ».

 « Fanny ? jamais entendu ! et dis-moi le Père ».
« Paraît que toi tu lis les livres et que t’habites la ville». 

« Paraît que tu es intéressée par les vieux papiers ? T’as peiné pour trouver notre acte de mariage à la Mère et à moi, pourtant c’était pas bien loin ».

« Dis au fait c’était quand ce mariage ? Raconte nous, mais on était citoyen à cette époque, je me souviens ! hum ! »


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Respectueusement je me livre à cet adorable exercice de récitation de l’acte civil de mariage. J’ai trop eu du mal à dénouer l’écheveau. Nés tous deux sur la commune de Montmeyran dans la Drôme, l’union a été célebrée à 5 kilomètres de là sur la commune d’Allex.

Et oui, Jacques ARNOUX tu es le fils de feu Jacques ARNOUX et de vivante Marguerite ROMIEUX originaires de Montmeyran.

Et toi, Marianne SAVOYE tu es la fille de feu Etienne SAVOYE et de Jeanne RICHARD tous originaires de Montmeyran, mais domiciliée à Allex où tu demeures depuis plusieurs années.

Vous avez donc contracté mariage le  duocadi de floréal de l’An VII de la République (le 29 avril 1799) dans la salle destinée aux réunions décadaires par devant François Sixte RICHARD président de l’administration municipale. Vous avez pris comme témoins les citoyens Joseph DUCHENE tailleur d’habits, et  Jean Pierre POUDEROUX instituteur habitants du lieu.

Voilà je replie la photocopie du registre et son texte dactylographié.

« Oui c’est bien çà. »

« Bah s’en est passé des choses, la Révolution, un Buonaparte, puis un Napoléon, puis un Empereur, puis un Roi. Bof, la terre elle est est toujours la même, il faut travailler dur  pour avoir une récolte. Y a les bêtes aussi. » Effectivement, les chèvres béguètent.

« Ben justement il faut s’en occuper, c’est l’heure. La prochaine fois tu viendras un dimanche : on a plus de temps, tu connaîs le chemin maintenant ».

« Pourquoi Guillaume, il t’a pas envoyé un dimanche ?  faut lui dire, et aussi que mon grenier n’est pas bien grand. Y a des choses bizarres maintenant… Mais c’est sûr on a été content de te voir. »

« Ben le bonsoir, et attention sur la grand’ route ! »

Rencontre rapide : Jacques ARNOUX est-il toujours aussi bavard ? C’était peut-être pour cacher son émotion. Il m’a déroutée. A ma prochaine visite, je voudrais papoter tranquillement avec Marianne SAVOYE au sujet de sa petite famille pour vous les présenter, disons de façon moins décousue.

En tout cas j’ai fait la connaissance des ancêtres de ma grand-mère maternelle Isabelle, que dirait-elle de mes délires ?

Pour le non-initié : si les dialogues et descriptions des personnes sont pure fiction, celles-ci ont bien vécues dans les lieux cités aux dates évoquées. Cette façon de voir sa généalogie est proposée par Guillaume du Blog Grenier des Ancêtres lors d’un rendez-vous mensuel avec ses ancêtres. Les billets des blogueurs sont regroupés sur un site.
 

lundi 27 mars 2017

Généathème : Benoîte fille soeur et tante


Célibataire, mais pas seule. Célibataire, mais pas oisive. Invisible, mais occupée pour les autres.

Le généathème du mois de mars - sur les femmes de notre vie -  me donne l’occasion d’évoquer Benoîte PORTAZ, une tante de mon arrière-grand-père Louis-Xavier. C’est une savoyarde, née en Maurienne en 1821, dans le village d’Avrieux.




Benoîte est le troisième enfant de Florentin PORTAZ laboureur et d’Angélique BARD. Elle est tenue sur les fonts baptismaux par Honoré DUPUY et Marguerite fille de Laurent PORTAZ le 4 novembre dans l’église baroque de la paroisse. Elle grandira à Avrieux entourée d’un frère ainé Jacques-François, et de deux sœurs.
 

A mon sens à partir du veuvage de son père en 1855, elle sera encore davantage, la silencieuse et active célibataire. Il lui faut accomplir toutes les tâches domestiques et aider aux travaux des champs et Dieu sait s’ils sont pentus !  Elle aura pu donner un coup de main au foyer de son frère Jacques-François et de sa belle-sœur Euphrosine.

Il faut attendre le rattachement de la Savoie en 1860, pour avoir d’autres éléments sur la vie de Benoîte avec les 3 recensements de 1876, 1881 et 1886.

En 1876, on trouve Benoîte recensée à 55 ans au foyer de son neveu Joseph Alphonse DUPUY cultivateur de 23 ans, avec 3 autres neveux : Joseph Irénée 21 ans cultivateur, Marie Angélique 14 ans et Rose Marie 7 ans.

 

 

Elle est donc dans la maison des 4 enfants de sa sœur Christine PORTAZ et Etienne DUPUY, elle a sûrement servi de mère aux plus jeunes,  dont les parents sont disparus depuis 1873 et 1874.

En 1881 et 1886, elle figure seulement avec l’aîné de ses neveux et ses 2 sœurs, car Joseph Irénée est employé des chemins de fer à Modane.

Benoîte s’éteindra le 4 décembre 1886 à Avrieux à 72 ans, mentionnée comme ménagère,  trois semaines après son neveu Joseph Alphonse.

Cinq petits documents pour retracer le fil d’existence d’une femme ordinaire qui n’a pas quitté son village natal d’Avrieux, sauf à être allée à Aussois, ou être descendue à Modane.  

Cinq petites traces du 19ème siècle esquissent  une silhouette floue de  Benoîte, célibataire, dont la vie s’est déroulée à l’ombre des montagnes, dans l’ombre et au service des autres.


Sources Archives départementales Savoie :
Avrieux BMS RP 1803-1823 vue 105 et 3E 3813 vue 184
Avrieux Recensements 1876 6M 378, 1881 6M 379, 1886 6M 380
Gallica : Le Dauphiné Gaston Donnet : croquis de Bernard

samedi 18 mars 2017

RDVAncestral - Au pied du donjon d'Ambleny


Faisant un bond en arrière de 262 ans, je suis dans le Soissonnais le 18 mars 1755 sous le règne de Louis XV. Partie de Soissons, mon regard a embrassé, à gauche et à droite du chemin, au milieu d’une riche et fraîche vallée, des villages au pied de coteaux ou sur les bords sinueux de l’Aisne.

En débouchant à l’entrée d’une gorge étroite non loin de la rivière Retz, je me rapproche de ma destination le village d’Ambleny. Je vois déjà son fier donjon octogonal qui domine à environ 30 mètres, encore pourvu de son parapet crénelé.


Juste au pied du donjon est accolée l’église construite entre les 13ème et 16ème siècles, dotée d’un clocher.  Je note le beau portail principal de style roman avec une archivolte fleuronnée qui couronne la voussure. Et surprise des masques à cheval sur des animaux fantastiques !

Comme j’ai un peu d’avance, je me glisse dans l’église par ce portail. Une vaste nef où tant de cérémonies concernaient mes aïeux. Observaient-ils pendant les sermons les colonnes cylindriques garnies de chapiteaux à corbeille sculptés avec des feuilles d’eau, de chêne ou de lierre. Je suis rêveuse.

 
Juste en sortant un homme me fait signe car il m’a identifiée. C’est Claude CHARPENTIER maître d’école à Ambleny. Dans ma lettre je lui ai indiqué des éléments de reconnaissance : une jupe ample de couleur taupe, un châle beige et un panier en osier. Il sait que j’ai des nouvelles pour ma grand-mère.

Le neveu de ma lointaine grand-mère Marie HIDRON me conduit à son propre domicile où je dois la rencontrer, car en raison de son grand âge elle est hébergée chez lui.

Marie HIDRON, fille d’Hubert HIDRON et de Barbe BOILEAU a été baptisée le 14 mars 1677 dans la paroisse d’Ambleny. Elle vient d’avoir 78 ans.

Je suis inquiète, vais-je être à la hauteur ? Vais-je trouver les mots ? Entre rencontrer virtuellement au détour de pages de registres, et rencontrer réellement, il y a une énorme différence. Qui plus est en remontant le temps !

Je pénètre dans la maison et je ne vois que ma grand-mère Marie, toute menue dans son fauteuil près de la cheminée où crépite une flambée. Elle penche un peu la tête, sourit, esquisse un mouvement d’une main. « Enfin tu es là » me dit-elle !

Je me suis accroupie pour être à son niveau, puis on me glisse un tabouret pour m’asseoir. Marie prend mes mains dans les siennes.
 
Vous savez grand-mère, je suis entrée dans l’église où vous avez épousé le 18 janvier 1695 Jean MERCIER, fils d’un autre Jean et de Suzanne GRAU.  Elle n’avait même pas 18 ans, elle avait perdu son père à 8 ans, et sa mère à 15 ans.

« Il est loin mon mariage » chuchote-t-elle.  Je sais que Marie était fière de pénétrer dans l'église au bras de son parrain François MOLIN. Maître Claude LARDON notaire d’Ambleny était au premier rang, premier témoin.

Il y avait aussi au premier rang Monsieur Antoine COTTIN greffier de justice, son beau-père et second témoin, car il fût l’époux de Barbe BOILEAU, ainsi que les parents du promis bien sûr. 


 
Si Jean MERCIER fait seulement sa marque sur le registre paroissial, Marie HIDRON appose sa signature en 1695, tout comme son parrain. Les deux principaux témoins signent évidemment, mais pas les parents du marié. Marie savait-elle lire ? Ou a-t-elle seulement appris à signer, du fait que son beau-père fût greffier ?

Les joies et les peines avec les naissances de Charles, Marie, Jean, Elisabeth qui furent autant de fils de vies  fragiles. Le dur labeur de son époux Jean MERCIER manouvrier. Les saisons qui défilent, des mariages dans la famille.

La fierté d’une mère de voir grandir les cadets  un autre Jean et Antoine. Intelligents, ils ont bénéficié d’une instruction. Un regard me précise qu’Antoine le benjamin est son préféré.

Antoine porte le prénom de son parrain Antoine COTTIN greffier (et fils de celui déjà nommé). Pour devenir clerc laïc, il a quitté son village et s’est installé dans le Laonnois.

Le fils préféré de Marie lui a donné deux petits-enfants : des garçons prénommés Simon et Antoine âgés de 16 et 10 ans en 1755. La fierté d’une grand-mère pour ces derniers qu’elle a vraisemblablement eu la possibilité de rencontrer.

« Comment va Simon ? » Très bien grand-mère : il grand et fort ce gaillard, il est bûcheron dans la forêt de Saint-Gobain. Il va venir bientôt, vous donne le bonjour ainsi que tous ses proches.

« Et toi tu es la petite-fille de Simon ? » Non je suis une petite-fille (enfin un peu plus)  de votre petit-fils Antoine et Maman portait  le patronyme de votre époux Jean MERCIER.

Ma grand-mère est fatiguée, mais elle a eu des nouvelles de Simon ce qui lui importait, je le savais. Elle s’assoupit.

Je laisse pour ma grand-mère et mes hôtes une douceur de ma région, une sorte de brioche. Je m’esquive de la pièce. Claude le neveu est sur le seuil de la maison. Moins tendu, il me dît être soucieux sur la santé de Marie. Je lui exprime ma gratitude d’avoir compris ma démarche et toléré ma visite.

Ce n’était pas décent de la questionner sur les noms de ses propres grands-parents, sur son fils Jean dont je ne connais que 3 belles signatures.

Marie HIDRON affaiblie aura peut-être revu Simon son petit-fils avant de s’éteindre le 18 avril 1755. Dans l’acte d’inhumation est mentionné le beau-père de Simon à savoir Charles DUPONT scieur de long à Barisis aux Bois, tout comme Claude et Modeste CHARPENTIER beau-neveux. Marie était veuve de Jean MERCIER et aussi d’Antoine RONDEAU. 

Voilà ce n’est pas si compliqué, je suis soulagée tout en ayant un pincement au cœur. L’air est doux dans ce village aux multiples hameaux. Nostalgie … mais le printemps s’annonce.


Sources
Archives départementales Aisne –Ambleny- BMS- 1598-1692 vue 132,
1693-1710 vue 28, 1751-1770 vue 72
Gallica Tour d'Ambleny - Dessin 18ème Tavernier de Jonquières
Gallica Notice historique et descriptive sur Amblegny par l’Abbé POQUET 1856
Gallica Recueil Patrimoine architectural du département de l'Aisne 1870-1913 Photographies

lundi 27 février 2017

Généalogie côté insolite : des curés chroniqueurs en Savoie

Un des généathèmes de février suggéré par Sophie de la Gazette des Ancêtres est d’aborder la généalogie par le côté insolite. En route donc pour la Savoie, et plus précisément Corbel petit village à 20 kilomètres au sud de Chambéry, où les prêtres se font chroniqueurs avec des notes  glissées entres les actes des registres paroissiaux.

  • Petite mise en bouche en 1787, avec un curé vigilant qui a fait réparer un mur touchant au jardin de la cure vraisemblablement, et aussi payé de sa personne avec des plantations. Cette petite note est ainsi libellée :

« Le 1er mars Me Fran(çois) Amblard a fini le mur du jardin et le lendemain j’ai planté le long de jeunes arbres pour empêcher le mur, très pénible à faire, de s’ébouler de nouveau, et si l’on venait dans la suite à labourer , il faut empêcher qu’on s’en approche »
 
 
  • Puis en 1822, après la Révolution Française, le Premier Empire et le Département du Mont-Blanc, la paroisse de Corbel est de nouveau sous le règne de la Maison de Savoie. Les registres paroissiaux - outre les classiques baptêmes, mariages et inhumations - contiennent des annotations portées par un autre prêtre, aussi chroniqueur. Dans la note de M. le Recteur Montmayeur, on a un résumé de la météorologie de l’année écoulée :

 « L’année qui vient de s’écouler a été beaucoup plus avantageuse qu’en 1820, car à cette époque les grêles du 20, 21, et 23 juillet avaient détruits tous les grins, au point que les habitants étaient obligés de conduire presque tous les samedis leur bois à Chambéry pour en apporter des vivres et des grins pour la subsistance des familles.

Mais la divine Providence combla de Bénédiction 1821, car on n’entendait pas seulement une personne qui se plaignit de la récolte ; on se plaignait au contraire que les bleds étaient à trop bon compte. Cependant le printemps fût très critique, souvent d’abondantes pluies ; mais l’automne fût très agréable et souvent point de neige jusqu’à la nuit du 1er de 1822. Le 19 du mois dernier il s’éleva un grand vent qui débuta par des éclairs et des tonnerres de Noël, qu’on aurait cru être au 23 du mois d’août ; ce vent dura 24 h et repris jusqu’au 1er de 1822. »

  • Dans la dernière note, toujours de 1822, M. le Recteur Rive relate dans le détail un séisme, évènement plus marquant et on le comprend, complété par des lignes sur les conditions climatiques de l’année :



 « Il semble que le Seigneur a voulu faire sentir sa puissance et donner une leçon au monde dans le courant de cette année qui vient de s’écouler. Car au temps du carnaval, le mardi gras, époque à laquelle on s’occupe plus que jamais de divertissements profanes et trop souvent  criminels, un tremblement de terre d’une durée de 25 secondes, opéré en trois ondulations bien distinctes s’est fait sentir très vivement le 19 février vers 9 heures et demi du matin, et a déconcerté plusieurs de ces parties antireligieuses. (sic)

Ce qu’il y a eu de singulier, c’est qu’on a relaté qu’en plusieurs  endroits où l’on prêchait, on parlait à cet instant de la mort, du jugement ou de l’abime qui s’ouvre. J’ai entendu moi-même ces derniers mots : et je me suis  cru tout de bon enseveli sous les voûtes de l’église d’Yenne où j’étais vicaire. Elle éprouva en effet une très forte secousse qui l’endommagea beaucoup, et la force du tremblement a fait s’écrouler un grand nombre de cheminées en divers endroits. »

 « Cette année a été encore marquée du doigt de Dieu par une sécheresse générale dans nos contrées, au point  qu’on aurait  bien pu compter près de trois mois suivants pendants lesquels, il n’a pas fait de pluie qui fût digne de remarquer. L’été et l’automne ont donc été presque sans eau, ce qui a porté grand préjudice à la récolte de toute espèce. Celle du vin a été cependant assez abondante et de très bonne qualité partout.

Cette paroisse est à bénir le Seigneur que ce fléau ne lui a pas fait autant de mal qu’aux autres. Les pommes de terres, ressource de ce pays, ont été en plus grande quantité et meilleure qualité ici que partout ailleurs, la sécheresse ne leur ayant pas été aussi nuisibles.
Deo gratias »

Il y eu effectivement un séisme le 19 février 1822 à Belley si l’on se réfère au mémoire sur les tremblements de terre ressentis dans le Bassin du Rhône d’Alexis Perrey, mémoire paru en 1844. Cet auteur précise qu’à 8 h 15 des rochers se fendirent. Ce n’est pas la même heure que celle indiquée par le curé de Corbel, mais la commune d’Yenne qu’il mentionne est proche de celle de Belley épicentre du séisme.

Alexis Perrey fait état d’un tremblement de terre ressenti depuis Dijon, Lyon jusqu’à Genève et Lausanne. « En Savoie, à Annecy et à Chambéry où plusieurs cheminées furent renversées. Dans le diocèse de Chambéry, plusieurs églises furent fortement ébranlées et gravement lézardées. A Aix, les sources thermales se troublèrent et perdirent leur odeur et leur saveur. »

Voilà où l’insolite peut mener. Le vocabulaire choisi du prêtre et le ton, un brin caustique, sur ses paroissiens en période de carnaval, me le fait imaginer réfléchissant, à la lumière d’une chandelle, sur les tournures à employer, avant de tremper sa plume dans l’encrier, et de noircir d’une écriture lisible et fort régulière le registre.
 
 
Sources
Archives départementales Savoie 4 E 1475 vue 111 et  4 E 4178 vues 6 et 9

Mémoire sur les tremblements de terre ressentis dans le Bassin du Rhône- Alexis Perrey - Parution dans les annales des sciences physiques et naturelles d’agriculture et d’industrie-1844- Société royale d’Agriculture de Lyon

jeudi 23 février 2017

Premiers pas de la Ronde des Ancêtres

Aujourd’hui la Ronde des Ancêtres esquisse ses premiers pas, en sabots ou galoches a priori, plus qu’en bottines. Sébastienne a ajusté son plus beau bonnet, Angélique a tapoté son meilleur tablier et Elisabeth a un sourire timide.

Antoine le garde-vente, délaissant sa forêt, est présent : il semble perplexe.  Jean l’agriculteur de la plaine fait une petite pause, tout comme Etienne le meunier. Jean-Baptiste, maître-charron d’un village, a un sourire taquin et fier à la fois : il a soufflé l’idée d’une ronde et a insisté pour ces retrouvailles. D’autres ancêtres sont là aussi.

En effet, on leur a dit qu’une lointaine petite-fille va raconter leur vie, celle de leur entourage, et parler de leur village, de leur région. Comme c’est curieux, voire étrange !

Ils ne se connaissent pas tous, car ils ne sont pas de la même région ni de la même époque ; mais ils ont en commun de constituer les différentes feuilles et branches d’un arbre généalogique. Tous ont murmuré leurs joies et leurs peines, à défaut de pouvoir ouvrir leurs greniers, ou d’avoir leurs faits et gestes dans la gazette.

La Ronde des Ancêtres se déroule en Picardie : terres du Laonnois et de la Thiérache, dans le département de l’Aisne aujourd’hui. Elle se déroule aussi en Dauphiné : Valentinois et Diois situés actuellement dans la Drôme. Enfin il y a la Savoie et ses montagnes : la Maurienne et d’autres lieux plus en aval.
 


Détail Midsummer -Anders Zorn- National Museum Stockholm

Bref cette ronde est attachante ou irritante, elle danse en musique, sautille sur un pas ou se sauve ! Elle est relativement proche ou éloignée dans le temps.

Elle est facile à débusquer dans certains registres lisibles, ou rompue en raison de tâches, de pages manquantes ou de lacunes. La ronde restera mystérieuse à cause des destructions de registres.

Partie par hasard, depuis presque 4 ans, sur le chemin de mes ancêtres, j’ai été étonnée, touchée, amusée, ou émue, rageuse et interrogative. J’ai trouvé de nombreux cailloux semés par d’autres passionnés et de pistes plus ou moins défrichées. Je suis tombée dans un piège, dans les filets d’une ronde malicieuse.

Ces ancêtres, les miens, les vôtres, sont des êtres devenus moins invisibles. Ils me donnent l’impression de vouloir être réveillés et contés pour leurs descendants - peut-être - ou pour d’autres ?

Allez, pourquoi ne pas faire un essai de mise en forme de mes trouvailles, rencontres et lectures. Outre les registres habituels d’état-civil, il y a les trésors des bibliothèques numériques et des notaires ou  tabellions de Savoie, et donc une matière quasi inépuisable.

Je me berce d’une douce illusion qu’un blog généalogique puisse constituer le support d’y arriver !

Fanny-Nésida, les prénoms d’une grande tante maternelle drômoise, se sont imposés doucement comme pseudonyme. Tante Nésida est une des rares personnes qui ait connu des membres des autres branches enracinées dans l’Aisne et la Savoie.

Mais cela suffit : entrons dans la ronde ……